Slate

Dans un article paru sur Slate.fr, la journaliste juive américaine Rachael Levy s’interroge sur le sens de la laïcité à la française et défend le parti que contrairement à ce que pensent la majorité, la laïcité n’induit pas la tolérance, bien au contraire. 

Cet article est conclusif. Rachael Levy y défend ses positions prises dans un premier article (« Juif ou français, il faut choisir ») suite à la parution d’une réponse argumentée de Eric Leser (« Français et juif »). Il est bon de voir à travers cet échange qu’il est encore possible aujourd’hui de débattre raisonnablement sur des principes de notre société française. Même si on peut ne pas être d’accord avec l’ensemble des positions de Rachael Levy, il faut lui reconnaître une liberté de ton féconde et propice à ouvrir un débat ouvert et dépassionné. 

La laïcité contre la différence

Ce débat a été initié après que l’affaire Merah ait remis sur le devant de la scène médiatique la question de l’antisémitisme. La journaliste, riche d’une connaissance similaire du système français et américain, s’offre ici de démontrer que la laïcité telle qu’elle est appliquée aujourd’hui en France n’est peut-être pas adaptée à la société française telle qu’elle se définit aujourd’hui.

Pour la journaliste de Salte.fr, « la laïcité favorise l'homogénéité alors que ce qui est nécessaire pour promouvoir la tolérance, c’est la différence ». Elle fait ainsi état des difficultés de plusieurs de ses amis juifs pratiquants « à se sentir intégrés dans le système français ».

Elle s’emploie par la suite à démontrer que la tolérance n’est aucunement inhérente à cette laïcité qui a force de valeur nationale en France. Bien au contraire ! 

Une loi inadaptée à la société française actuelle

Son premier argument est historique. La loi de séparation des Eglises et de l’Etat de 1905 serait une loi « d’une autre époque » répondant aux besoins d’une société française qui n’existe plus. « Combien de musulmans arabes de ces désormais ex-colonies vivaient en France à cette époque ? s’interroge Rachael Levy. A peine 5.000 en 1904 et 100.000 en 1926, contre 2,1 millions de «musulmans déclarés» d’après l’Ined en 2010 (le département d’Etat américain évalue la proportion de musulmans en France à 10% de la population). La France a aujourd'hui le plus grand nombre de musulmans et juifs d’Europe »

Et de même si, « des estimations montrent que même si 61% de Français s'identifient comme catholiques, 46% de ces catholiques ne sont pas pratiquants. Parallèlement, de plus en plus de Français se disent «non-croyants».

Le paysage de la société française a donc radicalement changé aujourd’hui et l’auteur se demande si la loi sur la laïcité n’est pas un reste du passé inadapté à la France présente.

Une fausse distinction privé/public

Beaucoup de défenseurs de la laïcité se sortent de cette impasse historique en prétendant que la loi sur la laïcité implique de vivre sa religion dans l’espace privé et de libérer l’espace publique de tout a priori lié aux croyances. Cette vision de la laïcité primaire est fausse et anti constitutionnelle. Elle ne respecte pas l’article 18 de la Déclaration universelle des droits de l’homme car elle empêche les citoyens de « manifester leur religion tant en privé qu’en public ».

L’auteur juive souligne notamment les difficultés qu’aurait un juif ou un musulman à se dire à la fois Français et croyant quand sa religion et sa nationalité sont en conflit. C’est le cas par exemple lorsque les cantines ne respectent pas les interdits alimentaires ou encore lorsque certains concours sont programmé lors de fêtes religieuses.

Une uniformisation

Fondamentalement, la laïcité est en faveur de l’uniformisation de la société. C’est en ce sens qu’elle ne peut pas favoriser la tolérance. C’est au contact de la différence qu’on apprend à l’accepter. Au contraire, en cachant la différence, on encourage la peur de l’autre par le biais de la peur de l’inconnu.

Au fond le problème de la laïcité est avant tout un problème de confusion. On plébiscite la laïcité en ce qu’elle garantit à chacun les libertés de conscience et de religion mais dans le même temps on l’applique de façon à confiner cette liberté dans un espace privé restreint,  en faisant en sorte de minimiser les différences qu’elles induisent dans la société française de fait. « C’est peut être sur cette toile de fond d’identités nationales et religieuses bien confuses que la politique de la France pourrait s’améliorer,  afin d'étouffer la stigmatisation de ses substantielles populations minoritaires et favoriser une société réellement solidaire », propose la journaliste. Avant d’ajouter en guise de conclusion : « Plus d'un siècle après l'adoption officielle de la laïcité, la France a besoin de se confronter à la réalité : sa population actuelle a bien changé depuis 1905 ; cette population restera diverse, multiculturelle et multiethnique ; et ses minorités religieuses sont discriminées par la laïcité telle qu’elle est.

Il est donc temps de réévaluer si la notion actuelle de la laïcité défend vraiment la devise nationale de “liberté, égalité, fraternité” pour tous. »

Source : Slate.fr