La France compte-t-elle 5 millions et demi de fascistes avides de rouvrir les camps de concentration et de remettre en service les chambres à gaz ? Compte-t-elle également 3 millions de trotskistes prêts à affamer leurs ennemis de classe et à fusiller les survivants ? À l'évidence non ! Placer l'analyse des résultats du premier tour de l'élection présidentielle sur ce terrain n'a pas de sens, non plus que les invectives qui ont succédé aux slogans.

À chaud et faute de recul, l'analyse risque de faire prévaloir l'émotion sur l'intelligence des faits et sur la remontée vers leurs causes ; néanmoins quelques points de repère la jalonnent, qui ne sont d'ailleurs pas nouveaux. Non qu'une plus grande clairvoyance nous ait fait prévoir l'ordre inattendu d'arrivée ; mais les facteurs qui l'ont permis ont été souvent évoqués ici.

Quelques données de fait, tout d'abord, qui commandent le reste.

Les voix qui se sont portées sur le nom de J.-M. Le Pen sont des voix populaires. Déjà, lors de la première émergence du Front national au cours des années 80, il avait aspiré une partie de celles du Parti communiste ; après un pallier d'une dizaine d'années, la seconde vague s'est en partie nourrie à la même source. L'inventaire des résultats dans les communes communistes est éclairant : les électeurs de la très grande majorité d'entre elles ont placé J.-M. Le Pen en tête ou en seconde position, et relégué R. Hue dans les profondeurs du classement. A. Laguiller a bénéficié du même phénomène, quoique à un moindre degré. L'électorat de l'un et l'autre provient de ces banlieues ou petites villes, de ces campagnes délaissées, de ces espaces intermédiaires, où il ne fait pas toujours bon vivre et qu'ignorent nos dirigeants habitués des palais nationaux depuis des dizaines d'années et que ne peuvent comprendre ces intellectuels donneurs de leçons depuis leurs estrades branchées et confortables.

Accuser les médias d'avoir favorisé ce phénomène en focalisant l'attention sur les questions de sécurité relève d'un réel aveuglement. Faut-il donc rappeler les évènements inouïs que nous avons connus ces derniers mois : des manifestations de policiers et gendarmes en uniforme au cours de l'automne jusqu'au massacre des conseillers municipaux de Nanterre en pleine séance un mois avant le scrutin, la sécurité s'est invitée toute seule. Et ce qu'a révélé l'enquête de " victimation " en région parisienne publiée au début de l'année est au-delà des propos les plus alarmistes. Car ce sont les petites gens, les plus modestes, qui sont les premières victimes de l'insécurité, comme elles l'ont été du chômage ; elles sont les moins aptes à s'en protéger ; ce sont elles qui souffrent les premiers de la désertion de forces de police et de l'indulgence dont profitent les petits voyous : les voitures ne brûlent ni à Neuilly ni à Saint-Germain-des-Prés, mais dans les cités !

En vérité, quelle dynamique a fonctionné ? Tous comptes faits, J.-M. Le Pen n'a gagné que 230.000 voix de 1995 à 2002, et A. Laguiller a tout juste maintenu son score. Il faut certes y ajouter les 670.000 voix de B. Mégret et les 1.350.000 voix des deux autres candidats d'extrême gauche. En revanche, l'implosion des candidats " honorables " est spectaculaire : la gauche, hors J.-P. Chevènement, a perdu 3 millions de voix (1,5 millions en y intégrant celui-ci) ; et la droite, hors Saint-Josse, 3,7 millions (2,5 millions en lui attribuant ce dernier) : J. Chirac et L. Jospin affichent des performances dont la faiblesse constitue un record sous la Ve République. Leur défaite, d'une façon ou d'une autre, était davantage prévisible et avait donné lieu à de multiples avertissements : par l'indigence de leurs campagnes, la vacuité de leurs propos, et leur certitude d'être finalistes, ils ont creusé leur propre tombe. Un exemple l'illustrera : la question de l'âge de la retraite et de la durée de la vie professionnelle est un enjeu majeur et urgent de notre société. En a-t-on débattu de quelconque façon au cours des derniers mois ? Non. Ce qui n'a pas empêché les deux compères de donner leur aval au principe de l'allongement de la vie professionnelle lors du sommet européen de Barcelone, en pleine campagne électorale, sans en référer aux électeurs, en promettant le contraire et en osant prétendre qu'ils ne s'étaient engagés à rien... Qu'un tel mépris trouve sa sanction ne devrait étonner que les gogos et les hypocrites.

J. Chirac sera donc élu président de la République le 5 mai, selon toute vraisemblance, avec une majorité de maréchal. Cette certitude acquise, nous sommes passés d'un vide à un autre sous le paravent d'une mobilisation purement " anti " qui permet d'escamoter les questions posées.

Non, au premier tour comme au deuxième tour, l'élection présidentielle n'est pas dénuée d'enjeux. Je les avais évoqués de façon générale dans une précédente dépêche. Il s'en ajoute un aujourd'hui, qui n'est pas mince : celui de la concorde civile. On est effectivement en droit de s'en inquiéter. J.-M. Le Pen n'est certes pas à proprement parler un homme de synthèse ni d'apaisement. Mais J. Chirac et ceux qui le soutiennent désormais n'entrent-ils pas dans la même logique d'affrontement ? Par ce " front républicain " qui démontre la réalité d'un " establishment " au moyen duquel on semble dénier à J.-M. Le Pen et à ses électeurs le droit d'exister politiquement, par ces manifestations, surtout celle annoncée pour le 1er mai ni spontanée ni innocente, qui semblent faire appel des urnes à la rue, par ce refus du débat face-à-face qui illustre à la caricature l'autisme de la classe politique, J. Chirac ne légitime-t-il pas d'avance la posture du martyr que J.-M. Le Pen affectionne et qui l'a déjà si bien servi dans le psychodrame des 500 signatures ? Au lieu de prendre la mesure de la situation et de l'assumer en jouant jusqu'au bout le jeu de l'élection présidentielle, gauche et droite confondues succombent à la " grande peur des bien-pensants " et nous conduisent droit à une crise qui risque fort d'être celle du régime lui-même.

N'a-t-on pas été frappé, en effet, par la volte-face institutionnelle qui s'est opérée au soir du premier tour des élections présidentielles ? Les battus de gauche courent désormais aux élections législatives comme à leur revanche ; et la droite improvise son parti unique, sans doute déjà mort-né, à seule fin d'éviter une nouvelle défaite. J'ai déjà eu l'occasion de souligner que le pays ne peut pas fonctionner correctement, d'un point de vue institutionnel, avec un système à deux élections décisives, où la seconde permet d'invalider la première, sans qu'aucun scrutin soit jamais décisif ni qu'aucune politique soit clairement approuvée ou sanctionnée.

Bien sûr, les résultats du deuxième tour de l'élection présidentielle ne seront pas sans effet sur les législatives qui suivront : selon le niveau d'abstention, que tout laisse prévoir comme exceptionnellement élevé, et les progrès ou reculs en voix et pourcentages des deux finalistes, la dynamique ne sera pas la même. Le caractère inédit de la confrontation et de son contexte ne permettent pas de passer cette étape par pertes et profits. Or, pour le moment, les données issues du scrutin du 21 avril laissent apparaître une très grande incertitude sur l'équilibre parlementaire à venir : aucune des deux forces dominantes n'étant portée par un puissant courant, toutes deux étant profondément divisées et concurrencées sur leurs ailes, leur sort paraît bien incertain ; et donc la future majorité gouvernementale indéterminée et aléatoire. Pour l'heure, nous sommes d'abord menacés par son absence, et ensuite, à supposer qu'il s'en dessine quand même une, par une majorité sans réelle légitimité, dessinée par réaction, mais qui n'aura reçu aucun mandat clair des électeurs afin de mettre en œuvre une politique déterminée. Faut-il rappeler que c'est sur ce terreau que germent les crises de régime et que prospèrent les barricades ?

En attendant, on prendra la mesure de la réalité du danger qui menace la France. Si l'outrance, et le cortège de divisions qu'elle peut entretenir est rigoureusement condamnable, c'est mépriser les Français que de crier au retour du nazisme. Le délire " antifasciste " masque l'aveuglement de la classe politique. Il attise une flamme complice de ces hommes de pouvoir autrement plus dangereux qui, gauche et droite confondues, par conviction ou par faiblesse, ont avalisé des mesures qui s'apparentent aux théories eugénistes néo-païennes les plus épouvantables. Celles-ci durcissent plus sûrement le cœur de nos compatriotes que les incantations idéologiques, car elles sont entrées dans les faits.

Dans ce paysage politique dévasté, qui sera capable de reconstruire et de donner à la France l'âme politique et la fraternité dont elle a besoin ?