PARIS, [DECRYPTAGE/analyse] - Le directeur de cabinet du Premier ministre publie le récit de ses fonctions et ses réflexions sur le système politique dont il est un acteur encore présent (" Matignon rive gauche ", Seuil) : tollé dans l'opposition ! L'épouse du président de la République fait de même huit jours plus tard (" Conversations ", Plon) : embarras général.

Deux points communs réunissent cependant les deux ouvrages. L'un et l'autre sont sans précédent ; et ils sont des appels explicites à des candidatures évidemment opposées. Condamnés à faire semblant de ne s'occuper que des affaires du monde, affaires qui au demeurant leur échappent largement, les deux titulaires de l'exécutif et protagonistes d'une " non-campagne " électorale ont choisi d'instrumentaliser leur entourage pour faire et dire ce qu'ils n'osent. Fût-ce au prix des institutions et de l'avenir.

L'instrumentalisation est manifeste.

Le directeur de cabinet d'un ministre, qu'il s'agisse du Premier ou de n'importe quel autre, n'est qu'un rouage de la machine gouvernementale et n'existe qu'en tant qu'ombre portée de son patron : il en est la bouche, le bras, quelquefois la tête ; mais il est par nature tourné vers l'intérieur du système, vers une administration que le ministre ne connaît en général pas et qu'il est chargé de faire fonctionner pour son compte ; le pouvoir qu'il y exerce, réel et parfois assez pervers, n'a pas d'autre fondement. Quelle peut être alors sa légitimité à utiliser ses fonctions pour transposer son rôle à l'extérieur, au risque de révéler un égocentrisme exacerbé ou l'ambition d'un vizir qui aspirerait à devenir calife ?

Quant à la femme de César, ne dit-on pas qu'elle doit rester au-dessus de tout soupçon ? Peut-elle risquer sa dignité et le respect qu'elle mérite dans un combat hasardeux ? Qu'elle soutienne son époux, l'assiste dans cette part de sa charge qui appelle plus d'écoute et d'humanité, qu'elle le conseille et le tempère, qu'elle en protège la vie personnelle autant que faire se peut, n'ont rien que de légitime, voire de nécessaire. Mais a-t-on mesuré qu'en projetant sur le devant de la scène un protagoniste qui, n'étant pas élu, n'a pas de légitimité propre à y jouer un tel rôle, on l'offrait aux coups à la place de celui qui doit les prendre ?

Il ne faut pas s'y tromper : tous les coups seront permis dans une combat électoral qui devra se terminer par la mort politique de l'un des deux candidats, si ce n'est des deux. L'un, après la décision de la Cour de cassation qui, plus exactement que ne l'avait fait le Conseil constitutionnel, lui accorde une immunité complète de juridiction mais contrebalancée par une suspension de délais de prescription, est " condamné à la réélection " pour échapper aux juges qui l'attendent sur des agissements douteux, multiples et répétés ; l'autre, prisonnier de son passé personnel et de ses alliances actuelles, rattrapé par les effets pervers d'une action gouvernementale dont il doit assumer toute la responsabilité, est dans une impasse dont il ne peut espérer sortir que par une fuite en avant.

Une fois de plus, démonstration se fait devant nos yeux de la perversité de la cohabitation : mais il n'était guère besoin d'un nouveau livre pour la faire ; tout au plus celui-ci l'illustre-t-elle sous une lumière parfois crue.

Plus grave plus profonde commence à se révéler ce qui en fin de compte pourrait bien être, non seulement le principe, mais également la faille majeure du système constitutionnel français : l'élection du président de la République au suffrage universel. Celle-ci en est d'ores et déjà devenue le " trou noir " qui avale tout, hommes, femmes, idées, principes, morale, sagesse, pour un seul but : gagner ; non pas conduire une politique déterminée ou promouvoir un idéal, même dans l'adversité, l'expérience récente l'a montré ; mais uniquement pour être le vainqueur, à n'importe quel prix ! N'étant tempérée par rien, n'étant bornée par aucune limite, tout lui étant sacrifié, elle est devenue le nouvel absolu de notre vie publique, ce qui est une forme d'idolâtrie.

François de Lacoste Lareymondie est vice-président de la Fondation de Service politique.