Aux yeux de l'étranger, Cyprian Norwid reste toujours le phénomène littéraire le plus fascinant du XIXe siècle polonais . Poète, romancier, auteur dramatique, peintre, sculpteur et philosophe, il est né en 1821 près de Varsovie, la même année que Baudelaire, Dostoïevski et Flaubert.

Après quelques succès littéraires, il quitte la Pologne en 1842, séjourne en Allemagne, l'Italie et la Belgique, écrit beaucoup, publie peu. Il n'est lu d'ailleurs que par un petit nombre d'amis. Installé en 1849 à Paris, il gagne l'amitié de Chopin et de Juliusz Slowacki qui y meurent la même année. En 1852, la pauvreté, l'indifférence de ses contemporains et les échecs sentimentaux l'incitent à partir aux États-Unis.

Traqué par la misère, il revient à Londres, puis à Paris. Nous sommes en 1854. Pendant la Commune, il " risque trois fois sa tête " en s'opposant à la profanation des églises et à la destruction de la colonne Vendôme. Vivant de ses dessins, de plus en plus isolé et malade, il s'enferme dans un asile pour vétérans polonais en 1877. Il y meurt en 1883, dans un oubli total.

Ce n'est que quatorze ans après sa mort que son œuvre est découverte par le poète et critique symboliste Zenon Przesmycki, qui en fut le premier éditeur et commentateur en 1905. Mais il fallut attendre encore soixante-et-onze ans la publication de ses Œuvres complètes dont une bonne partie avait disparu. Elles furent rassemblées en onze volumes par son éditeur infatigable Juliusz Wiktor Gomulicki en 1976. Aujourd'hui, on s'apprête à transférer les cendres de Norwid à la cathédrale royale de Wawel à Cracovie, dans la crypte des grands poètes (jusqu'à présent seuls Adam Mickiewicz et Juliusz Slowacki y ont eu droit).

 

Une parole de création

Pourquoi donc cette position exceptionnelle à un écrivain que Joseph Brodsky a placé au sommet de la poésie du XIXe siècle ? Tout d'abord il est inclassable. Cadet des grands romantiques, il s'écarte d'eux pour forger une poésie tout à fait nouvelle : comme plus tard Mallarmé et Hopkins, la parole de création l'intéresse davantage que le langage d'expression. Toute son œuvre témoigne d'un effort gigantesque pour recréer le verbe poétique en renouant avec ses origines. (" L'originalité, c'est la probité face aux sources ", dira le poète).

C'est dans le domaine du vocabulaire que les trouvailles de Norwid sont les plus spectaculaires : il l'a grandement enrichi en inventant nombre de néologismes, en employant archaïsmes et mots rares, puisant dans les dialectes, la langue courante et l'argot. Il changeait le sens commun des mots en décalant leur étymologie, en les divisant en parties morphologiques ou en revenant à leur sens premier, en leur ajoutant des préfixes ou des suffixes inhabituels. Il introduisait des structures polysémiques, des mots-valises. Il a renversé également la syntaxe, pourtant déjà bien libre dans la langue polonaise, en essayant d'y introduire des éléments de syntaxe latine, française, allemande ou anglaise.

Quel était le but de l'opération ? Nous sommes loin ici de l'idée de " l'art pour l'art ". Au contraire, il s'agit de redonner au verbe son caractère divin qu'il avait perdu au cours des siècles. Car pour Norwid, comme pour saint Thomas d'Aquin, le verbe incarne à la fois le sacré et la perfection qui s'expriment par sa complétude, sa plénitude et sa beauté ainsi que l'adéquation la plus vraisemblable entre la parole humaine et la Volonté divine. Le verbe témoigne de l'existence de l'esprit dans la matière, de l'union de ces deux éléments. Leur harmonie, sans cesse perturbée dans l'histoire, doit être rétablie par le poète. Et la poésie constitue pour lui " la plus haute fonction civilisatrice humaine ", tout en restant une initiation. À travers le verbe, l'humanité participe à la création de " l'homme achevé " dont le modèle est le Christ, source de vérité. Le poète est donc celui qui doit rendre témoignage à cette vérité. Car le but final de l'art est " peut-être d'écarter ce qui est fortuit et d'éclaircir ce qui est divin " dit Norwid dans son drame L'Acteur. Mais pour des essences nouvelles il faut aussi un langage nouveau. Ainsi l'activité du poète doit être à la fois artistique et éthique. C'est pourquoi il est si souvent question dans l'œuvre de Norwid de conscience, de moralité, du vrai et du faux, du bien et du mal.

 

L'homme et le temps

S'il compte parmi les plus grands poètes et penseurs de la chrétienté, il est également l'un de ses grands mystiques, voisin de Novalis, Nerval, Hopkins, Rilke, Oscar Milosz, Eliot, Simone Weil et Teilhard de Chardin. La grandeur de sa poésie transparaît dans l'inquiétude morale qui s'en dégage et dans sa profonde foi dans l'homme. L'atome et le cosmos, " les foudres et les poussières " (titre de son recueil de poèmes disparus) sont les limites de son monde poétique ; elles contiennent son champ de vision : le royaume de l'homme élevé au rang de divinité et dont il exige une mesure surhumaine, comme l'avait fait avant lui Hölderlin.

La téléologie norwidienne s'inspire bien sûr de la Bible, de saint Paul surtout. Il reprend à l'apôtre son idée de " récapitulation " (anakephalaïoomaï) de toute la réalité créée (donc de l'histoire humaine) dans le Christ apparu " pour accomplir la plénitude des temps " (Eph. 1,10). Ainsi, il voit l'annonce du christianisme chez les prophètes de l'Ancien Testament, chez Socrate et chez Platon, chez Cicéron et chez... Confucius. " S'il n'y avait pas eu Christ, il y aurait encore le plus grand des philosophes et ministres, K'ung Fu Tzu ", dit-il.

Notons entre parenthèses que l'ascendant de la philosophie et de l'esthétique chinoises sur l'art et la pensée de Norwid est plausible. Le poète polonais connaissait une dizaine de langues (dont le chinois) et ses écrits prouvent qu'il possédait une connaissance étonnante pour son époque de la civilisation de ce pays. Il pratiquait également la peinture chinoise et devait même se rendre en 1859 en Chine pour accompagner, en tant que dessinateur, une expédition scientifique française (son cousin le comte Michal Kleczkowski était à cette époque consul général de France à Pékin). Hélas, ce voyage n'a pas eu lieu. Plus tard, plongé dans la misère et la maladie Norwid disait que la seule chose qui aurait pu le faire revivre serait un voyage en Orient... En quoi pouvait s'exprimer cette influence ? Écriture elliptique, concision extrême du langage, statisme, exaltation du silence (un des principes fondamentaux de la pensée chinoise), tendance à l'apophtegme, à l'aphorisme, préoccupation sociale et morale, non-violence, recherche de l'harmonie des contraires, du juste milieu et de la sagesse, attachement au passé, à la tradition, désir de rester dans l'anonymat, culte de la bonté et de la poésie, respect de la nature — tout cela est si proche des idées confucianistes et taoïstes...

Une autre source qui a inspiré Norwid est sans doute la pensée des deux grands philosophes idéalistes et romantiques polonais : son ami August Cieszkowski (1814-1894), dont les conceptions rappellent celles de Teilhard de Chardin, et Joseph-Marie Hoene-Wronski (1776-1853). Ce créateur de la " philosophie absolue ou messianisme " qui écrivait en français, était pour le poète " le plus grand sage du XIXe siècle ". Sa pensée à la fois rationnelle et idéaliste avait pour but de découvrir les secrets de l'Absolu, remplacer la religion révélée par la religion démontrée et créer ainsi le Royaume de Dieu sur terre...

 

Un classique d'avant-garde

Le rayonnement de la poésie et de la pensée norwidienne sur tout le XXe siècle polonais fut immense. Il semble inépuisable, car on ne cesse d'explorer les profondeurs de son œuvre. Tout le monde y trouve sa part, depuis les symbolistes qui l'ont révélé, en passant par les avant-gardistes de l'Entre-deux-guerres, la poésie sociale, la poésie religieuse, les nouveaux romantiques du temps de la Deuxième Guerre mondiale, la nouvelle vague d'après 1956, les rebelles de la " génération 1968 ", jusqu'à Zbigniew Herbert et les deux prix Nobel polonais : Czeslaw Milosz et Wislawa Szymborska. Milosz et surtout Herbert ont développé, chacun à sa façon certains motifs de l'œuvre du Vade-mecum : son activisme et son moralisme, sa conviction que " ce globe n'est pas encore trempé au feu de notre conscience " et que le devoir de l'artiste est d'éveiller la sensibilité éthique de l'homme. Szymborska semble avoir été inspirée par l'extrême concision de la forme chez ce poète, son goût pour " l'antipoésie ", le paradoxe et la métaphysique. Witold Gombrowicz, grand admirateur de Norwid, a repris et développé d'une façon très originale sa conception de la forme, de l'immaturité, de la déformation de la personnalité par la société, de la mise en question de la nation, de la patrie et du patriotisme dans leur sens classique et son anticipation du personnalisme.

Le théâtre ou plutôt l'antithéâtre de Norwid (Cléopâtre, et César, Dans les coulisses, L'Acteur, La Bague de la grande dame), enfin découvert pour la scène dans les années 60, révéla un des plus grands auteurs dramatiques des temps modernes. Norwid, dont la pensée esthétique se rapprochait de Ruskin et de Morris, a inspiré également les courants d'avant-garde dans l'art polonais du début du XXe siècle, en particulier les arts décoratifs et l'architecture. La poétique du silence, considéré comme patrie du langage, de la réticence, de la parabole, de l'ellipse, du signe, de l'allusion lointaine, caractéristiques de l'art de Norwid, son " microréalisme ", ont sans doute influencé aussi les deux célèbres cinéastes polonais catholiques Krzystof Kieslowski et Krzystof Zanussi.

L'ascendant de la philosophie norwidienne sur la Pologne moderne (représentant la troisième force, au-delà de la gauche et de la droite) semble important : on le retrouve en particulier chez les penseurs catholiques, notamment chez Jean-Paul II ; il est sans doute à l'origine des tendances qui ont engendré le grand mouvement populaire des années 1980-81 incarné par Solidarnosc : anoblissement et respect du travail physique, " spiritualisation " de la révolution et du progrès, méfiance vis-à-vis des idéologies et des systèmes politiques autoritaires, civisme, sens de responsabilité envers l'Histoire, nouvelle religiosité ouverte à la fois vers la réalité et la transcendance, vers l'acte et la réflexion, l'idée de l'indivisibilité de la foi et de la démocratie, conviction d'œuvrer pour l'humanité entière.

Cependant, ce catholique fervent que fut Norwid avait aussi un caractère farouchement indépendant. Lui qui, lors de son séjour en Italie, en avril 1848, accourut défendre Pie IX contre l'assaut de la populace romaine en furie, s'élevait contre tous ceux qui veulent " enfermer l'Église dans l'autel ", dénonçait inlassablement le pharisaïsme et se réservait le droit de critiquer les décisions politiques de l'Église...

 

Messager de la Vérité

L'étonnante résurrection de Norwid que nous observons aujourd'hui (lui-même n'a jamais douté en sa victoire posthume !) est due pour une large part à l'universalité de son art et de sa pensée. Sa haute conception de l'homme et de la morale, son indépendance artistique et philosophique, son objectivisme et, en même temps, l'extraordinaire lucidité ainsi que l'ironie cruelle avec lesquelles il envisage l'homme et la société sont d'une brûlante actualité. Ce poète du Temps et de l'Histoire qui cherchait toujours l'équilibre et l'harmonie, le chemin du milieu entre l'âme et l'intellect, la raison et le sentiment, le dialogue et l'échange entre les peuples et les civilisations, véritable poète " œcuménique ", apparaît aujourd'hui comme un des grands visionnaires et prophètes des temps modernes. Il est le messager d'une profonde sagesse dénonçant les dangers qui pèsent sur l'homme contemporain.

Cette poésie ascétique, intellectuelle, philosophique, mais révolutionnaire sur le plan du langage, est non seulement l'œuvre d'un moraliste qui s'interroge sans cesse sur l'humanité de son temps et celle de l'avenir, mais aussi l'œuvre d'un grand mystique pour qui la parole est un moyen sacré d'unir le monde de la matière avec le monde de l'esprit et d'atteindre ainsi à la vérité absolue.

Il est de ceux qui ont remporté la suprême victoire : contre tout et contre tous, au prix d'extrêmes sacrifices, il est vrai, mais au nom de la Vérité — le plus sublime des triomphes. Comme plus tard Soljénitsyne, Gombrowicz, Brodsky... N'a-t-il pas dit qu'" il n'y a rien de plus beau qu'un homme défiant le monde entier au combat " ?

L'œuvre de Norwid constitue ainsi un alliage parfait, alchimique avec toute sa mystique de la recherche de l'Or spirituel, c'est-à-dire l'élévation de l'individu vers le Beau, le Vrai et le Bien, où la Pierre philosophale serait le Christ. Quelle pensée peut réunir des éléments de la tradition judéo-chrétienne et gréco-latine surtout, mais aussi chinoise, indienne et égyptienne ? Tels des confluents féconds et puissants, les sources de Norwid inspirent et engendrent un fleuve poétique immense, majestueux, visionnaire. Une œuvre qui réconcilie ainsi les contraires et transcende le chaos, la mort et le désespoir, doit toucher la Sagesse suprême et ramener l'humanité vers Dieu et l'ordre divin.

ch. j.

 

L'homme

 

(déjà composé - revoir écartement des lettres)

 

Les idées et la vérité

 

I

 

Sur les hauteurs de la pensée il y a une sphère :

De là le regard plonge, abrupt — —

La tête vous tourne, voici venir le vertige ;

Dans les nuages — la foudre.

Tu pleurerais peut-être mais le vent essuie ta larme

Avant qu'elle ait brillé — —

À quoi bon se hisser jusqu'où les mondes sont autant des zéros,

Et les chefs-d'œuvre – poussière ? !...

 

II

 

Pourtant le mauvais ange avait emporté l'ECCE-HOMO

Sur les sommets rocheux.

Là, debout, solitaire, considérant l'abîme,

L'homme, et son mépris des existences.

— L'homme, comme si de ses faibles ailes,

Furtivement, il s'était échappé de sa veille

Et voulait se mesurer, seul, avec sa masse visible

Sur la terre.

 

III

 

Et le magnétisme du globe l'attirerait

Vers les régions palpables

 

Où rien n'a plus le vertige —

Rien !... qui ne se sente heureux.

— Jusqu'à l'instant qu'une grande tristesse ou une pierre tombale

De ces régions indemnes

 

De nouveau le poussera au plus haut de l'édifice du penser

Dans le délire des voies lactées.

 

IV

 

Car là est la t o m b e d e s I d é e s de l'homme.

En bas, la t o m b e d u c o r p s.

Et parfois le s u b l i m e du siècle d'hier,

Concerne aujourd'hui — les ordures...

* * * * * * * * * * * * * *

La vérité : o n l' a p p r o c h e s a n s c e s s e r d e l' a t t e n d r e !

 

 

 

Traduction de Ch. Jezewski et J. Cassou

 

 

 

Le chant de notre terre (sur 2 pages, en vis-àvis)

 

Et aux horions, l'on verra qui a meilleur droit —

 

Jeanne d'Arc

 

 

1

 

Là où brille la dernière potence,

Là est désormais mon centre, ma capitale,

Là est ma citadelle.

 

À l'Est — s a g e s s e - d u - m e n s o n g e, obscurité,

Fouet de la discipline, ou traquenard d'or,

Lèpre, venin et fange.

 

À l'Ouest — m e n s o n g e - d e - l a - s c i e n c e, brillant,

Formalisme du vrai — inessence interne,

Orgueil des orgueils !

 

Au Nord — l'Ouest et l'Est réunis

Et au Sud, l' e s p o i r p u i s é d a n s l e d o u t e

E n l a m é c h a n c e t é d e s m é c h a n t s !

 

 

 

2

 

Dois-je me voiler les yeux, me jeter face contre terre

En hurlant : " Que la grêle de sabots m'efface

Comme herbe de printemps ! "

 

Ou bien tendre les mains vers le ciel,

Vers une étoile aux plumes d'or —

Préférer les rêves à la veille ?

 

Dois-je donc ignorer que je suis telle une île

Sur un volcan où les vendanges sont de larmes

Et de sang noir...

Ou bien savoir ce que le feu va détruire en mon sein ?

Jusqu'où il va ramper ? — a v a n t d e r e p r e n d r e p l u s l o i n ? —

Et — froncer les sourcils...

 

 

 

3

 

Si tu ne démêles pas l' â m e des tissus du cerveau,

Alors, je t'attends — moi, Slave borné —

Toi — l'Occident !...

 

Quant à toi, l'Orient, je te donne r e n d e z – v o u s,

Au jour où ne restera plus une seule conscience

Dans ton immensité.

 

Midi, tu m'applaudiras, tu n'applaudis que la puissance ;

Et toi, Septentrion, je veux t'ignorer,

S e u l je me lèverai.

 

Je ferai frères les peuples e n s é c h a n t l e u r s l a r m e s,

Car je sais, mon unique b i e n — c'est la souffrance :

J e m e c o n n a i s.

 

Traduction de Ch. Jezewski

et Dominique-Sila Khan

 

 

 

1

 

Où luisent encor les fourches fatales,

C'est mon centre aujourd'hui, ma capitale,

C'est là mon château-fort.

 

De l'Est viennent nuit, s a g e s s e - i m p o s t u r e,

Lèpre, coups de fouet, venin, pourriture

Et le piège de l'or !

 

De l'Ouest, f a u x - s a v o i r, creuses bagatelles

Interne néant, vérités formelles,

Vide des vanités !

 

Au Nord, l'Orient au Ponant s'assemble ;

Au Midi, du m a l d e s m é c h a n t s, l'on semble

P r e n d r e e s p o i r d e d o u t e r !

 

 

 

2

 

Mais dois-je couvrir mes yeux, face basse,

Crier : " Que grêlants sabots sur moi passent

Comme sur un blé vert ? "

 

Dois-je lever mes bras vers l'Empyrée

Après quelque étoile aux plumes dorées,

Prendre nuit pour jour clair ?

 

Ne dois-je sentir qu'au flanc d'un cratère

Je devins l'île aux vendanges amères :

Sang noir et pleurs versés ?...

Ou savoir qu'un feu mien me fera cendres ?

Où va-t-il ramper ? — d' o ù v a - t - i l r e p r e n d r e ?

Et puis — sourcils froncés...

 

 

 

3

 

Quand du cerveau l' e s p r i t tu ne dépêtres,

Alors, je t'attend — moi, le Slave piètre :

Oui, toi-même — l'Occident !...

 

Jour d' un r e n d e z – v o u s, à Toi, l'Est, j'assigne,

Quand de conscience il n'y aura signe

En ton corps de géant.

 

Tu m'applaudiras, Sud ! — comme puissance ;

Ô, Nord sourd, de toi je passe à distance...

Et s e u l me lèverai.

 

Des peuples, frère – oui, s i l e u r s p l e u r s t a r i s s e n t !

Je sais ce qui " vaut " — mes prochains supplices :

Enfin j e m e c o n n a i s.

 

Traduction de Roger Legras

 

 

XXXIV

 

Vanitas

 

 

 

Le Ministre de l'Instruction, une fois l'an, annonce

Aux F r a n ç a i s qu'ils sont les plus sages ;

L' A n g l a i s à moins ne s'estime lui-même,

Quand l' I t a l i e n à rien ne se veut comparer !

 

Les J u i f s s'élèvent, cèdres au milieu des pins,

Droit vers le but – ce que les A l l e m a n d s

Entendent énoncer d'un docteur en sa chaire,

Mais chaque M o s c o v i t e l'avait déjà senti !

 

Le G r e c a dans l'histoire plus de pages splendides

Que de larmes en sa tombe —

Le P o l o n a i s donne à Wegrow, sa ville,

Le prix de nouveaux Thermopyles...

 

Pourt sa part le C h i n o i s se figure être, lui,

Au vrai centre du globe :

Il n'y a, d'évidence, pas de moyen,

D'évidence il n'y a plus de moyen

 

De discerner ? le vrai, discerner ? l'habitude —

Avant que les avis soient quelques peu sincères ;

Avant que de se maltraiter ne cessent

L e s p e u p l e s — c h a c u n d' e u x l e p r e m i e r...

a v a n t l e s a u t r e s !

 

Traduction d' E.Veaux

 

 

 

 

Ma patrie

 

Toi qui me dis que ma patrie

Est champs, verdure, vallons,

Chaumières, et fleurs, et villages — avoue :

Ce ne sont que ses pieds.

 

Nul ne prend l'enfant des bras de sa mère ;

Le garçonnet arrive à ses genoux ;

Le fils atteint sa poitrine, lui soutient l'épaule :

Tel est le livre de mes lois.

 

Ma patrie, c e n' e s t p a s d' i c i qu'elle élève son front ;

Mon corps vient de par-delà l'Euphrate,

Et mon esprit d'au-dessus du Chaos :

Au monde entier je paye redevance !

 

Aucun peuple ne m'a racheté ni engendré ;

De mon éternité je me souviens bien avant les Siècles ;

La clef de David m'a ouvert la bouche,

Rome m'a donné nom d'homme !

 

Les pieds sanglants de ma patrie,

Je les essuie avec mes cheveux en m'effondrant

Sur le sable : mais je connais et son visage et sa couronne —

Éclat du soleil des soleils !

 

Mes aïeux n'en connurent nulle autre ;

De ma main, j'ai touché ses pieds ;

Sur eux, l'humble courroie de sa sandale,

Parfois je l'ai baisée.

 

Que l'on ne m'apprenne donc pas où est ma patrie,

Car champs, villages, vallons,

Et sang, et corps, et sa cicatrice

C'est sa trace — ou — ses pieds.

 

 

 

 

 

Traduction de Ch. Jezewski et R. Marteau

 

Encadré :

 

Ils ont écrit...

 

André Gide (1907)

" Les rapports et rapprochements (entre Norwid) et Chopin (pour qui mon admiration et mon amour n'ont fait que croître avec l'âge) m'ont particulièrement touchés, et je sens, (...) profondément, les rapports de cette étrange et belle littérature et de cette précieuse musique. "

Lettre à Jean Paul d'Arderschah du 20 décembre 1907

 

Richard Dehmel (1907)

" Ses sentiments sont parfois si puissants qu'ils engendrent une authentique force créatrice et le placent à égalité avex les plus grands maîtres de la parole ; il les domine même par le pureté et la simplicité de son talent. "

Lettre à Jean Paul d'Arderschah du 9 décembre 1907

 

Tadeusz Micinski (1914)

" Norwid est un prophète. À notre époque cela sonne comme une damnation... Mais si l'on pouvait imaginer que le Christ avec ses apôtres apparussent dans notre littérature, seul Norwid serait digne de s'asseoir à la table de la Cène. "

Zrodlo w gorach (Une source dans les montagnes), " Literatura i Sztuka ", supplément à Nowa Gazeta, 1914, n° 1

 

Ignacy Fik (1930)

" Chaque mot chez Norwid doit être à la fois créé et tué, affirmé et nié, il doit se trouver à la frontière des deux réalités : le monde de l'esprit et celui de la matière (ou bien au carrefour de ces deux univers) ; il doit dire et taire, être et ne pas être, il doit franchir le seuil de la mort, il doit surmonter son inertie et son dynamisme, son caractère propre et son impersonnalité. Ainsi Norwid devient comme l'habitant solitaire d'un espace et d'un temps absolus. De là viennent le pathétique et l'ironie... "

Uwagi nad jezykiem Cypriana Norwida (Remarques sur la langue de Cyprian Norwid), Cracovie, 1930

 

Henri Bergson (1939)

" Il est difficile de ne pas l'aimer. Il fut doublement artiste. Il fut attirant, attachant, comme le sont les mystiques modernes, nécessairement apparentés à Plotin et au mysticisme antique, mais aspirant à agir et, par la même, à créer. Par-dessous tout, me semble-t-il, ce fut un grand Polonais : âme ardente et pure, en laquelle se confondaient l'amour de la patrie et la conviction qu'aimer cette patrie était vouloir le plus grand bien de l'humanité. "

Lettre à Edouard Krakowski d'août 1939 citée dans son article " Chopin et Norwid ", Messager de Pologne, n° 2, février 1947

 

Jean Markale (1948)

" Profondément chrétien, humain, visionnaire, il a une certaine parenté avec Baudelaire (...), il annonce Claudel. Précurseur, poète maudit, martyr, son art se hausse jusqu'au sublime et fait éclater les bornes du lyrisme. Il a été grand par sa vie, il reste grand par ses vers et sa prose. Il est mort d'avoir tout donné pour crier un admirable message. Puissions-nous le recueillir et en profiter. "

" Escales ", Arts et Poésies, n° 31, mars 1948

 

Mieczyslaw Jastrun (1947)

" On dit que Norwid est avant tout un penseur, un philosophe. C'est inexact. Norwid est avant tout un artiste, mais un artiste pour qui le matériau le plus intéressant est la pensée, la réflexion, l'expérience culturelle de l'humanité. "

Préface aux Poezje wybrane (Poèmes choisis), Varsovie, 1947

 

Maria Dabrowska (1958)

" Dans leur attitude et leur destin, malgré des océans de différences, je vois une certaine ressemblance entre Norwid et Gombrowicz. "

Lettre à Jerzy Giedroyc citée par lui dans une lettre à Witold Gombrowicz du 1er décembre 1958

 

Jozef Czapski (1958)

" Pourquoi la lecture de Norwid est non seulement vivifiante, mais semble carrément optimiste ? Car Norwid croyait en un "Dieu omniprésent", il croyait en un sens absolu de l'existence et cela donnait une dimension à sa pensée, à son espoir, c'est cela qui engendrait toute son attitude vis-à-vis de l'homme. [...] La notion de l'homme chez Norwid est tellement élevée, sa foi en sa tâche et en ses possibilités est tellement immense que dédaigner l'homme (" l'homme est néant") équivalait pour lui à un sacrilège. "

" L'Académie et Norwid ", discours prononcé à l'Institut Saint-Casimir à Paris pour le 75e anniversaire de la mort du poète, trad. franç. in : " Tumulte et spectres ", Noir sur Blanc, 1991.

 

Roman Jacobson (1963)

" L'un des plus grands poètes mondiaux de la fin du XIXe siècle... "

Huit questions de poétiques, Seuil, 1977

 

Juliusz Wiktor Gomulicki (1962)

" Si l'on considérait la Divine Comédie et les Fleurs du mal comme la structure originelle du Vade-mecum, ces trois œuvres constitueraient une suite dialectique sans équivalent où le chef d'œuvre de Dante correspondrait aux racines, le recueil de Baudelaire aux fleurs et le cycle de Norwid le plus approprié pour en être les fruits. "

Préface du Vade-mecum de Cyprian Norwid, Varsovie, 1962

 

Czeslaw Milosz (1969)

" Le sens passionné de l'histoire qui est celui de Norwid, son refus de pratiquer une poésie étroitement utilitaire, et, en même temps, so rejet de "l'art pour l'art" ont préparé la voie à un genre spécifique de littérature qui médite sur l'histoire et sur l'art, et qui est, peut-être, exclusivement polonais. "

Histoire de la littérature polonaise, Fayard, 1986, p.382

 

Joseph Brodsky (1983)

Je considère Norwid comme le meilleur poète du XIXe siècle -de tous ceux que je connais, dans toute les langues. Meilleur que Wordsworth, meilleur que Goethe. Pour moi, en tout cas.

" Today is yersterday ", interview accordé à P. Weil et A. Genis, Novyj Amerikanec, n° 173, p. 7-13, 1983, p. 15

 

Jean-Paul II (1987)

" Le poète dit : "Que sais-tu du Beau ? Il est la forme de l'Amour." Cet amour est créateur, cet amour apporte l'inspiration, génère les plus profonds motifs au coeur de l'activité créatrice de l'homme. Comme Norwid va loin lorsqu'il dit : "Car le Beau est pour extasier le travail et le travail pour nous ressusciter." Comme il va loin notre quatrième "barde-prophète" ! Il est difficile de ne pas être convaincu que par ses paroles, il soit devenu un des précurseurs du concile Vatican II et de son riche enseignement ! Il a su si profondément déchiffrer le mystère pascal du Christ, il a su le traduire avec tellement de précipitation en langue de vie et de vocation chrétienne ! L'union entre le Beau, le travail et la résurrection : c'est la moelle, le sens même du "esse et operati"chrétien.

" Que sais-tu du Beau ? ... C'est la forme de l'Amour... ", Homélie prononcée à l'église Sainte-Croix, Varsovie, le 13 juin 1987
. Au cours des trente dernières années, des recueils de ses poèmes ont paru en allemand, anglais, français, italien, hongrois, russe, tchèque, bulgare, ukrainien et slovaque. En France, on avait publié avant la guerre un anthologie de ses récits, Le Stygmate (Gallimard, 1932) et son traité poético-philosophique Prométhidion (Bibliothèque polonaise, 1939). En 1983, pour le centenaire de la mort de Norwid, la revue " Obsidiane " (n° 22) publia un choix de ses poésies et la " Revue Musicale " (n° 364) son célèbre poème, Le Piano de Chopin (numéro spécial dédié à Chopin, Norwid et Szymanowski). En 1994, José Corti publia ses trois récits sous le titre Trilogie italienne. Les éditions Noir sur Blanc annoncent pour 1999 la publication de l'un de ses chefs-d'œuvre, le recueil Vade-mecum, composé de cent poèmes. Ajoutons qu'il existe trois excellents ouvrages sur Norwid en anglais : sa biographie par György Gömöri (Cyprian Norwid, Twayne Publ., New York, 1974), une étude de Frank Corliss Jr., Dimensions of Reality in the Lyrics of Cyprian Norwid (" Antemurale ", XVI, Rome, 1972) et un recueil rassemblant les matériaux d'un symposium international qui lui a été consacré en 1983 à Londres : Cyprian Norwid (1821-1883). Poet – Thinker – Craftsman (Orbis Books, London, 1988).

Le seul ouvrage important consacré au poète en français a été publié au Canada. Il s'agit de Théodore F. Domaradski, Le Symbolisme et l'universalisme de Cyprian K. Norwid, Université Laval, Québec, 1971.

. Lettre à J. Kuczynska, 1862.