LIBERTE POLITIQUE n° 42, automne 2008.

Par Hélène Bodenez (extraits). Quand la révolution numérique ne se veut plus science, mais ontologie , c'est la raison humaine qui va mal. L'homme moderne n'est plus philosophe. Et si la philosophie va mal, parce que la métaphysique va mal.

AU SEUIL d'une étape majeure de la révolution numérique que le monde vit de manière anesthésiée, l'informatique n'est plus seulement science . Elle devient également philosophie quand, avec le web sémantique, le web 3.0 se représente volontiers comme ontologie . Se voulant prolongement de l'être, le web 3.0 à venir dit assez à quel point il est plus qu'urgent de revoir les bases d'une philosophie de l'être mise à mal par la Modernité. Urgent parce qu'avec le XXe siècle, la philosophie n'a jamais été autant convoquée, instrumentalisée, dévoyée de sa finalité de sagesse, et a pu interpréter à peu près tout et n'importe quoi. Urgent, comme pour le père Paul Valadier s.j. par exemple, étrangement caustique dans les colonnes du Monde , parce que la philosophie – mais de laquelle s'agit-il ? – aurait perdu son statut de formation essentielle :

 

Dans beaucoup de séminaires ou facultés, la philosophie a quasiment disparu de l'enseignement, alors même que des papes comme Jean Paul II et Benoît XVI ont réaffirmé la place essentielle de la raison dans la formation de tout chrétien et de tout prêtre. Ceux qui se croient plus fidèles que les autres dans l'Église feraient bien de se conformer à la vraie tradition catholique sur ce point.
La philo, c'est d'abord et avant tout l'ontologie et la métaphysique
Ne nous voilons pas la face, nous ne sommes pas prêts à affronter cette révolution : la philosophie va mal, et elle va mal parce que la métaphysique va mal. Auguste Comte ne nous avait-il pas asséné que l'âge métaphysique était un âge dépassé de l'humanité par l'âge positif ? Le Zarathoustra de Nietzsche, où la métaphysique est vue comme illusion , n'en avait-il pas sonné également le glas ? À ce bel enterrement de première classe, quelques iconoclastes pourtant veulent résister . Pour s'en convaincre, écoutons, plus proche de nous, le très controversé Michel Tournier, homme de lettres, philosophe de contrebande regrettant la mise à l'écart de cette noble part de la philosophie : La philo, c'est d'abord et avant tout l'ontologie et la métaphysique . Et notre auteur de contes, qui se force à avoir l'air d'un romancier alors qu'au fond il est philosophe et n'est que cela , de s'insurger contre ce qu'on fait passer abusivement pour de la philo : ... la littérature de quatre sous. Quand j'ai été recalé à l'agrégation, on m'avait interrogé sur des sujets complètement imbéciles, du sous-Marcel Proust. La psychologie, la psychanalyse, c'est vraiment la chienlit de la philosophie .
Michel Tournier, quoique sous un langage vert, a plus que jamais raison. La métaphysique n'a pas bonne presse et c'est une pitié. Le mot n'apparaît plus aujourd'hui qu'en contexte péjoratif. Cela vient, on le sait, de bien loin. De plus haut même que les Lumières . Pour illustrer de manière ordinaire cette triste méfiance à l'égard de la métaphysique, nous voudrions, pour commencer, relever une réplique étrange dans un film à l'arrière-fond démoniaque, À la croisée des mondes, réplique parfaitement anodine et presque marginale au premier abord ; le lecteur nous pardonnera un détour aussi prosaïque, mais éclairant. Lyra, l'héroïne du film, ne veut pas se laisser enseigner par un professeur de métaphysique et le fuit. Intéressant pour un chrétien de voir ce que le démon n'aime pas, car ce devrait être pour nous une raison supplémentaire de rechoisir librement ce qui plaît à Dieu et qui déplaît au démon par là-même. Ce que dit la fiction dépasse, en effet, la réalité : le démon n'aime pas la métaphysique. Et pour cause : sapant cette partie de la philosophie, qu'on appelle philosophie première , il sait bien que la désactivation de la Bible s'en suivra, ainsi que le limogeage de la théologie, science sacrée , science suprême , science des choses divines , le type d'activité intellectuelle le plus élevé , désormais vouée à n'être plus qu'anti-science, anti-philosophie.
N'est-ce pas en fait ce que nous vivons ? Avec la mort de la métaphysique, n'est-ce pas évidemment toute la théologie qui se trouve ébranlée ? C'est l'avis d'Alain Finkielkraut s'essayant à définir notre modernité et à comprendre la liquidation de la notion de nature humaine : La quête des choses premières s'en est allée et, avec elle, le système du monde relevant de l'ordre des fins et non pas des causes . Pour l'auteur de Nous autres modernes, les temps modernes correspondent à un ébranlement métaphysique .

Démolition méthodique
Voltaire a sans doute été parmi les vulgarisateurs les plus habiles de cette démolition méthodique : il peut dormir content . Déjà dans Micromegas, petite fadaise satirique, il prétendait mettre en place les premiers jalons d'un relativisme qui allait faire long feu. Voyageant de planète en planète sur la queue d'une comète, deux géants, Micromegas et le nain de Saturne , font escale sur la terre, entrent en conversation avec une volée de philosophes revenant du cercle polaire . Ils se rendent compte que ces atomes — en réalité les hommes — pensent et parlent : Nous disséquons des mouches, nous mesurons des lignes, nous assemblons des nombres, nous sommes d'accord sur deux ou trois points que nous entendons, et nous disputons sur deux ou trois mille que nous n'entendons pas leur expliquent-ils. Étonnement des deux géants : non seulement ces mites parlent mais disputent ; et à la question : Dites-moi ce que c'est que votre âme et comment vous formez vos idées , les géants comprennent alors que la petite race humaine est haute en contrastes. Les philosophes parlèrent tous à la fois comme auparavant ; mais ils furent tous de différents avis. À la cacophonie des philosophes succède donc, on le voit, le relativisme de la diversité des points de vue, que viendra confirmer la mise en valeur du partisan de Locke , la voix de Voltaire, qui avance tranquillement : Je n'affirme rien ; je me contente de croire qu'il y a plus de choses possibles qu'on ne pense.
Le conteur invente alors une fameuse expression pour nommer la métaphysique, discipline prisée des philosophes, que rencontre Micromegas sur cette taupinière : ces philosophes prétentieux, ces superbes comme les nomme Pascal, s'acharnent à voir le bout des choses . Voilà donc la métaphysique glosée et réduite trivialement au bout des choses !
C'est bien vu assurément, même si c'est limiter du même coup un au-delà des choses senti plutôt comme illimité. Mais passons.
Le conte à visée didactique se poursuit, et dispensant la bonne parole voltairienne, il prépare sa surprise finale. Micromegas, entendant les hommes si divisés dans leurs conjectures, éclate d'un rire inextinguible , s'en retourne vers sa planète Sirius. De Sirius, en effet, il promet qu'il enverra à ces drôles qui ne peuvent se mettre d'accord, un livre où ils verraient enfin le bout des choses . Le livre arrive bel et bien : mais le livre est blanc ! Voltaire ne pouvait pas mieux exprimer son dédain pour la métaphysique . Il l'a toujours crue impossible, vaine, domaine hors de portée pour l'homme . Pour nous, ce devrait suffire pour lui interdire à tout jamais l'appellation de philosophe , lui qui la pense, de surcroît, dangereuse, terrain privilégié de la passion humaine faisant le lit du fanatisme religieux.

Crise de la métaphysique, crise de la vérité
Nul doute que pour notre déiste, disputer et cabaler s'appellent . La mort de la métaphysique, qui a fait naître le nihilisme, relèverait donc d'une exaltation de l'intelligence qui n'aurait sans doute plus rien à voir avec une sereine et pacifique recherche de la vérité. Ce que dit vraiment la crise de la métaphysique, c'est que la vérité elle-même est en crise. Toujours caustique, le Père Valadier a beau jeu de noter que ... s'il faut revaloriser la recherche de la vérité, encore faut-il le faire en en respectant la transcendance et le mystère. Non de manière arrogante et dogmatique . Jean-Paul II n'avait-t-il pas rappelé, à temps et à contretemps, que la vérité ne s'impose que par la force de la vérité elle-même, qui pénètre l'esprit avec autant de douceur que de puissance , pas à coups d'apologétique et d'échauffements de celui qui veut absolument avoir raison ? Car, c'est alors, n'en doutons pas, qu'on préfèrera le relativisme qui consiste en l'acceptation tolérante de l'argument de l'autre, même si c'est une erreur. Et le danger n'est pas moins grand que celui du fanatisme .
Une chose est sûre : d'une métaphysique retrouvée , naîtra partout un retour à la grande théologie . Dans la série des penseurs malmenés à la fin de Micromegas, on ne peut passer sous silence le disciple de saint Thomas d'Aquin, le plus attaqué de tous par Voltaire : Mais il y avait là par malheur un petit animalcule en bonnet carré qui coupa la parole à tous les animalcules philosophes ; il dit qu'il savait tout le secret, que cela se trouvait dans la Somme de saint Thomas ; il regarda de haut en bas les deux habitants célestes (les deux géants) ; il leur soutint que leurs personnes, leurs mondes, leurs soleils leurs étoiles, tout était fait uniquement pour l'homme. Ainsi donc la pauvre vision du thomiste, telle qu'elle se donne alors à Voltaire : un arrogant , un dogmatique . Et notre XXIe siècle, dans son rejet de la métaphysique, du dogme et de l'autorité, dans son goût pour la tolérance et pour le relativisme, pour une vérité en fin de compte dialoguale n'est ni plus ni moins que voltairien. Qui en douterait encore ?
Cela dit, nous aurions bien tort de nous laisser abuser par la verve ironique et somme toute sectaire de Voltaire : en réalité, il ne faut pas voir un sectateur de saint Thomas en ce bonhomme agité et fanatique de la fin du conte qui nous occupe. Il s'agit plutôt là d'une caricature, même si elle est sans doute proche de la réalité du XVIIIe siècle, celle d'un tenant d'une scolastique décadente.

Le courage de la vérité
Ce qui est en cause dans cette critique pénible, mais qu'il nous faut entendre, c'est que le thomiste de Voltaire n'est plus un collaborateur de la vérité, il n'est plus qu'un donneur de conclusions. Son agitation brouillonne n'a plus rien à voir avec la ferveur et le zèle qui sied à la recherche de la vérité.
Ce qu'il faudrait faire naître, c'est un climat de pensée, un climat favorable à la croissance de l'intelligence , à l'autorité de la vérité, climat d'écoute, d'intériorité, d'humilité indissociable d'une pensée haute, d'une pensée difficile, d'un véritable travail de l'esprit....

[Fin de l'extrait. Pour lire l'article en entier, avec les notes de bas de page, se reporter à la version papier. Nous vous remercions de votre compréhension.]