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[Le Monde, 14 lanvier 2013] - Les centaines de milliers de manifestants de dimanche seront-ils entendus par l’exécutif ? On peut espérer que cet événement politique sera pris en compte dans sa signification la plus profonde.

 

LES CENTAINES de milliers de manifestants de dimanche seront-ils entendus par l’exécutif ? On peut espérer que cet événement politique sera pris en compte dans sa signification la plus profonde.

Tout dépend du schème de lecture choisi. Cette manifestation peut, en premier lieu, être comprise comme la réactivation de l’affrontement des « deux France » : la « France conservatrice » avec pour axe l’Église catholique qui n'aurait jamais digéré la Révolution et la perte de son emprise politique ; et la « France progressiste », ouverte aux évolutions historiques et étendant progressivement les grands principes des Lumières à de nouvelles réalités.

Dans cette ligne de compréhension, la manifestation de dimanche est dans l’ordre des choses ; son succès peut même confirmer que la méthode utilisée pour résister aux critiques du projet de loi est la bonne. Pensons aux propos de certains députés socialistes lors de l'audition des responsables des cultes à la Commission des lois ou à ceux de Vincent Peillon sur le danger que ferait courir aux jeunes homosexuels une école catholique aux velléités prosélytes.

La manifestation, en soulignant un tel clivage, donnerait alors du grain à moudre à tous ceux qui considèrent que le débat de fond n’est pas légitime puisque le peuple souverain s’est déjà exprimé en mai dernier, voire même parce que « de l’égalité, on ne débat pas ».  Manière de ne pas entendre ce que ces centaines de milliers de citoyens ont cherché à exprimer dimanche. Et c’est là qu'une deuxième interprétation du phénomène est envisageable.

Sortir de l'affrontement des deux France

Certains ont esquissé des comparaisons avec la manifestation de juin 1984 sur l’école libre. Il s’agissait alors pour les manifestants de défendre un droit que le gouvernement leur confisquait. Il y avait donc un intérêt immédiat, notamment financier, à descendre dans la rue. Aujourd’hui, rien de tel. La loi sur le mariage ne force personne à se marier avec quelqu’un de son sexe. Mais alors quelle cause pousse tant de gens à contester un projet ne touchant en rien leur vie quotidienne et leurs droits acquis ? Le sentiment d'injustice face à une loi bouleversant le régime de la filiation et privant certains enfants soit de leur père, soit de leur mère.

Pour entendre une telle indignation, il faut sortir du schème des « deux France » et admettre que certains sujets arrivant dans le débat politique ont des racines dans l’intimité non seulement de l'individu mais aussi du peuple ; la mort, la transmission de la vie, la nature des liens humains etc. sont des éléments de la condition humaine qui invitent à un colloque de la conscience avec elle-même.

La mission du politique est alors de trouver les moyens de se hisser à la hauteur de tels enjeux et d’offrir le cadre public d’une authentique réflexivité sociale. Madame Taubira, en reconnaissant que ce projet de loi était « une réforme de civilisation », a parcouru une partie de ce chemin. Pourquoi ne pas le suivre jusqu’à son terme en en tirant les conséquences et en se donnant les moyens institutionnels d’une réelle discussion démocratique ? Le président de la République se situe après tout dans le lignage d'une conception ouverte de la démocratie, pratiquée par Jacques Delors et théorisée par Jürgen Habermas.

Accepter la discussion

Quand bien même la majorité des manifestants serait constituée de croyants, n’y aurait-il pas une faute intellectuelle, et peut-être politique, à réduire leur discours à une conviction religieuse pour mieux le neutraliser? A cette approche étriquée de la laïcité, Habermas oppose que l’État libéral a au contraire « intérêt à donner libre cours aux voix religieuses dans la sphère publique politique » et qu’il « ne peut pas décourager les croyants et les communautés religieuses de s’exprimer aussi politiquement en tant que tels, parce qu’il ne peut pas savoir si en procédant de la sorte il ne coupe pas la société séculière de ressources importantes pour la fondation du sens »[1].

Certes la condition d'une telle prise en compte est que les croyants jouent le jeu de la raison publique séculière et fassent l’effort de « traduire » leur position en des raisons susceptibles d'être entendues par tous leurs concitoyens ; ce à quoi les opposants au projet loi se sont largement astreints ces derniers mois.

Le président de la République ferait donc preuve de sagesse en étant soucieux que cette résistance profonde ne soit pas traitée avec mépris. Il a suffisamment reproché à son prédécesseur de cliver et de brutaliser le pays pour être capable le moment venu de prendre toute la mesure de cette indignation et de la canaliser. Référendum ? États-généraux de la famille et de la filiation ? Les cartes à jouer sont diverses. Refuser d'entrer dans le dialogue risquerait d'être perçu par de nombreux Français comme un signe d'obstination idéologique et contribuerait à rendre inflammable le corps social.

 

 

Thibaud Collin, agrégé de philosophie, est l'auteur de Les lendemains du mariage gay (Salvator).

[1]              Entre naturalisme et religion, Gallimard, 2008, p.190

 

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