PARIS,[DECRYPTAGE/analyse]- Selon un sondage réalisé avant les attentats qui ont frappé les Etats-Unis, 82 pour cent des Français avaient une bonne image de la Défense nationale. Las! Les suites du 11 septembre ont mis à bas le savant édifice de désinformation dont a été victime l'opinion publique.
Ces derniers jours, les médias bruissent de l'inquiétude du pays devant l'incapacité manifeste de ses forces armées à jouer le rôle qu'on attendait d'elles. La figuration de quelques unités françaises en Océan indien ne peut faire illusion : autrement significatif est l'effort consenti par l'Allemagne, qui célèbre bruyamment d'ailleurs son retour à la pleine souveraineté.
Comment en est-on arrivé là ? Tout d'abord, semble-t-il, en maintenant après 1989 des programmes " lourds " remontant à la Guerre froide, donc peu adaptés aux nouvelles menaces ; ce faisant, on a joué la défense de l'emploi plutôt que la défense du pays. Les experts mettent également en avant l'inachèvement de la professionnalisation : comme le déclarait il y a peu François Heisbourg, directeur de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS), la France serait au milieu du gué , avec tous les inconvénients de la suppression de la conscription mais aucun de ses avantages. Si tel était le cas, la sortie de crise serait pour bientôt : Fr. Heisbourg vante les capacités opérationnelles de l'armée britannique, pourtant numériquement inférieure à l'armée française.
Malheureusement, cet optimisme ne fait pas l'unanimité. Pierre Dabezies, ancien président de la Fondation pour les études de défense nationale (FEDN), rappelle dans Résistance nouvelle d'octobre que l'armée de métier s'est régulièrement trouvée en sous-effectifs au XIXe siècle et qu'elle a dû multiplier les expédients douteux pour parvenir à remplir sa tâche. Jacques Isnard, dans le Monde du 15 novembre, montre quant à lui que la disparition progressive des appelés a très logiquement entraîné une hausse des crédits de fonctionnement : les pouvoirs publics ont alors rogné sur les crédits d'équipement (il manque aujourd'hui plus de 10 milliards d'euros par rapport à la programmation définie en 1996, soit l'équivalent d'une année de budget militaire). Encore cet arbitrage manque-t-il son objectif à terme, d'abord parce qu'une armée sous-équipée n'est en rien attractive, ensuite parce que les conditions de vie des militaires ont eu tendance à se dégrader : avec 43 heures de travail hebdomadaire pour des soldes insuffisantes (80 pour les gendarmes), la crise morale est à l'ordre du jour.
Au-delà des querelles d'experts, force est de reconnaître que la Défense a été traitée en " variable d'ajustement ": elle est passée de 3 pour cent du PIB au début des années 1990 à 1,7 ou 1,8 aujourd'hui, soit 11 pour cent seulement du budget. Depuis 1996, les effectifs français ont chuté de 25 à 35 pour cent selon les unités ; depuis 1991, les crédits d'armement ont baissé de 30 pour cent. L'armée de terre n'effectue que 80 jours de sortie avec matériel par an, contre 115 en Grande-Bretagne et 130 aux États-Unis. Les navires de surface de la marine nationale passent chaque année 95 jours à la mer seulement, contre 150 dans la Royal Navy - ce qui n'empêche pas le nouveau budget de réduire de 6 pour cent les crédits d'entretien des bâtiments. Les missiles de croisière, dont le rôle n'a pourtant cessé de croître depuis la guerre du Golfe, ne feront leur apparition sur les avions français qu'en 2003, sur les bateaux français en 2008 seulement... si du moins les élections présidentielles et législatives de 2002 ne viennent pas remettre en cause l'actuelle planification !
On a peine à croire que nos dirigeants aient pu laisser décliner à ce point les forces françaises. Trois éléments d'explication se présentent immédiatement à l'esprit : d'abord, le poids de la cohabitation, système intrinsèquement pervers qui permet aux deux têtes de l'exécutif de se défausser l'une sur l'autre de leurs responsabilités ; ensuite, l'antimilitarisme de l'aile gauche du gouvernement Jospin ; enfin et surtout peut-être le brouillage induit par la " construction européenne ".
Comme l'avait montré le général Poirier dans la Crise des fondements (Economica, 1994), toute stratégie suppose un sujet, une entité stratégique. Or l'Union européenne ne constitue pas un sujet stratégique mais un assemblage de pays aux intérêts parfois divergents. Vouloir " conserver la capacité d'agir seuls avec, plus que jamais, l'Europe pour référence obligée de nos choix politiques et militaires " , selon " l'abracadabrantesque " expression employée par Jacques Chirac dans une récente conférence à l'Institut des hautes études de la défense nationale (IHEDN), revient dès lors à subordonner le sujet stratégique " France ", paradoxalement supposé autonome, à un second sujet stratégique, l'Europe, qui en réalité n'en est pas un. Dans les faits, cette double contradiction permet de se défausser tout doucement de l'impératif de Défense nationale sur la défense européenne, laquelle, n'existant pas, finit invariablement dans le lit de l'OTAN.
Louis Abeille est enseignant, docteur en Histoire navale.









