Décryptage
Carême : tristes lumières sur l’abandon de la pénitence
13 Février 2009 |
Je l’appellerai Sam pour les besoins de l’histoire. C’est un vieux monsieur tout-à -fait délicieux, une petite note d’humour dans le coin des lèvres et une grande bonté dans le regard. Il est l’habitué de nombreux groupes de prière et représente bien ce qu’on a fait de mieux dans l’Église de ces dernières années.
Je parlais donc l’autre jour avec Sam et, comme le froid se faisait sentir, nous évoquions ensemble les hivers de la guerre (celui de 42 particulièrement) qui furent si rigoureux. Il était encore adolescent à l’époque, moi je n’étais pas encore né. Je lui citais une chronique consacrée à l’église Saint-Germain-l’Auxerrois à Paris (dont j’ai été le curé) et qui faisait état de ce fameux hiver 42. On y racontait que non seulement l’eau gelait dans les bénitiers, mais que le Précieux Sang avait gelé dans le calice, nécessitant selon les règles en usage, d’appliquer des linges chauds sur les parois.
J’ajoutais encore une chose que j’avais lue dans la dite chronique, cette remarque que le crâne des hommes âgés était tout violacé, car bien sûr personne en ce temps-là n’aurait manqué la messe pour autant et aucun homme n’aurait accepté de se couvrir dans l’église !
Une génération fatiguée
C’est là que Sam me surprit : « Heureusement on n’en est plus là », me déclara-t-il le plus sérieusement du monde ! Pour un peu, je l’aurais fait répéter, tant j’étais surpris : ce qui me paraissait le signe d’une Église encore vigoureuse lui semblait seulement la marque d’un passé lointain, un temps heureusement révolu où l’on faisait des choses déraisonnables par goût du règlement.
J’ai depuis beaucoup réfléchi à la réaction de Sam. Elle m’a rappelé bien d’autres remarques entendues de gens des générations qui m’avaient précédé, gens généralement sérieux et solides, et qui avaient accueilli avec soulagement une mutation qui faisait disparaître des pratiques jugées par eux dépassées.
Je me souviens par exemple de ce prêtre considéré au séminaire comme un authentique spirituel, qui parlait beaucoup de l’oraison et de la vie intérieure et qui nous avait décrit au cours d’une conférence ce qu’il avait connu lui quand il était au séminaire ; quand il fut question du jeûne, il crut nous faire sourire en nous parlant de ce qu’était cette lourde contrainte qui, pendant le carême surtout, pesait sur de jeunes hommes dotés d’un bon appétit. Sentant que son auditoire réagissait, il poursuivait : « Quand arrivait la fête d’un apôtre, on se disait que ce jour-là , on en serait dispensé, eh bien non ! pas du tout ! » Sans doute croyait-il nous démontrer ainsi l’énorme pas en avant fait depuis ces temps reculés d’obscurantisme ; pour moi (je ne sais pas si j’étais le seul) j’y voyais le triste signe d’un recul, un aplatissement du christianisme devenu incapable de proposer la moindre privation sérieuse.
Une bien grande légèreté
Que faut-il penser de la réaction de cette génération ? Quand j’ai pu interroger ceux qui me défendaient ce point de vue, j’ai constaté que pour eux, qui avaient complètement intégré les valeurs du christianisme, l’observance extérieure était devenue quelque chose de non nécessaire, qui pouvait changer sans altérer le fond. La facilité avec laquelle de vieux sulpiciens [1] attachés jusque là à un règlement tatillon pouvaient du jour au lendemain abandonner des gestes ou des pratiques que l’autorité n’exigeait plus, m’a étonné. Sans doute manifestaient-ils par là une certaine liberté intérieure, mais aussi une bien grande légèreté, car l’homme n’est pas un pur esprit et il faut une certaine ignorance de la nature humaine pour croire que l’esprit de pénitence peut exister sans pénitence concrète et régulière.
À ce spiritualisme se joignait souvent une idée un peu naïve du progrès. Le christianisme, jusque là trop attaché à une vision presque judaïque de la loi, s’en serait heureusement affranchi. À la limite les chrétiens seraient devenus plus chrétiens : « Le sabbat est fait pour l’homme et non l’homme pour le sabbat. » On nous répétait à l’envi que Dieu n’a rien à voir avec la souffrance de l’homme, qu’il aime mieux la miséricorde que le sacrifice, que le seul jeûne qui lui plaise est de desserrer les chaînes injustes, toutes choses parfaitement justes d’ailleurs, ... sauf la conclusion qu’on en tirait ! On était même devenu plus intelligent : on savait dégager l’esprit de la lettre, on pouvait trouver des équivalences à tout, remplacer l’abstinence par un acte de charité et la célébration dominicale par un office en semaine. Une religion toujours plus humaine, toujours plus confortable.
Le passage subreptice d’une vision théocentrique de la foi chrétienne à un anthropocentrisme ravageur s’est accompli presque sous nos yeux et, encore une fois, soutenu et orchestré par les meilleurs. La religion des Lumières, telle que la dessine Rousseau dans la Profession de foi d’un vicaire savoyard (un texte à lire), est bien là , il s’agit d’un système qui a pour but de rendre l’homme meilleur, de faciliter les relations avec ses semblables, sous le regard débonnaire d’un Dieu Père qui aime tous ses enfants et qui ne veut rien leur imposer que pour leur bien-être (terrestre). Comment la religion de la Croix a-t-elle pu aboutir là sur le tard ? C’est ce qu’il faudra sans doute un jour éclaircir.
Le don gratuit de la pénitence
Je suis prêt à penser quant à moi qu’au point de départ de cette dérive se trouve une méconnaissance de nos racines juives. Tous les acteurs de cette évolution n’avaient au fond du judaïsme qu’une idée négative : étroitesse, légalisme, ritualisme étaient les termes courants pour caractériser l’état ancien, supposé dépassé par le Christ. Jusque dans les années quatre-vingt-dix, il est caractéristique que la plupart des études exégétiques mettent en valeur l’anomisme (l’antilégalisme) de Jésus et de Paul, alors qu’on en est heureusement revenu depuis.
La Loi que Jésus n’a pas abrogée mais qu’il est venu accomplir reste là comme une borne qui nous empêche à jamais de retomber dans le paganisme dont nous sommes issus et que nous n’avons peut-être jamais complètement quitté. Elle nous rappelle qu’il y a des choses que Dieu demande sans avoir à les justifier par l’utilité, l’hygiène morale ou physique ; que, si « à l’impossible nul n’est tenu », il y a des cas où Dieu peut demander l’héroïsme et même le don de sa vie (comme l’a mis en lumière l’encyclique Veritatis Splendor de Jean Paul II).
Abandonnerons-nous tout cela pour faire des sourires au monde ? N’espérons pas en tout cas le conquérir par là : le monde est bien trop content quand il voit les chrétiens devenir enfin raisonnables, mais ils ne lui font pas plus envie pour autant. Au moins la pénitence le faisait réagir et se moquer, et parfois elle ouvrait les yeux de certains.
*Le père Michel Gitton est recteur de la basilique Saint-Quiriace de Provins.
[1] Société sacerdotale spécialisée dans la formation de futurs prêtres.
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Commentaires (20)
Ce serait pour moi là une religion toute à fait digne de respect, et un Dieu tout à fait adorable, au sens littéral. Mais s'il vous semble préférable que Dieu exige de l'homme des souffrances "satisfactoires", "méritoires" ou "expiatoires", je n'aurais pas le coeur de vous ravir votre silice et votre flagelle. Ne vous demandez par contre pas pourquoi la majorité de l'humanité refuse de vous rejoindre dans le dolorisme et la vénération d'un "Dieu" pervers.
Et c'est ce dernier que j'entends très souvent de la part des anciens que j'ai rencontré, souvent blessés par le jansénisme où tout était péché, où l'on dénonçait en chaire ceux qui ne faisaient pas comme tout le reste du village. Si vous voulez parler de cet esprit-là , non merci.
Le pape Jean-Paul II a eu une formidable intuition en "doctorisant" la petite Thérèse, car elle nous montre le vrai visage de la pénitence adaptée à notre temps. En effet, nos aïeux étaient capables de grandes privations qui nous impressionnent (par exemple, jeûner strictement 24h avant la communion, quitte à s'évanouir pendant la Sainte Messe, après avoir marché le ventre creux pendant une heure au moins pour s'y rendre). Thérèse, elle, est pour les nuls d'aujourd'hui, englués dans le confort et donc peu exercés à l'effort et aux sacrifices. Mais pour bien la comprendre, il faut lire et ses écrits, et ce qu'elle faisait quotidiennement.
Mais je ne suis qu'un petit laïc, alors pourquoi, vous qui êtes prêtre, ne pas nous faire un billet là -dessus ? D'autant plus que Benoît XVI vient de nous parler de la confession comme d'une résurrection intérieure (combien d'anciens le savent ?) ! Regardons en arrière pour mieux aller de l'avant ! Yalla et merci d'avance !
Je suis très heureux de lire cet éloge de la pénitence, car j'ai pris cette année la résolution de jeuner pendant le carême. J'attends ce moment avec impatience et dans la joie d'offrir ces sacrifices au Seigneur.
Entre autres avantages, cette pratique peut, je pense, nous ouvrir les yeux sur l'abondance et le confort dans lesquels nous nous complaisons, et qui nous détournent de Dieu.
Votre étonnement devant ces vieillards légers rejoint le mien : comment, en 1964, l'ancien ordre catholique a-t-il pu s'éffondrer ainsi, dans les quelques semaines qui ont vu naître Vatican II et ses réformes ? Comment le peuple chrétien d'alors at-il fait si joyeusement table rase du passé sans que rien de solide ne résiste, sans aucun vestige, sans aucune ruine vénérable ?
Fallait-il que les fondations de l'Eglise soient déjà minées depuis longtemps, les charpentes totalement vermolues, les murs largement fissurés pour que tout l'ancien édifice s'effondre en poussière à la première poussée ?
Non, Vatican II n'a rien détruit. Il a essayé de construire sur des putréfactions déjà anciennes.
Je propos la voie de l'ascèse à celle de la "pénitence" et les gens accepteront plus facilement le comportement ascétique que celui de la punition. Tout qui souhaite atteindre un objectif doit passer par une forme d'ascèse, se dégager d'un environnement étaouffant et mortifère. Le chértien doit être un pèlerin et la vie de pèlerin passe par l'ascèse, car il n'a pas toujours de l'eau, ni toujours à manger à satiété. Le pèlerin est un nomade sans attaches dans le monde. Jadis on associait le pèlerin au pénitent, parce qu'il devait se priver de beaucoup. Non c'est un pur ascèse. Ce que nous devons tous être.
Parmi ces meilleurs, combien se sont-ils laissés gommer tout aussi subrepticement -et tout simplement- la seule notion de péché ? Car il n'y a pas d'abandon de la pénitence sans abandon préalable de ce qui lui donne sa raison d'être. Si l'on se rend incapable de discerner en nous ce qui est péché de ce qui ne l'est pas, notre pente naturelle incline à ne "voir" que... ce qui ne l'est pas !
Au nombre d'éléments de "l'anthropocentrisme ravageur", certaines "sciences" prétendument "humaines" -qui remportent justement un grand succès chez les meilleurs, notamment dans le cadre de sessions de guérisons- qui ont fait admettre par un large public la subdivision de la psyché en catégories ne reposant sur aucun fondement réellement scientifique, mais dont l'admission consensuelle a permis de "faire disparaître des pratiques jugées dépassées".
L'esprit de pénitence ? Quelle pénitence ? Pour quel péché ? On vous explique en long, en large et en travers qu'en telle ou telle autre circonstance où en d'autres temps on se confrontait par exemple à une situation patente de mensonge, pfuit ! c'est terminé tout cela ! Un mensonge ? Pas du tout : on a simplement mis en branle un "mécanisme psychologique de défense." Ce qui est plus grave qu'on ne pense, parce qu'on entre ainsi dans une dialectique au sein de laquelle "l'autre" est un "attaquant" : par conséquent, l'auteur du péché. Si pénitence il y a, elle bascule insidieusement dans son camp, et SEULEMENT dans son camp.
Par ailleurs, c'est vrai qu'on nous répète à l'envi que "que Dieu n’a rien à voir avec la souffrance de l’homme, qu’il aime mieux la miséricorde que le sacrifice", ce qui est vrai dans la seconde partie de la formulation puisque dans l'Évangile, mais épouvantablement FAUX dans sa première partie. Comment peut-on dire que Dieu n'aie "rien à voir" avec la souffrance de l'homme quand il L'a pleinement assumée par le sang sur le bois de la Croix ??? Si on évacue ceci, alors effectivement à quoi bon le Carême, le jeûne et tutti quanti ?
Cette monstrueuse affirmation est cependant le signe flagrant de cette obnubilation généralisée sur un Dieu dégoulinant de miséricorde... SANS conditions. Ce qui est inexact, parce que la miséricorde n'est qu'un brouet sans son revers : la justice. Quand on évoque celle-ci, on tombe immédiatement dans la caricature sulpicienne, voire janséniste : très exactement ce que B.O.N.E fustige -non sans raisons- sous les traits d'un "dolorisme et vénération d'un "Dieu" pervers". La vraie perversité n'est-elle pas de ne faire "respirer" Dieu que d'un seul poumon : celui de la miséricorde ? Où a-t-on vu qu'Il était tout à coup devenu miséricordieux pour les NON-miséricordieux ? Qui sont-ils ceux-là , sinon ceux qui s'interdisent d'eux-mêmes de l'être ? Le portrait-robot est aisé à dresser : ils ne voient PLUS leur propre misère (qui, en l'occurrence, se fait de moins en moins propre !), attachés qu'ils sont à développer leurs fameux "mécanismes psychologiques de défense" qui, en soi et objectivement, les ABSOUT d'avance. Par conséquent, ils ne "voient" plus que les misères des autres : les vraies... et les moins vraies, projections des leurs. Le péché ? C'est "l'autre" qui en porte le poids, le "pauvre". La pénitence ? C'est toujours "l'autre" qui en a le plus "besoin". On ne se prive pas de lui faire savoir quand il le faut... au nom de sa propre "miséricorde", bien sûr ("propre" ayant autant de valeur que la précédente parenthèse...).
Le premier jeûne ne serait-il pas de se garder enfin de cette fausse miséricorde interdite de justice parce qu'interdisant toute "pénitence concrète et régulière" chez soi ? Non seulement se défendre des autres de la sorte consiste à les attaquer -prétendant comme de bien entendu les "défendre"-, mais cela fait de chacun un prédateur potentiel pour l'autre, antithèse absolue de l'amour évangélique. La "pénitence concrète et régulière" chez soi, c'est enfin se dire que la misère est en soi AVANT d'être chez les autres. Sans cette condition minimale, la miséricorde est un leurre. Y comprise celle qui vient du Ciel : sinon ce serait abroger dans les faits une "Loi que Jésus n’a pas abrogée mais qu’il est venu accomplir".
Abandon de la pénitence = abandon du sens du péché, doublé de sa projection systématique sur "l'autre" = perte de la conscience du mal. Ce n'est pas vraiment nouveau, datant de la Genèse et de l'arbre de la connaissance du bien et du mal ! Ce qui est plus récent, c'est cet abandon de la pénitence qui fait simultanément rendre les armes sur le premier des combats spirituels à mener : la recherche permanente de cette conscience du mal... à dessein d'éviter de le commettre !
Un seul commentaire : vous avez raison de souligner le marcionisme implicite d'une certaine lecture du Concile qui refusant toute contrainte formelle nie inconsciemment les racines juives de la foi chrétienne - racines qu'on croit pourtant redécouvrir ...
En tant qu'éducatrice, je sais combien se montrer exigeant envers l'autre lui permet de grandir. Et je me souviendrai toujours des propos exigeants que Jean-Paul II tenait aux jeunes, lors des JMJ notamment: il plaçait la barre haut, mais c'était la preuve d'une grande confiance. Et cela a porté du fruit.



