PARIS,[DECRYPTAGE/analyse] - " On est les champions ! " Cette rengaine a été chantée sur tous les tons par nombre de commentateurs des media et du monde politique, au vu des performances françaises depuis 1997, comme si celles-ci ne constituaient pas en partie un rattrapage, comme si la France n'avait pas perdu du terrain sur ses concurrents européens, comme si elle n'avait pas été entraînée par une conjoncture mondiale exceptionnelle.

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Le discours gouvernemental a arrimé toute sa politique économique à l'assurance d'une croissance garantie (3 pour cent) et à la " régulation " version française, c'est à dire l'intervention de l'État. Aujourd'hui, on substitue à la première le " patriotisme économique "... Le tout sur fond d'ambiguïté permanente, de duplicité : on parle de l'entreprise mais on se méfie de l'entrepreneur, on adhère à l'Europe et à l'euro mais on entretient l'isolement d'une " exception française " fiscale, sociale ou réglementaire dans ce qu'elle a de plus idéologique... Faute de regarder l'histoire et son propre bilan.

Car l'histoire a tranché depuis longtemps.

Il n'y a pas eu de grande vague de croissance et d'innovation hors d'un humus libéral, hors du jeu du marché (révolution industrielle au XIXe siècle, décollage américain au XXe siècle, émergence des pays asiatiques aujourd'hui et, a contrario, régression économique et sociale puis effondrement des régimes collectivistes, aspiration des PECO à rejoindre les économies "avancées", c'est à dire libérales... ).

Les "modèles" des années 70-80 (implosion de l'État providence, crise des finances publiques, chômage) ont fait faillite, faute d'adaptation à la nouvelle donne européenne et mondiale, démographique, technologique...

Malgré ses limites, le lien de causalité est établi entre développement de l'emploi et économie ouverte au libre échange (pays anglo-saxons, Pays-Bas...).

Pourtant, on continue d'entretenir l'illusion qu'il est possible de lutter contre le chômage et de maintenir les avantages acquis par interventionnisme étatique... dans une économie française déjà la plus régulée du monde développé (record de réglementations, d'impôts, de législation " protectrice de l'emploi ", de prix administrés, de seuils ouvrant droit à subventions, exemptions, prestations, de charges collectives et de transferts). Et le corset interventionniste étatique s'est encore rigidifié depuis 1997.

Que penser du soutien de l'expansion par les finances publiques ? Inefficacité croissante (" diviseur keynésien "), sans performance meilleure qu'ailleurs malgré un déficit persistant (excédent dans la majorité des pays européens), un taux de prélèvement jamais atteint, une montée record de la dette malgré la croissance.

Que penser des politiques actives pour l'emploi ? Au-delà de la poursuite du mouvement d'allègement du coût du travail peu qualifié, la politique gouvernementale n'est pour rien (et surtout pas les 35 heures) dans les records d'embauches par les entreprises (plus de 1000 emplois nouveaux par jour ces trois dernières années) liés exclusivement à la croissance exceptionnelle et aux efforts des entreprises.

Que penser de l'amélioration du niveau de vie ? Gains de pouvoir d'achat distribués par les entreprises confisqués par les prélèvements, augmentation du nombre des Rmistes...

Que penser du renforcement des capacités productives ? Étouffement de l'esprit d'entreprise (créations en 2001 inférieures à celles du milieu des années 90, fiscalité désincitative), transmissions toujours aussi difficiles, plafonnement du volume d'heures travaillées en 1999-2000 lors de la phase haute du cycle (tensions sur le marché du travail, 35 heures...), alourdissement net de 70 milliards de la pression fiscale sur les entreprises (compte tenu notamment de la suppression de la TP su les salaires...), alourdissement des réglementations dans la gestion et l'organisation des entreprises (35 heures, " modernisation sociale ", NRE, environnement...)

Autrement dit, la politique des dernières années n'a pas laissé de traces ni positives ni négatives sur la situation instantanée (grâce au contexte international), mais son ombre portée va gravement assombrir les prochains trimestres et les prochaines années, tant par ce qui a été fait (cf. supra) que ce qui n'a pas été fait (assainissement des financements publiques, réforme de l'État, des retraites, de l'assurance-maladie, de l'école...).

Avec l'euro, l'internet et la mondialisation, la sanction des erreurs de gestion ou des retards d'adaptation ne tarde pas tomber. Hier, c'était l'attaque contre les monnaies, aujourd'hui l'augmentation de la prime de risque et les retournements boursiers, mais de plus en plus les décisions de délocalisation ou de non localisation (compétences, capital...).

Et le mouvement est en route : déséquilibre des flux d'investissements directs entre la France et l'étranger depuis trois ans qui s'est traduit par une " décapitalisation " nette de la France de 900 milliards de francs en 2000 ; désaffection des entreprises étrangères installés en France (2/3 feront leurs prochains investissements ailleurs en Europe) ; préférence des jeunes Français pour les cieux anglo-saxons... Les raisons évoquées sont toujours les mêmes : coût du travail, 35 heures, contraintes réglementaires, fiscalité, mépris à l'égard des entreprises et des entrepreneurs.

Gérard de Lavernée est économiste.