Qu'avons-nous à défendre ?

Pour quelles valeurs, quels principes, sommes-nous prêts à nous battre, s'interroge le père Christian Vénard, aumônier militaire et auteur d'Un prêtre à la guerre (Taillandier).

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[Le Point, 19/11/2015] — Ces dernières années en Europe et en France, le mot "guerre" était parfois prononcé, mais non sans réticence et du bout des lèvres. Depuis les massacres de vendredi soir, les Français n'ont plus les mêmes précautions.

Une guerre "asymétrique" cruelle et déstabilisante

Pourtant, ce n'est pas vraiment une nouvelle forme de guerre. La France a ainsi déjà été en contact avec ce type de guerre, en particulier en Algérie, face au FLN. Ce n'est pas non plus totalement nouveau. Nous autres, militaires, le savons bien depuis notre engagement, au nom de la patrie, sur le sol afghan. La communauté militaire a d'ailleurs déjà payé un lourd tribut dans cette guerre, et cela, dans une quasi-indifférence de la population française, tant il est vrai qu'on a peu vu la population réagir et s'unir à son armée lors des nombreux décès de militaires français ces dernières années. Ce type de guerre "asymétrique" est cruel et déstabilisant. Oui, il sera nécessaire que les Français, des responsables aux simples citoyens, apprennent à vivre avec ce nouvel état. Cela est d'autant plus rude que nous n'y étions plus habitués. Les débats sémantiques sur l'usage du mot "guerre" – qui légitimerait l'EI – ne sont de l'ordre des controverses byzantines. La réalité est que nous vivons bien un état de guerre, c'est-à-dire que nous avons quitté l'état de paix.

Distinguer dirigeants et combattants

Ceux qui nous ont entraînés dans cet état de guerre se réclament de l'islam, et souhaiteraient nous pousser, par leur idéologie, à une guerre de religion ou, à tout le moins une guerre de civilisation. Sans être un spécialiste en matière de géostratégie, il me semble qu'il faut distinguer entre les chefs de l'organisation État islamique et les simples combattants. Les premiers sont de dangereux criminels de guerre, qui se servent d'une idéologie – l'islamisme. Ce sont, entre autres, d'anciens responsables de l'armée irakienne, de richissimes hommes d'affaires musulmans – qu'on se souvienne de la famille d'Oussama ben Laden. Des gens instruits et d'autant plus dangereux. Certains cherchent à assouvir leurs désirs de pouvoir, d'argent, etc. d'autres sont plus "religieux" et ont une vision de domination politico-religieuse. Les seconds sont de pauvres types fanatisés encadrés par des petits chefs qui servent d'interface avec les premiers. Tous ont en commun une haine viscérale – et empreinte de jalousie – de l'Occident. Haine délirante dans laquelle ils mélangent allégrement christianisme et société occidentale "corrompue".

Qu'avons-nous à défendre ?

Idéologisés, entraînés, ils ont pour eux de savoir pourquoi ils se battent – domination de l'islam, punition des "mécréants", etc. La question se pose donc à nous autres occidentaux : qu'avons-nous à défendre ? C'est là, sans doute, la question fondamentale. Dans ce type de guerre, l'arme la plus redoutable est l'arme idéologique. Les djihadistes sont persuadés d'œuvrer pour Allah et l'unique religion. De notre côté, la confusion mentale dans laquelle nous vivons depuis bientôt deux siècles – cf. les analyses éclairantes de Paul Hazard dans La Crise de la conscience européenne, 1935 – nous empêche, en partie, de savoir exactement pour quelles valeurs, quels principes, nous sommes prêts à nous battre. Est-ce pour "faire la fête et le vivre-ensemble" ? Est-ce pour le respect de la personne humaine et de ses choix libres ? Est-ce pour la liberté de religion ? Est-ce pour un laïcisme étriqué et athée ? Tout cela est bien issu de notre civilisation européenne, et mériterait d'être décanté à l'aune des fruits portés... Aurons-nous le courage de ce discernement ? Dans la dure période de crise qui s'annonce désormais, saurons-nous retrouver, pour nous réarmer moralement, les fondements vrais de notre civilisation européenne ? Pendant trop longtemps, une forme d'intelligentsia n'a cessé de dénigrer tous ces fondements. On ne peut, pendant des dizaines d'années, cracher sur "l'homme blanc", sur le "franchouillard", sur le catholique, sur les forces de l'ordre, sur toute forme d'autorité, s'investir et prôner à tout vent la transgression, la repentance, le relativisme absolu, l'amoralité, sans que cela n'ait aujourd'hui de très lourdes conséquences dans le désarmement moral de notre pays.

Prière, intelligence et patriotisme

Quelles sont alors les armes, en tant que chrétiens, dont nous pouvons user dans ce type de guerre terroriste ? La première de toute, et on ne sera pas étonné de la part d'un prêtre catholique, fût-il militaire, c'est évidemment la prière ! Une prière fervente adressée au Dieu vivant pour le salut de la patrie, le courage des dirigeants, la protection des populations. Une prière qui recherche aussi, malgré la dureté des temps, à entretenir l'espérance et surtout la charité.

Il y a ensuite l'intelligence. Nous devons retrouver une intelligence de notre civilisation et quitter les errements de la repentance et de la culpabilisation permanente. De ce point de vue, je trouve souvent les catholiques peu intelligents et surtout très fainéants. Plus largement, pour l'ensemble de ceux qui œuvrent, à différents niveaux dans le domaine de la culture, il est temps de comprendre que le pseudo-transgressif et le dénigrement systématique des fondements de notre civilisation sont destructeurs et font le jeu de nos ennemis.

Nous devons enfin retrouver aussi le sens d'un patriotisme chrétien – cf. les articles du catéchisme de l'Église catholique à ce sujet : l'amour de la patrie est un devoir de charité. De ce fait, cherchons autant que faire se peut à soutenir ceux qui œuvrent pour le bien commun, en particulier dans les forces de l'ordre. Accepter avec courage et abnégation les sacrifices que cette guerre va nous imposer. Enfin, s'il fallait aller plus loin encore que le réarmement moral – qui reste cependant la base de tout –, prendre les armes et entrer en résistance face à l'ennemi.

 

Le père Christian Venard est aumônier militaire depuis 1998. Ayant servi essentiellement chez les parachutistes, il a participé à toutes les opérations extérieures de l'armée française depuis le Kosovo jusque récemment le Mali. En 2012, il recevait sur le sol montalbanais le dernier souffle de deux de ses parachutistes tombés sous les balles de Mohammed Merah. Il est auteur, chez Tallandier, d'un livre écrit avec le journaliste Guillaume Zeller, "Un prêtre à la guerre" (2012). Actuellement, il est aumônier de la région de gendarmerie Aquitaine.

 

Un prêtre à la guerre,
 Témoignage d’un aumônier parachutiste
 Taillandier
 290 pages, 19 €