« Les dirigeants ne sont pas élus pour faire la police des croyances »

Interrogé par l’Opinion, le cardinal archevêque de Paris regrette que les propositions de l’AMF soient si décalées par rapport à ce que nous vivons en France en ce moment. « La chasse aux religions risque plus d’exacerber les tensions que de les apaiser. »

 

 

[L’Opinion, 27/11/2014] — Que pensez-vous des mesures proposées par l’Association des Maires de France au nom de la laïcité ?

Ces « propositions » semblent bien décalées par rapport à ce que nous vivons en France en ce moment. Elles masquent mal le désir de viser les musulmans en frappant toutes les religions. Elles donnent l’impression que le combat laïciste est la première préoccupation des communes qui doivent faire face à de graves problèmes de financement en raison des restrictions des dotations nationales. Comment peuvent-elles prendre des initiatives pour développer l’intégration de leur population ?

Enfin, les préconisations de l’AMF insinuent que les élus locaux sont inaptes à juger des meilleures dispositions à prendre dans leurs communes et qu’ils ont besoin de directives nationales pour exercer leurs responsabilités. Ils ont une charge à l’égard de l’ordre public. Ils ne sont pas élus pour faire la police des croyances, des idées et des consciences.

Est-ce pour vous le retour à une laïcité dure, avec l’idée sous-jacente que si personne ne croyait à rien, la société se porterait mieux ?

C’est en tout cas le signe d’une incompréhension de la situation religieuse de notre pays et une faiblesse dans l’analyse des événements qui seraient la conséquence d’un excès des religions en France. Des spécialistes commencent à dire que nous ne sommes pas devant une radicalisation de l’islam mais devant une islamisation de la radicalisation. S’ils ont raison, la véritable question est de nous demander comment arrive cette radicalisation.

L’idée que d’expulser les signes religieux serait un facteur de paix signifie que les religions n’ont aucun rôle positif dans la vie sociale et ne sont que des facteurs de violence. Cette chasse aux religions risque plus d’exacerber les tensions que de les apaiser.

L’idée d’une référence aux racines chrétiennes de l’Europe inscrite dans le préambule de la Constitution européenne avait suscité un vif débat pour être rejetée. Faudrait-il la réaffirmer pour la France, à tout le moins oser parler de « tradition chrétienne » ?

La question des racines culturelles de la France, et plus largement de l’Europe, devrait être une question historique avant d’être une question idéologique.

Quiconque connaît un peu l’histoire de France sait que les religions y ont joué un rôle central, parfois douloureux. Parmi elles, le christianisme a tenu une place incomparable. Il suffit de parcourir la France pour s’en rendre compte et d’être attentif à l’attachement des Français à l’église de leur village. Pourquoi renier cette réalité ? En quoi fermer les yeux sur son passé pourrait éclairer le présent et préparer l’avenir ?

Le manque de « culture religieuse » des dirigeants (pas seulement français) n’est-il pas très préoccupant dans la période actuelle ?

C’est évidemment un handicap pour comprendre les mentalités et les convictions de leurs peuples. Mais dans une démocratie, les réalités qui comptent ne sont pas seulement dans la culture ou l’inculture des dirigeants. Elles sont d’abord dans la résolution de chacun de vivre ses convictions et de les mettre en œuvre pour le bien commun.

La culture religieuse ne peut pas être seulement une mémoire. Elle doit être une réalité actuelle qui développe une vision du bien commun et fortifie une action au service de tous.

 

 

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