Syrie : les rebelles confirment la responsabilité de l’Arabie saoudite derrière l'attaque chimique

Les rebelles islamistes syriens ont avoué avoir manipulé des armes chimiques fournies par l'Arabie saoudite, provoquant l’"accident" à l’origine des accusations de l’Occident. L'information a été diffusée le 29 août par le site d’information MintPress News (Minnesota). Ce site, fondé par une américaine d’origine palestinienne, cite ses sources, notamment pour appuyer l'implication saoudienne. L’article est signé par une journaliste spécialiste du Proche-Orient, Dale Gavlak, ancienne correspondante de l’Associated Press à Amman, et par un reporter jordanien sur place, Yahya Ababneh, qui a recueilli de nombreux témoignages. En voici la traduction, par Liberté politique, avec toutes les précautions d’usage à prendre sur l’interprétation des faits.

Ghouta, Syrie — Alors que les préparatifs de l’intervention militaire américaine en Syrie s'accélèrent à la suite de l’attaque à l’arme chimique de la semaine dernière, les États-Unis et ses alliés vont peut-être cibler le mauvais coupable.

C’est ce que semble indiquer le témoignage d’habitants de Damas et de Ghouta, une banlieue de la capitale syrienne, où l'ONG Médecins sans frontières affirment qu’au moins 355 personnes ont été tuées la semaine dernière, victimes d’un agent neurotoxique.

Les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France ainsi que la Ligue arabe ont accusé le régime du président syrien Bachar al-Assad d’avoir lancé cette attaque aux armes chimiques, qui a surtout visé des civils. Des bâtiments de guerre américains sont stationnés en Méditerranée, prêts à lancer des frappes militaires contre la Syrie en punition de cette attaque massive par armes chimiques. Les États-Unis et leurs alliés ne cherchent pas à examiner des preuves contraires, alors que le secrétaire d'Etat américain John Kerry a dit lundi que la culpabilité d'Assad était « un jugement... déjà clair pour tout le monde ».

Cependant, de nombreux entretiens avec des médecins, des habitants de Ghouta, des combattants rebelles et leurs familles, donnent un tableau différent. Beaucoup croient que certains rebelles ont reçu des armes chimiques par l'intermédiaire du chef du renseignement saoudien, le prince Bandar bin Sultan, et sont responsables de l'attaque au gaz.

« Mon fils est venu me voir il y a deux semaines me demandant ce que je pensais des armes qu’on lui a demandé d’utiliser », nous a déclaré Abou Abdel-Moneim, le père d'un rebelle luttant pour déloger Assad, qui vit dans Ghouta.

Abdel-Moneim affirme que son fils et douze autres rebelles ont été tués à l'intérieur d'un tunnel utilisé pour stocker des armes fournies par un militant saoudien, connu sous le nom d'Abou Ayesha, qui dirigeait un bataillon de combat. L’homme décrit les armes comme ayant une « structure en forme de tube » tandis que d'autres étaient comme une « énorme bouteille de gaz ».

Pour les habitants de la ville de Ghouta, les rebelles logeaient dans des mosquées et des maisons privées pour dormir tout en stockant leurs armes dans des tunnels.

Abdel-Moneim affirme que son fils et ses compagnons sont morts lors de l'attaque chimique. Le même jour, le groupe militant Jabhat al-Nusra, qui est lié à Al-Qaïda, a annoncé qu’il y aurait une attaque semblable contre des civils dans le cœur du régime Assad à Lattaquié sur la côte ouest de la Syrie, en représailles.

« Ils ne nous ont pas dit ce qu’étaient ces armes ou comment les utiliser », s’est plainte une femme combattante se faisant appeler “K”. « Nous ne savions pas qu'il s’agissait d’armes chimiques. Nous n'avions jamais imaginé cela. »

« Quand le prince saoudien Bandar distribue de telles armes, il devrait les donner à ceux qui savent s’en servir », s’étonne la jeune femme qui, comme d'autres Syriens, garde l’anonymat par crainte des représailles.

Un chef rebelle bien connu dans Ghouta nommé “J” confirme : « Les militants de Jabhat al-Nusra ne coopèrent pas avec les autres rebelles, sauf au combat. Ils ne partagent pas d'information secrète. Ils ont simplement utilisé des rebelles ordinaires pour transporter et utiliser ce matériel. » Il précise : « Nous étions très intrigués par ces armes. Malheureusement, certains combattants ont manipulé les armes de façon inappropriée et ont déclenché les explosions. »

Les médecins qui ont soigné les victimes de l’attaque chimique ont mis en garde les journalistes en leur demandant d’enquêter pour savoir qui, exactement, était responsable de l'agression mortelle, car ils n'ont pas été en mesure de vérifier l'information de manière indépendante. L’ONG Médecins sans frontières et ses assistants ont soigné 3.600 patients, sur lesquels ils ont observé les mêmes symptômes : écume à la bouche, détresse respiratoire, convulsions, vision floue.

Implication saoudienne

Par ailleurs, plus d'une douzaine de rebelles interrogés ont indiqué que leurs salaires proviennent du gouvernement saoudien.

Dans un récent article de Business Insider, le journaliste Geoffrey Ingersoll a souligné le rôle du prince saoudien Bandar ces deux dernières années et demi dans la guerre civile syrienne. De nombreux observateurs estiment que Bandar, avec ses liens étroits avec Washington, a été au cœur de la campagne en faveur de la guerre des États-Unis contre Assad.

Ingersoll se réfère à un article du journal britannique Daily Telegraph au sujet des négociations secrètes russo-saoudiennes révélant que Bandar a offert au président Vladimir Poutine du pétrole à bon prix contre la déposition d’Assad.

« Le prince Bandar s'est engagé à protéger la base navale de la Russie en Syrie si le régime d'Assad est renversé, mais il a également fait allusion aux menaces terroristes tchétchènes aux Jeux olympiques d'hiver de Sotchi s'il n'y a pas accord » a écrit Ingersoll. « Je peux vous donner une garantie pour protéger les Jeux olympiques d'hiver de l'année prochaine. Les groupes tchétchènes qui menacent la sécurité des Jeux sont contrôlés par nous, » aurait dit Bandar aux Russes.

« Selon les autorités saoudiennes, les États-Unis aurait donné le feu vert au chef du renseignement saoudien pour négocier avec les Russes, ce qui n'est pas une surprise », poursuit Ingersoll.

« Bandar a reçu une éducation américaine, à la fois scolaire et militaire, il a servi comme ambassadeur saoudien très influent aux États-Unis, et la CIA aime totalement ce type » ajoute-t-il.

Selon ce journal indépendant du Royaume-Uni, c’est l'agence de renseignement du prince Bandar qui a lancé la première les allégations sur l'utilisation du gaz sarin par le régime, à l'attention des alliés occidentaux en février.

Le Wall Street Journal a récemment rapporté que la CIA a réalisé que la volonté de l'Arabie Saoudite de renverser Assad était « sérieuse » lorsque le roi saoudien a nommé le prince Bandar dans ce but. « Ils croyaient que le prince Bandar, un vétéran des intrigues diplomatiques de Washington et du monde arabe, pourrait offrir ce que la CIA ne pouvait pas : des avions chargés d'armes et d’argent, et, selon les termes d’un diplomate américain, des wasta, en arabe, dessous-de-table. »

Bandar a fait progresser l’objectif majeur de la politique étrangère de l'Arabie saoudite, a signalé le WSJ : vaincre Assad et ses alliés iraniens ainsi que le Hezbollah. Dans ce but, Bandar a convaincu Washington de soutenir un programme pour armer et entraîner les rebelles sur une base militaire prévue en Jordanie.

Le journal rapporte qu'il a rencontré des Jordaniens « mal à l'aise ». Ses rencontres à Amman avec le roi Abdallah de Jordanie ont parfois duré huit heures en une seule séance. […]

La dépendance financière de la Jordanie à l’égard de l'Arabie saoudite a peut-être donné un fort levier aux Saoudiens. La création d'une base militaire a été lancée durant l'été 2012 en Jordanie, avec piste d'atterrissage et dépôts d'armes. L’Arabie a procuré des AK-47 et des munitions, a confirmé le WSJ, citant des responsables arabes.

Bien que l'Arabie saoudite ait officiellement maintenu qu'elle soutenait les rebelles les plus modérés, le journal a rapporté que « des fonds et des armes ont été acheminées aux radicaux, simplement pour contrer l'influence des islamistes rivaux soutenus par le Qatar ». Mais les rebelles interrogés disent que le prince Bandar est appelé « al-Habib » ou « l'Amant » par les militants d’al-Qaida combattant en Syrie.

Peter Oborne, dans le Daily Telegraph, a émis une mise en garde à Washington sur la précipitation US à vouloir punir le régime d'Assad avec de soi-disant frappes « limitées » qui ne seraient pas destinées à renverser le dirigeant syrien, mais à diminuer sa capacité à utiliser des armes chimiques.

« Considérez ceci : les seuls bénéficiaires de cette atrocité sont les rebelles, alors qu’ils ont perdu la guerre, et qu'ils ont maintenant la Grande-Bretagne et l'Amérique prêtes à intervenir à leur côté. Bien qu'il semble y avoir peu de doute que des armes chimiques aient été utilisées, il existe un doute sur celui qui les a déployées. »

Il est important de se rappeler qu’Assad a déjà été accusé d'utiliser des gaz toxiques contre les civils. Mais à cette occasion, Carla del Ponte, un commissaire de l'ONU sur la Syrie, a conclu que les rebelles, et non Assad, étaient probablement responsables.

 

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Note du Mint Press.
Certaines informations contenues dans cet article n'ont pas pu être vérifiées de façon indépendante. Mint Press News continuera de fournir de plus amples informations et des mises à jour.

Dale Gavlak est correspondante au Moyen-Orient pour Mint Press News et a collaboré depuis Amman, en Jordanie, à l'Associated Press, NPR et la BBC. Experte dans les affaires du Moyen-Orient, Gavlak couvre la région du Levant, sur ​les questions politiques, sociales et économiques. Elle est titulaire d'une maîtrise en études du Moyen-Orient de l'Université de Chicago.

Yahya Ababneh est un journaliste indépendant jordanien, étudiant en maîtrise de journalisme. Il couvre l’actualité en Jordanie, au Liban, en Arabie Saoudite, la Russie et la Libye. Ses articles ont paru notamment sur Amman Net, Saraya News, Gerasa News.

Précision.  Dale Gavlak a été aidée dans ses recherches pour la rédaction de cet article, sans être en Syrie. Le journaliste-reporter Yahya Ababneh, avec lequel l’article a été rédigé, était sur place à Ghouta et a enquêté directement avec les rebelles, les membres de leurs familles, victimes des attaques d'armes chimiques et les habitants du quartier touché.