Par Pierre-Olivier Arduin,
Liberté politique n° 53, été 2011.

La pratique du don d'organes témoigne des prouesses de la science, mais plus encore de la puissance de la générosité humaine. Et pourtant, là aussi, le génie de l'humanité a sa part d'ombre. Depuis l'aube de l'histoire, l'instrumentalisation de l'homme par l'homme n'a cessé de ravager le meilleur de la création. Comment une pratique qui témoigne du plus grand désintéressement peut-elle côtoyer la marchandisation la plus indécente ? Nul n'ignore les sordides trafics d'organes qui se répandent partout dans le monde, à la plus grande indignation de tous. Mais en France, de nos jours, la destruction du corps humain vivant au service de la santé du plus fort relève du  débat  !

Dans le cadre des discussions autour de la révision de la loi française de bioéthique qui ont marqué le début de l'année parlementaire, le législateur s'est penché sur la pertinence de supprimer ou non le régime d'interdiction de la recherche sur l'embryon humain. Ainsi, des élus ont défendu la levée de toute exigence éthique, même symbolique, sur la réduction de l'embryon au statut de matériau de laboratoire entièrement disponible pour les firmes pharmaceutiques. Cette position idéologique, qui relève clairement d'une philosophie matérialiste et scientiste de la vie, a consacré son droit de cité. Désormais, dans le meilleur des cas, le débat porte sur l'étendue des dérogations à apporter au principe d'interdiction de l'instrumentalisation de l'homme.

Dans ce contexte, on mesure la subtile fragilité des questions posées par l'évolution des pratiques du don d'organes, et la nécessité de penser l'avenir de la médecine autour de la seule question qui vaille : la dignité de l'homme se reçoit-elle ou se construit-elle ?

En 1979, le gynécologue-obstétricien et grand maître de la Grande Loge de France Pierre Simon posait le problème à sa manière :  À changer notre attitude et notre comportement devant la vie, n'y voyant plus un don de Dieu mais un matériau qui se gère, c'est l'avenir entier que nous faisons basculer[1].  Nous y sommes. Marie-Thérèse Hermange, sénateur de Paris, peut déplorer à juste titre que le Parlement soit  devenu une chambre d'enregistrement des évolutions de la science  (La Croix, 1er avril 2011).  Cette nouvelle approche de la vie — celle du gestionnaire — rien ne peut l'arrêter , promettait Pierre Simon.

C'est autour de l'être humain vivant le plus faible, l'embryon, que se joue en effet l'avenir de l'humanité. En faisant de la liberté de la science un nouveau droit opposable au respect de la vie humaine, et de la maîtrise du vivant l'un des nouveaux principes d'organisation de la société, c'est une vision fondamentaliste et prométhéenne du progrès qui s'impose.

Dans sa dernière lettre encyclique, Benoît XVI pressentait avec des accents dramatiques les prémisses de l'avènement d'une biocratie implacable qui guette nos sociétés :

 On ne peut minimiser les scénarios inquiétants pour l'avenir de l'homme ni la puissance des nouveaux instruments dont dispose la culture de mort [...]. Derrière tout cela se cachent des positions culturelles négatrices de la dignité humaine [...]. Un domaine primordial et crucial de [cet] affrontement culturel est aujourd'hui celui de la bioéthique où se joue de manière radicale la possibilité même d'un développement humain intégral. Il s'agit d'un domaine particulièrement délicat et décisif où émerge avec une force dramatique la question fondamentale de savoir si l'homme s'est produit lui-même ou s'il dépend de Dieu  (Caritas in veritate, n. 74-75).

 Face à cette prétention prométhéenne, poursuivait le pape, nous devons manifester un amour plus fort pour une liberté qui ne soit pas arbitraire mais vraiment humanisée par la reconnaissance du bien qui la précède. Dans ce but, il faut que l'homme rentre en lui-même pour reconnaître les normes fondamentales de la loi morale que Dieu a inscrite dans son cœur. 

La culture de vie ne peut faire l'impasse sur le drame de la fermeture idéologique à l'égard du Créateur. En ce sens, Pierre Simon avait vu juste : ne plus recevoir la vie comme un don, c'est avoir le champ libre pour la gérer comme un matériau.

P.-Ol. A.

 

© Liberté politique n° 53, été 2011. Pour lire la version intégrale, avec l'appareil de notes, se reporter à la version papier.

 

[1] Pierre Simon, De la vie avant toute chose, Editions Mazarine, 1979. L'ouvrage a été retiré de la vente après six mois de parution. Il est aujourd'hui introuvable.