Naufrage de l'Europe, agonie du régime

Dans notre continent européen immobile, figé, endormi, installé dans une sorte d'apesanteur, un continent invité avec insistance à oublier sa propre histoire, à la mépriser, ou même à la haïr, nous avions acquis le sentiment d'être sortis du temps. La grande Histoire, la vraie, celle qui donne des raisons de vivre et de mourir se déroulait ailleurs. Nous étions comme au cinéma ou devant notre écran de télévision à regarder au loin les autres se déchirer, se battre, souffrir, mourir. Toutes les passions et les misères du monde entraient certes encore chez nous, mais sous une forme virtuelle, comme dans ces jeux numériques qu'affectionnent les adolescents. Les clameurs de l'Histoire ne se faisaient entendre que de manière feutrée, lointaine. Le sang des victimes ne tachait pas les tapis. Et puis soudain, voilà que, comme dans un film de Woody Allen, les acteurs sortent de l'écran et interviennent au milieu de nous sans y avoir été invités. Des centaines de milliers d'humains, demain sans doute des millions, se pressent à nos portes, supplient ou menacent et finissent par tout balayer sur leur passage. Dans leur sillage, entrent avec eux des bandes d'assassins qui savent pouvoir compter chez nous sur de nombreuses complicités. Et nous sentons tout à coup, passer à nouveau sur nous, le souffle brûlant de l'Histoire. 

Dans l'immédiat, ces événements auront contribué à rendre plus évidents encore l'incroyable aveuglement, l'impensable légèreté, l'impardonnable imprévoyance de nos dirigeants. Des dirigeants sidérés et paralysés face à un déferlement humain depuis si longtemps prévisible et à ses conséquences inévitables. Car l'on sait désormais que plusieurs des tueurs du Bataclan s'étaient glissés (à côté de combien d'autres ?) dans ce flot de « réfugiés » que Mme Merkel a transformé en tsunami par ses folles déclarations. De toute façon, s'il y a des causes précises expliquant que ce déferlement migratoire ait lieu maintenant plutôt qu'à un autre moment, il suffisait de garder les yeux et l'esprit ouverts pour savoir que ce déferlement aurait lieu obligatoirement. Et il aurait fallu de longue date se préparer, soit à l'accueillir, soit à le repousser. Comment aurait-on pu prévoir, diront certains ? Eh bien, il suffisait de regarder les chiffres. Après tout, chaque gouvernement européen paye des dizaines de milliers de fonctionnaires et des bataillons entiers d'experts rien que pour ça!

LA FALSIFICATION DE L'HISTOIRE

Dans un ouvrage assez peu connu du grand historien Arnold Toynbee, ouvrage intitulé, de façon très austère, l'état du monde en mars 1939[1], ce dernier faisait ce constat sidérant : dans les années précédant la Seconde Guerre mondiale, la population totale du Moyen-Orient, Turquie et Iran compris, ne dépassait pas celle de la Grande-Bretagne ! Population de l'Irak dans les années 1930 : 3,3 millions d'habitants - aujourd'hui : 35 millions. Syrie : 2 millions d'habitants - 25 millions. Liban: 700 000 habitants - 4 millions et demi. Égypte: 10 millions d'habitants - 82 millions. Turquie: 9 millions d'habitants - 78 millions. Iran: 9 millions d'habitants - 80 millions....

Avec le même taux de croissance démographique par rapport à 1939, la Grande-Bretagne, l'Italie et la France compteraient à présent entre 320 et 360 millions d'habitants chacune et l'Allemagne en abriterait 640 millions ! Une dernière remarque : en 1830, lors de la prise d'Alger, face à une France de 32 millions d'habitants, la population de l'Afrique du Nord tout entière - Maroc, Algérie, Tunisie, Libye - ne dépassait pas 6 millions d'habitants. Ils sont à présent plus de 100 millions dont plus de 40 pour la seule Algérie.

Le pire est que nos dirigeants n'ont tiré aucune leçon de cet accroissement gigantesque de population de l'autre côté de la Méditerranée. Au contraire, une propagande obsédante n'a cessé d'œuvrer pour falsifier à notre détriment l'histoire de nos relations avec le monde musulman, pour maquiller aussi, aux couleurs de l'idéologiquement correct, l'histoire de cette région. Ce qui fait que nous avons aujourd'hui tendance à admettre, concernant le Moyen Orient, que les Arabes ou les Turcs y sont de toute éternité chez eux. Dans la tête de générations entières, prises en otage par notre Éducation antinationale, l'idée s'est ancrée que les chrétiens ne sont dans cette partie du monde que des intrus, des résidus de la colonisation. Alors que ces chrétiens y sont partout les peuples d'origine, les populations indigènes les plus anciennement ancrées sur ces terres qui sont historiquement les leurs.

Combien de nos compatriotes savent encore qu'à la fin du XIe siècle, lorsque s'ébranle le flot de la première croisade, celle des gueux, sous la conduite du moine Pierre l'Ermite et du chevalier Gautier Sans Avoir, la moitié de la population du Moyen-Orient est chrétienne? Sait-on que, cinq siècles après cette première croisade, à la mort de Louis XIV, 3 habitants sur 10 à Bagdad étaient chrétiens ? Qu'en 1900, 15% des habitants du Moyen-Orient se réclamaient toujours du Christ (au lieu de 3 à 4% aujourd'hui). À cette époque, 25% de la population de l'actuelle Turquie n'était pas musulmane. Et en 1945, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, la ville d'Istanbul abritait un demi-million de chrétiens, contre moins de 5000 aujourd'hui. Ne parlons pas du Liban où les chrétiens étaient majoritaires avant la guerre civile des années 1980, guerre d'une férocité inouïe, qui a contraint un bon tiers d'entre eux à l'exil. Cette guerre civile que le journal Le Monde persista à présenter jusqu'à la fin comme un conflit entre méchants « conservateurs chrétiens » et louables « progressistes musulmans ».

UNE ÉTRANGE SIMILITUDE DE PENSÉE AVEC LE DJIHADISME : LA MÊME AVERSION POUR LE PASSÉ HISTORIQUE

Paradoxalement, c'est d'ailleurs parce qu'ils ne sont pas chrétiens pour l'immense majorité d'entre eux, que les « migrants », les « réfugiés » du Moyen-Orient sont accueillis à bras ouverts en Europe par toute une partie la classe politico-médiatique. Dans l'imaginaire de ces prébendiers du courant soixante-huitard, lesquels occupent encore l'immense majorité des places d'influence et de décision, l'immigré, le migrant a remplacé l'ouvrier comme instrument de destruction et de transformation de la société. Naguère adulé, l'ouvrier est devenu le pauvre type, le poivrot, le beauf du dessinateur Cabu. On ne lui pardonne pas, à cet ouvrier, de n'être plus une force révolutionnaire. Dès lors, il ne sert plus à rien. On le jette au profit du migrant, comme un kleenex après usage. Pour comprendre ce phénomène de substitution de l'immigré à la place de l'ouvrier, il faut d'abord admettre que sur le plan des aspirations les plus profondes et les plus inavouées, il existe une étrange similitude de pensée entre les idéologues degauche et ceux du djihadisme.

Ce qui les motive et les anime, les uns et les autres, c'est la même haine violente pour le passé historique. Nos socialistes rêvent de faire sur le plan « sociétal » ce que Daesh fait à l'encontre des monuments préislamiques. Simplement, les djihadistes détruisent les statues à coups d'explosifs et de marteau. Nos socialistes, eux, s'emploient à supprimer peu à peu toute référence à l'histoire de la France et de ses valeurs traditionnelles. Mais, dans les deux cas, d'une manière barbare pour les uns, plus raffinée et sournoise pour les autres, l'objectif est le même : anéantir tous les supports de la mémoire pour en revenir à des origines fantasmées, lavées de toute impure référence historique. Chez les islamistes, on veut en revenir au tout premier âge de l'islam pour accéder plus sûrement au Paradis d'Allah. Chez nos idéologues socialistes, on rêve à la future transhumanité débarrassée de tout ce qui pourrait la relier à l'univers vulgaire des réalités ordinaires, les races, les ethnies, les religions, les nationalités et même les sexes. Dans les deux cas, chez les islamistes comme chez les socialistes, il s'agit de couper les liens tangibles que le peuple entretient avec son histoire.

LA TRAHISON DU ROMAN NATIONAL RÉPUBLICAIN

L'on comprend mieux ainsi pourquoi le peuple et son incarnation diabolique, le « populiste », sont devenus les ennemis inexpiables de cette gauche soixante-huitarde. C'est que celle-ci est désormais aux antipodes de l'esprit républicain de jadis, aux antipodes d'un Jules Michelet, l'un des fondateurs du roman national républicain, lequel écrivait: « Il en va du patriotisme comme des couches géologiques. Plus on descend profond dans l'échelle des classes sociales, plus c'est chaud. » Voilà justement ce que notre nouvelle gauche ne pardonne pas au peuple. Le peuple s'accroche de toutes ses forces au passé. Alors que le migrant, l'immigré, l'étranger non assimilable, élément hétérogène par sa nature propre, est le matériau idéal pour détruire de fond en comble cette société ancienne qui refuse de mourir.

Et voilà pourquoi notre vieille Europe ressemble chaque jour davantage à un asile de fous. Un asile où les fous auraient pris le pouvoir. On se croirait revenu au temps du Bas-Empire romain, à cette époque où un Ammien Marcellin dénonçait avec une rage impuissante l'aide donnée par les légions au passage du Danube par les Goths en débandade devant les Huns. « Sur ordre de l'empereur Valens, écrivait-il, on dépêcha de nombreux agents, avec mission de procurer à ce peuple farouche des moyens de transport. On prit bien garde qu'aucun des futurs destructeurs de l'empire romain restât de l’autre côté. Jour et nuit, les 200 000 Goths entassés sur des barques, des radeaux, des troncs d'arbres évidés, furent transférés de ce côté-ci du Danube. Tout cet empressement pour aboutir à la ruine du monde romain. »

Il est vrai que ce fut-là le tournant décisif dans l'histoire d'un empire vieux de plus de onze siècles. Ammien Marcellin ne s'était pas trompé car parmi les 200 000 réfugiés goths sauvés par les légionnaires romains, se trouvait le petit Alaric qui serait, un quart de siècle plus tard, le destructeur et d'Athènes et de Rome. Mais l'empereur Valens satisfaisait ainsi à une politique de courte vue comme le font de nos jours les dirigeants de nos sociétés démocratiques expirantes. L'illusion mortelle de Valens était de s'offrir, avec les Goths, une masse de recrues d'une grande valeur combattive et peu exigeantes sur la solde car se satisfaisant de pillages. De la même façon, le capitalisme financier, ce capitalisme des requins de la finance anonyme et vagabonde, voit dans la vague déferlante des migrants une future main d'œuvre bon marché, susceptible de faire baisser drastiquement les salaires.

GOLDMAN SACHS ET L'ONU CONTRE LES NATIONS

On en prendra pour preuve les déclarations, relatées dans le journal Le Monde, de M. Peter Sutherland, représentant du secrétaire général de l'ONU pour les questions d'immigration. Ce dernier accable les Européens de réprimandes et d'injonctions: « L'Europe n'a pas seulement le devoir moral, mais l'obligation légale d'accueillir les réfugiés. Je demande aux gouvernements européens de coopérer et de reconnaître que la souveraineté est une illusion absolue qui doit être abandonnée. Le temps où les pays se cachaient derrière des frontières est révolu. Nous devons travailler ensemble pour faire advenir un monde meilleur. Et cela implique que nous mettions en cause nos vieux préjugés, nos souvenirs historiques, les images de nos propres pays et que nous reconnaissions que nous faisons partie d'une seule humanité. »

Magnifique morceau d'éloquence. Même si on n'approuve pas, on a presque envie d'applaudir. Et puis très vite, vient un soupçon. Qui est cet admirable M. Sutherland qui parle de morale avec l'autorité d'un Nooveau pontife ? Citons quelques éléments éloquents de la biographie du personnage : président de Goldman Sachs International jusqu'à la fin de 2013, membre du comité directeur de la Trilatérale et du groupe Bilderberg, co-fondateur de l'Organisation mondiale du commerce, ancien commissaire à la concurrence de l'Union européenne. C'est cet homme-là qui a supervisé un rapport de la division de la population de l'ONU dont le titre pourrait laisser supposer qu'il a été inspiré par l'écrivain Renaud Camus. Il s'intitule en effet : « Les migrations de remplacement: solution au déclin et au vieillissement des populations». On n'en retiendra que la directive finale: pour sauver la prospérité de l'Union européenne, il conviendra d'y faire entrer un minimum de 47 millions d'immigrés d'ici à 2050, c'est-à-dire une moyenne d'1,4 million d'immigrés chaque année.

On se sent pourtant encore moins rassuré en écoutant Mme Merkel. En bonne Allemande, la chancelière ne fait pas dans le commerce de détail: des immigrés, elle en prend 800 000 d'un coup pour cette année. Peut-être même un million. C'est que le patronat d'outre Rhin a besoin de bras. Besoin d'une main d'œuvre bien moins exigeante que les ouvriers teutons, lesquels se font d'ailleurs de plus en plus rares, la natalité étant ce qu'elle est Outre-Rhin. Donc, bienvenue à tous les persécutés et les déshérités de la Terre ! Après tout, c'est de cette façon que l'Allemagne a déjà réussi à détruire l'agriculture française, l'élevage français et notamment sa filière porcine, désormais en perdition. La recette est simple (elle a été dénoncée par un rapport de notre Conseil économique et social du 18 avril 2013): embaucher, dans les abattoirs, des immigrés roumains, slovaques, polonais, ukrainiens à des salaires bruts de 3 à 5 euros de l'heure avec des protections sociales quasi-inexistantes. De cette manière, l'Allemagne a obtenu une augmentation de 500% en dix ans de ses exportations de pièces de porc au détriment de son voisin français. La méthode est tellement efficace qu'elle a été étendue, avec succès à la presque totalité des secteurs agricoles et industriels allemands. En dix ans, l'Allemagne a engrangé la somme colossale de 2.200 milliards d'euros d'excédents commerciaux, l'équivalent du produit intérieur de la France, dans le même temps où nous-mêmes cumulions 400 milliards de déficits commerciaux.

Mme MERKEL ET LES BABOUCHES DU SULTAN ERDOGAN

Cependant, du fait même de cette fantastique progression de ses exportations, l'industrie allemande a un besoin toujours plus pressant de main d'œuvre bon marché. Sous prétexte de jouer les mères Teresa, prête à accueillir et à presser sur son cœur toute les miséreux du monde, Mme Merkel vise donc à satisfaire les intérêts les plus égoïstes d'un patronat allemand qui ne lui a jamais ménagé son soutien. C'est Schröder qui a imposé, au début des années 2000, son programme de réforme destiné à réduire de façon drastique le coût de la main d'œuvre allemande en taillant à la hache dans les avantages sociaux. C'est même la raison pour laquelle il fut battu aux élections suivantes et remplacé par Angela Merkel en 2005. Et c'est grâce aux mesures de Schröder que l'Allemagne a pu imposer sa suprématie économique au reste de l'Europe.

Mais dans les conditions de très faible natalité de l'Allemagne, cela implique qu'une importation massive et permanente de main d'œuvre permette la survie d'immenses secteurs d'activités à bas salaires. En cas de manque de bras, les salaires monteront forcément. Voilà pourquoi, depuis 2005, l'Allemagne a encouragé chaque année l'entrée de plus de 500.000 immigrés sur son sol. Cependant, il suffit de consulter le site de l'Office fédéral allemand des statistiques pour faire une découverte éclairante. Sur les 5 millions de personnes admises en Allemagne depuis dix ans, les trois quarts sont d'origine européenne. Blanches, comme a osé dire Nadine Morano; de culture gréco-latine et de religion chrétienne comme se permettait de dire le général de Gaulle. Ainsi, en 2014, sur un peu plus de 500 000 entrants en Allemagne, 370 000 étaient originaires d'autres pays de l'Union européenne.

Si les Allemands ont longtemps accepté sans broncher une immigration considérable, c'est donc parce que celle-ci était majoritairement d'origine européenne. Du coup, outre-Rhin, avec l'arrivée en masse de migrants ô combien différents, la révolte gronde. D'où l'extraordinaire palinodie à laquelle nous assistons depuis des semaines. Mme la chancelière a fini par aller baiser les babouches du sultan Erdogan dans son mirifique palais résidentiel d'Ankara. Merkel, l'intraitable, Merkel qui a écrasé les Grecs impudents sous ses talons, n'a pas craint de promettre, au nom de l'Europe, laquelle ne l'avait pas mandatée pour ce faire, tout ce que le Grand Turc pouvait souhaiter : une aide européenne de 3 milliards d'euros par an, des visas à foison pour les sujets de M. Erdogan et une reprise des négociations en vue de l'adhésion de la Turquie à l'Union européenne pourvu qu'Ankara modère le flux des « réfugiés» en partance pour les rivages européens.

BERLIN ET L’EUROPE VASSALISÉE

Là est bien le drame : dans toutes les crises récentes - qu'il s'agisse de l'Ukraine, de la Grèce, du déferlement migratoire -, c'est cette femme-là qui a imposé ses choix à ce qu'on appelle ses partenaires européens. Il faudrait dire plutôt ses vassaux européens. Et si elle peut le faire avec tant d'arrogance et de facilité, c'est qu'elle est consciente de ne pas agir en son nom propre. Mme Merkel est l'émanation du consensus existant au sein des classes dirigeantes allemandes et elle dispose du soutien complet de Washington. Mais si cette Allemagne domine l'Europe, elle est incapable de la mener nulle part, incapable de lui proposer un objectif et une stratégie. On pourrait comparer l'Allemagne contemporaine à une immense maison de retraite qui aurait organisé un système faisant affluer vers elle toutes les richesses de ses voisins afin de lui assurer une longue et paisible dégénérescence. Réalisé avant la crise des migrants, un récent sondage de la fondation Körber a démontré que 35% seulement des Allemands souhaitent que leur pays joue un rôle plus important sur la scène internationale.

Pourtant, au sein de notre Europe des 28, il n'existe aucune autre véritable volonté. De cette situation, il ressort le sentiment d'un rapport de forces presque physique. Chaque fois qu'on voit à la télévision notre pitoyable président au côté de Mme Merkel, on est pris de l'envie de s'écrier: « Bon sang, François, secoue-toi ! Abandonne cet air benêt ! Tu es le dirigeant d'un pays qui reste une grande puissance. Tu as entre les mains la foudre nucléaire (800 ogives, autant que la Chine), un atout que ne possède aucune autre nation de l'Union européenne, à l'exception du Royaume-Uni qui n'en fera sans doute bientôt plus partie. Tu es le président d'une puissance qui règne sur la deuxième surface maritime du globe, tu possèdes l'armée la plus puissante du continent après la Russie. Ailleurs, en Europe, il n'y a plus rien. Or, qu'est-ce qu'une nation sans armée ? Tu n'as en face de toi que la directrice générale de Mercedes et Volkswagen and C°. Rebelle-toi, François ! »

Mais il ne bougera pas, le petit homme. Comme tous les autres Européens, penaud, il courbe la tête devant la chancelière. Parce qu'elle est la seule à posséder l'arme fatale: des coffres pleins. L'argument n'est pas à négliger. Mais il sert de prétexte à une soumission librement consentie. Les médias nous affirment que le rôle prépondérant de l'Allemagne dans la crise grecque n'est que le reflet normal de sa puissance économique. Mais quand on regarde de plus près la répartition des crédits alloués par les États européens à l'occasion du troisième plan de renflouement décidé après la capitulation du premier ministre Alexis Tsipras, on découvre avec stupéfaction une réalité bien différente. L'Allemagne s'est certes engagée à verser 22 milliards d'euros. Mais la France en versera 17, l'Italie 15, l'Espagne 13 et les autres États membres tous ensemble 18, soit 85 milliards d'euros au total. Français, Italiens et Espagnols réunis vont donc contribuer deux fois plus que l'Allemagne. Mais c'est elle qui a décidé et tranché de tout, ainsi que l'a révélé l'ancien ministre grec de l'économie, Yanis Varoufakis: « Dans toute cette affaire, dit-il, la France a été inexistante. »

Vient alors une question essentielle : comment expliquer cette soumission des autres dirigeants européens à l'Allemagne? Elle ne peut quand même pas être due à leur seule faiblesse de caractère, même si celle-ci est évidente s'agissant du locataire de l'Élysée. En fait, l'explication est d'une simplicité évangélique. La monnaie unique, l'euro, s'est transformée en une gigantesque machine à affaiblir les pays européens au profit d'un seul: l'Allemagne. L'existence de la zone euro donne à l'Allemagne l'assurance du maintien de sa prépondérance sur le reste de l'Europe. Mais en contrepartie, la force de l'euro, fondée sur la prospérité allemande, permet à un François Hollande ou à un Matteo Renzi en Italie de continuer à emprunter à des taux très bas. Et c'est tout ce qui importe à leurs yeux: sauver leur possibilité d'emprunter massivement pour financer les inévitables largesses électorales de demain. Et c'est précisément pourquoi le système ne durera plus longtemps car, derrière la notion de fédéralisme européen, présentée comme la seule possibilité de sauver la monnaie unique, se cachent deux réalités absolument contradictoires : pour l'Allemagne, cela veut dire la possibilité d'exercer un contrôle étroit sur le budget de ses partenaires, principalement les budgets de la France et de l'Italie.

APRÈS LA Ve RÉPUBLIQUE, QUELLE FORME D'ÉTAT?

Pour la France et l'Italie, au contraire, le fédéralisme c'est l'espoir imbécile de contraindre demain Berlin à payer autant que nécessaire pour sauver ses voisins de la faillite. L'Allemagne paiera. C'est en France, un slogan qui vient de loin. C'est aussi un espoir toujours déçu. Aujourd'hui comme hier, l'Allemagne n'a pas la moindre intention de payer. Elle ne contribuera à la survie de l'euro que le temps qu'elle y trouvera son intérêt. Et il se pourrait fort que ce temps soit près de sa fin. Dans le processus de décadence qui affecte notre civilisation européenne, tout se tient en effet. Il n'y a plus un seul domaine qui y échappe. Lénine avait coutume de dire que, dans l'histoire, il existait des périodes très brèves où plus d'événements inouïs survenaient que pendant toutes les décennies précédentes. Les esprits les plus lucides partagent aujourd'hui le sentiment que nous n'allons plus tarder à entrer dans l'une de ces périodes décisives. Et ce qui paraît très caractéristique du génie français, c'est qu'au moment où tout commence à s'affaisser sous nos pieds, alors que nous entrons dans une crise aussi profonde que celle qui provoqua la fin de la IVe République, une question centrale s'impose à la réflexion des esprits libres de ce pays. Et cette question est: quelle forme d'État pour demain? Depuis toujours, c'est la question française par excellence. Déjà, au sortir des guerres de religion, Henri IV lançait cet exorde au Parlement de Rouen : « Il n'y a d'irrémédiable que la perte de l'État ».

Voilà que même un homme venu de la gauche la plus extrême, l'économiste Jacques Sapir, dont on ne saurait mésestimer l'influence au sein du courant dit « souverainiste », ne craint pas d'écrire ces mots sidérants : « Je ne vois plus que la dictature comme seul moyen de rétablir le peuple dans ses droits en détruisant les règles tatillonnes, les normes pointilleuses que la bureaucratie européenne a tissées autour de l'État. » Et Jacques Sapir d'appeler de ses vœux l'apparition d'un « tribun charismatique ou d'un général patriote » susceptible d'instaurer un régime où se combineraient « la souveraineté et la légitimité face à la situation d'extrême nécessité dans laquelle nous plonge la perte progressive de la souveraineté de la France. »

Nous voilà bien obligés d'affirmer notre complet accord avec lui: il n'existe plus en France aucune question qui puisse être résolue hors de l'instauration d'un régime d'autorité personnelle. Mais nous savons, nous autres, qu'il existe à coup sûr une formule politique moins dangereuse que la dictature pour qui entend conjuguer légitimité et souveraineté de la nation. Ne rêvons pas : il est bien trop tôt pour chercher à en convaincre un homme comme Jacques Sapir. Il suffit de laisser rouler le cours des choses, avec la conviction ancrée en nous que de graves événements proches ne manqueront pas de rassembler toutes les intelligences et toutes les énergies françaises le moment venu.

GILLES VARANGE

hroniqueur de politique étrangère pendant trente ans à La Voix du Nord et premier rédacteur en chef de la Nouvelle Revue universelle (en juillet 2005), Gilles Varange a donné un très grand nombre de chroniques tant à la NRU qu'à Politique magazine. Il n'a jamais oublié sa dette à l'égard de Jacques Bainville. Son regard sur le monde d'aujourd'hui et du proche avenir ne se signale pas par un optimisme excessif. Il voit l'Europe comme un continent à la dérive, et la France soumise à un régime agonisant...

> [1] The World in 1939, ouvrage collectif sous la direction d'Arnold Toynbee, paru à Londres en 1952. Traduction française : L'état du monde en mars 1939, Gallimard, 1958.