Controverse : Benoît XVI, pèlerin de la paix à Auschwitz
Article rédigé par Édouard Husson, le 16 juin 2006

Les propos de Benoît XVI à Auschwitz accusant "un groupe de criminels" d'avoir abusé le peuple allemand n'ont pas manqué de provoquer la controverse entre religieux, historiens et philosophes. L'histoire récente montre en effet que la lâcheté de la majorité allemande a été plus grande que son aveuglement à l'égard des nazis.

D'où la question : la résistance intérieure au régime, qui fut bien réelle (voir aussi l'article de Gérard Leclerc), suffit-elle à laver l'honneur d'une nation ? Au fond, il nous semble que le pape ait voulu exprimer sa réticence pour le concept de responsabilité collective. Voici l'avis de l'historien Edouard Husson, qui vient de faire paraître "Nous pouvons vivre sans les juifs", Quand et comment ils décidèrent de la Solution finale (Perrin). LP.

P:first-letter {font-size: 300%;font-weight: bold;color :#CC3300; float: left }LE DISCOURS prononcé par Benoît XVI à Auschwitz a suscité des polémiques, qui sont retombées relativement rapidement. Elles ont cependant été formulées et méritent qu'on s'y arrête, au moins pour certaines d'entre elles. Il est en revanche frappant que le passage du texte consacré à l'actualité n'ait pas été relevé, en tout cas pas dans les grands médias.

Hommage au peuple du Décalogue

Si l'on peut critiquer l'argumentation de Benoît XVI, c'est d'abord sur une question d'organisation de son argumentation. "Auschwitz" est aujourd'hui synonyme de "Shoah" ou "holocauste", de génocide des juifs par les Allemands durant la Seconde Guerre mondiale. Il aurait donc fallu que le discours finisse, débouche, culmine sur une analyse du sens théologique de la Shoah pour un catholique. Au lieu de cela, les juifs sont pris dans une énumération propre à susciter l'incompréhension immédiate des "modernes" ; ils sont certes en tête de liste, mais le passage consacré aux victimes allemandes à Auschwitz est aussi long que celui consacré aux juifs, ce qui peut donner l'impression d'une absence de mise en perspective.

Il ne s'agit pas de différencier entre les victimes, certaines ayant plus de valeur que d'autres, mais de s'interroger sur le sens théologique de ce qui s'est passé au cœur de l'Europe, lorsque la "patrie des poètes et des penseurs" a assassiné six millions de juifs. Le pape nous donne lui-même une formulation magnifique de la réponse : "Au fond, ces criminels violents, par l'anéantissement de ce peuple, poursuivait l'intention de tuer ce Dieu qui appela Abraham, qui, parlant sur le Sinaï, a établi les critères d'orientation de l'humanité qui restent valides pour l'éternité. Si ce peuple, simplement par sa seule existence, constitue un témoignage de ce Dieu qui a parlé à l'homme et l'a pris en charge, alors ce Dieu devait finalement mourir et le pouvoir appartenir seulement à l'homme – à ceux là qui se considéraient comme forts d'avoir su s'emparer du monde. Par la destruction d'Israël, par la Shoah, ils voulaient en fin de compte arracher les racine sur lesquelles se fonde la foi chrétienne en lui substituant définitivement la foi tirée de soi, la foi dans le pouvoir de l'homme, du fort."Il est simplement dommage que ces paroles du pape n'aient pas été plus mises en valeur lors de la rédaction du discours. En assassinant les juifs d'Europe, les nazis voulaient fonder un "droit au génocide" pour le peuple allemand. Il s'agissait de tuer le peuple qui a donné le Décalogue au monde, d'extirper de la mémoire de l'humanité le commandement "Tu ne tueras pas".

Si les nazis n'ont jamais renoncé, malgré l'enlisement de leur offensive contre l'Union soviétique, à tuer tous les juifs d'Europe, alors qu'ils abandonnaient provisoirement leur intention de déporter en Sibérie ou de tuer quarante millions de Slaves, c'est parce que le judéocide constituait le cœur de leur idéologie, de leur projet meurtrier. Les nazis étaient convaincus que s'ils le menaient à bien, ils pourraient même inverser le sort des armes.

Dans tous les cas, toutes les autres victimes du IIIe Reich auraient dû se sentir profondément solidaires des juifs car le meurtre des juifs devait, chez le peuple allemand, faire tomber les barrières morales, et permettre ensuite tous les autres massacres. Voilà pourquoi un discours prononcé à Auschwitz me semble devoir culminer dans l'hommage rendu aux juifs. Les descendants des autres victimes, à commencer par les Polonais, n'ont aucune raison de s'en offusquer, bien au contraire.

Les Allemands ont donné à Hitler les moyens de ses ambitions criminelles

Si concernant le sens théologique discerné par Benoît XVI dans la Shoah, un contenu profond n'a pas été estimé à sa juste valeur du fait d'une certaine maladresse rhétorique, en revanche il est un passage franchement contestable, à mon avis, celui où le pape parle du rapport entre la société allemande et le régime nazi..."Comme fils du peuple allemand, fils de ce peuple sur lequel un groupe de criminels a pris le pouvoir au moyen de promesses mensongères, au nom de perspectives de grandeur, de recouvrance de l'honneur de la nation et de son relèvement, avec des prévisions de bien-être, et aussi avec la force de la terreur et de l'intimidation, de sorte que notre peuple a pu être utilisé et abusé comme instrument de leur frénésie de destruction et de pouvoir." Il s'agit d'une représentation des choses qui correspond au discours dominant dans les années d'après-guerre, celles où le pape a été formé. C'est aussi un discours que tiennent plus particulièrement les catholiques allemands puisque, de fait, l'Église catholique a mieux tenu le coup que les Églises protestantes face au nazisme. Et pourtant l'Allemagne repose sur une coexistence politique entre catholiques et protestants ; les catholiques allemands ne peuvent pas ignorer la question du soutien de millions d'individus au Führer. La vision développée par Benoît XVI dans son discours n'est plus tenable au vu des études parues ces vingt dernières années sur l'adhésion de la société allemande au nazisme.

Certes, tous les Allemands n'ont pas voulu exterminer les juifs, les Tsiganes, les Slaves et les handicapés ou les aliénés ; mais l'immense majorité d'entre eux a régulièrement plébiscité Hitler, approuvant l'écrasement des partis de gauche et des syndicats sous prétexte de combattre le marxisme ; se réjouissant du retour au plein emploi en se dissimulant que l'on travaillait pour redonner à l'Allemagne un outil militaire ; se satisfaisant des lois ségrégationnistes antijuives de Nuremberg sans voir que c'était donner carte blanche à la SS pour regrouper les victimes en vue de futures déportations.

Si l'on veut parler d'une société allemande emmenée à l'abîme par une bande de criminels, il faut ajouter que c'est grâce à la légitimité que lui attribuait le peuple allemand que Hitler a bâti, entre 1933 et 1939, un pouvoir qu'il a ensuite, durant la guerre, remis entre les mains des SS et de tous les autres agents criminels du régime. Mais il faut aussi remarquer comme la guerre a aspiré progressivement la société allemande dans la criminalité : la guerre menée par la Wehrmacht en Union soviétique a été une guerre d'anéantissement. 1000 villes et 70 000 villages ont été anéantis. 13 millions de soldats soviétiques et quatorze millions de civils sont morts : c'est-à-dire que l'Allemagne a causé, en Union soviétique, en quatre ans, autant de victimes que la guerre civile, Lénine et Staline en trois décennies.

La mère de tous les génocides

Remarquons cependant que, tout en ayant l'air de ne pas tenir compte de cette implication de la société allemande dans la dynamique génocidaire du nazisme, Benoît XVI tire, pour finir, l'enseignement essentiel sur le XXe siècle : aucun des génocides ou démocides qui l'ont scandé n'aurait été possible sans la folie des deux guerres mondiales. Il n'a pas par hasard pris le même prénom que le pape qui fut confronté à la Première Guerre mondiale, Benoît XV. Et nos contemporains oublient trop que les régimes totalitaires et leurs massacres n'auraient pas été possibles si, d'abord, une faille n'était apparue au sein des sociétés libres de l'Europe du début du XXe siècle. La liberté y faisait toujours plus de progrès mais la religion y régressait parallèlement et la "Belle Epoque" fut emportée par une violence que l'observation du Décalogue et la Loi d'Amour n'étaient plus là pour contenir.

Si l'on excepte Jean Jaurès ou Romain Rolland, seuls les papes des années 1914-1945 envisagèrent avec une implacable lucidité ce que signifiait l'enchaînement de guerres fratricides auxquelles avaient succombé les Européens. Ils ne cessèrent de plaider, en vain, pour le rétablissement d'une paix solide et pour le retour au respect de la loi naturelle. Et tandis que triomphaient les forces des ténèbres, le Vatican mettait la lueur vacillante de l'esprit européen à l'abri de toutes les tempêtes.

C'est pourquoi, au-delà de toutes les réserves que l'on peut avoir, sur la forme ou sur quelques éléments du discours prononcé par le pape à Auschwitz, on ne peut que prêter l'oreille, lorsque l'on entend Benoît XVI déclarer : "À l'heure présente où surviennent de nouvelles mésaventures, où semblent émerger à nouveau du cœur des hommes toutes les forces obscures : d'une part, l'abus du nom de Dieu pour justifier une violence aveugle contre des personnes innocentes ; de l'autre, le cynisme qui ne connaît pas Dieu et qui méprise la foi en Lui. Nous crions vers Dieu, afin qu'il incite les hommes à se repentir, et qu'ils reconnaissent ainsi que la violence n'engendre pas la paix mais seulement davantage de violence, une spirale de destructions, dans lequel tous ne peuvent en définitive qu'être perdants. Le Dieu dans lequel nous croyons est un Dieu de la raison – d'une raison cependant qui n'est certainement pas une mathématique neutre de l'univers mais qui n'est qu'une seule chose avec l'amour, avec le bien. Nous prions Dieu et nous crions vers les hommes afin que cette raison, la raison de l'amour et de la reconnaissance de la force de la réconciliation et de la paix prévale sur les menaces présentes de l'irrationalité ou d'une fausse raison coupée de Dieu." Les enjeux n'ont pas changé par rapport à il y a un siècle. La liberté triomphe, depuis 1989, mais ses représentants sont assaillis de tentations et fascinés par la violence tous comme leurs ancêtres. Et à l'heure où, dans les milieux diplomatiques des pays de l'OTAN, on envisage sans frémir que les États-Unis puissent déclencher des frappes nucléaires limitées sur l'Iran dans le cas où ils arriveraient à localiser les sites enfouis de développement de la technologie nucléaire dans ce pays, il est possible de comprendre que des massacres encore plus terribles qu'il y a un siècle menacent l'humanité.

On peut s'interroger sur la meilleure manière de mettre en perspective Auschwitz. Mais il y a plus important encore : se demander, dès maintenant, comment il est possible d'éviter le déclenchement de conflits au terme desquels l'humanité ferait à nouveau l'expérience du massacre de millions d'innocents sans défense.

■ ÉDOUARD HUSSON

"Nous pouvons vivre sans les juifs",

Quand et comment ils décidèrent de la Solution finale,

Perrin, 2005, 179 p., 34,20 €.

Pour en savoir plus :

■ Le discours de Benoît XVI à Auschwitz

■ De Edouard Husson, on peut lire également :

. Une autre Allemagne (Gallimard, 2005).

. Comprendre Hitler et la Shoah : Les Historiens de la République fédérale d'Allemagne et l'identité allemande depuis 1949 (PUF, 2001).

. Une culpabilité ordinaire ? Hitler, les Allemands et la Shoah : les enjeux de la Controverse Goldhagen (F.-X. de Guibert, 1997).

■ Gérard Leclerc, Benoît XVI à Auschwitz, le chrétien et l'histoire, Décryptage, 16 juin 2006.

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