PARIS,[DECRYPTAGE/analyse] -

Pierre Lambert, patron du très trotskiste Parti des travailleurs écrit dans " Libération " du 4 octobre que sa rupture avec Lionel Jospin est une question " politique " et non personnelle.

De son côté, dans le même journal, Jean-Michel Thenard se félicite d'avoir entendu de nombreux députés répéter que les fanatiques du World Trade Center " n'ont jamais eu d'objectifs religieux mais toujours politiques ".

Deux exemples d'utilisation du terme " politique ", sur lesquels on peut s'interroger.

Que Lionel Jospin ait rompu ses liaisons dangereuses, une fois nommé premier secrétaire du Parti socialiste, pour des raisons politiques, nul n'en doute. Mais que les jeunes gens qui ont sacrifié leur vie dans les attentats du 11 septembre l'aient fait pour des raisons " toujours politiques " est plus difficile à croire. Certes le terme politique a deux sens. Lorsqu'il se décline au féminin - la politique -, il renvoie aux stratégies de conquête et de conservation du pouvoir. En ce sens, on ne peut en faire le mobile d'un attentat qui ôte à celui qui le commet le pouvoir en même temps que la vie (sauf s'il le conquiert pour d'autres, mais là on est dans le registre de l'amour ...). Lorsqu'il se décline au masculin - le politique -, on peut douter qu'il constitue, à lui seul, un motif suffisant pour mettre fin à ses jours.

Certes, les " victimes politiques " existent bien. Pourquoi Socrate et Antigone acceptèrent-ils la prison et la mort ? Par civisme, par respect des lois humaines d'après lesquelles ils étaient coupables même si en conscience ils se sentaient innocents au regard des lois divines. Les kamikazes du 11 septembre, loin de respecter la loi, même si elle est illégitime à leurs yeux, ont cherché à anéantir des vies, et à travers elles, une paix civile et un ordre existant. Pour cela il faut plus que des convictions politiques, il faut un sentiment d'impunité. Mieux : il faut l'idée qu'en se sacrifiant, on fait son propre salut et celui d'une humanité qui se fourvoierait dans l'adoration du Veau d'or et des faux dieux. Ainsi on gagne ses titres à être admis au paradis des martyrs et des saints.

Aucune religion n'est exempte de la tentation du pouvoir, de la violence, de la révolte. Jésus de Nazareth lui-même n'a-t-il pas dû arrêter l'épée de Pierre qui, sans cela, ne se serait pas arrêtée à l'oreille du centurion ?

Qu'il y ait ou non dans la religion mahométane une plus grande propension que dans d'autres religions à pousser au meurtre des " infidèles " n'est même pas la question la plus fondamentale. Le seul vrai problème est de bien mesurer les conséquences de la rencontre de fait entre une religion, quel que soit son contenu - car chacun sait que les interprétations, les exégèses, les traductions font dire aux textes ce qu'on veut entendre -, et un combat politique négateur des acquis péniblement élaborés par la civilisation occidentale pour limiter, humaniser, moraliser la guerre. Cette rencontre a lieu sous nos yeux depuis quarante ans à travers les mouvements pro-palestiniens, puis iraniens, algériens, soudanais, bosniaques, turcs ou albanais...

Vouloir combattre politiquement les " fanatiques " en niant la dimension religieuse de leur geste enlève à ce combat son efficacité. Pire, cette omission retire aux combattants la logique de leurs actes - logique irrationnelle, certes, mais la logique mystique existe, comme celle des sentiments -, accentuant sans doute l'idée qu'ils se font d'un Occident méprisant les vraies valeurs et englué dans un matérialisme étroit.

Tant il est vrai que si certains prétendent vouloir " mourir pour des idées ", c'est en général " de mort lente " comme le chantait Brassens, l'absence de foi religieuse faisant légitimement craindre le saut ultime dans ce qui ne peut être que le néant.

Catherine Rouvier est professeur de sciences politiques à l'université de Paris-Sud.