Le jihad dans la France périphérique
Article rédigé par Olivier Hanne, le 03 juillet 2015 Le jihad dans la France périphérique

D'où viennent les terroristes qui frappent en France au nom de l'islamisme ? Réponse de la géographie, qui donne d'autres indications sur les causes de la radicalisation.

LES TRAVAUX du géographe Christophe Guilluy [1] soulignent ce que les universitaires et les urbanistes n’ignorent pas : la fracture grandissante dans la société et la géographie françaises entre des territoires intégrés aux grandes métropoles et à la mondialisation et une « France périphérique », formée d’espaces relégués, périurbains ou semi-ruraux, peuplés par 60 % de la population, pour l’essentiel ouvriers, employés et agriculteurs, tous en voie de déclassement. Dans ces fractures, les cités de banlieue sont à la charnière, puisqu’elles se situent dans l’orbite des métropoles enrichies et ouvertes sur l’international, mais souffrent de pauvreté, de chômage et d’insécurité.

Cette nouvelle géographie des fragilités françaises exprime aussi quelque chose de l’état du jihadisme et du terrorisme islamiste depuis vingt ans (cf. carte infra, de Ch. Guilluy). En effet, la localisation des principaux attentats ou des tentatives d’attentats sur le territoire national depuis 1994 montre que les cibles visées sont toutes situées dans des zones métropolitaines, soit dans le centre-ville lui-même, soit à proximité directe.

Paris bien sûr cumule la plupart des tentatives en raison de la concentration des pouvoirs politiques, des ambassades, des communautés juives. Le jihadiste vise les métropoles car elles sont la vitrine du monde qu’il rejette, monde d’impiété, d’athéisme, de consommation et de mépris de l’islam.

Le terreau « périphérique »

En revanche, les lieux de vie des terroristes islamistes relèvent rarement de cette France qui gagne et échange, mais plutôt de la « France périphérique ». Les quelques profils connus de jihadistes partis en Syrie montrent que, spatialement, ils étaient soit issus des quartiers ethnicisés des banlieues des grandes agglomérations, soit des petites villes endormies de province, des quartiers périurbains délaissés ou du monde rural en voie de périurbanisation.

Les « cités » HLM de banlieue ont souvent offert au recrutement du jihad des hommes issus de la troisième génération d’immigrés du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne, éloignés de la pratique puis soudainement repris par le salafisme et le mouvement du Tabligh.

Le monde périurbain, lui, a fourni plutôt des jeunes garçons d’origine athée ou chrétienne, convertis à l’islam. La France des villes-centres, technologique, connectée, celle des cadres, la France qui voyage à l’étranger, apprend l’anglais, l’allemand, l’espagnol, la France qui vote, elle, n’offre rien d’autre au jihad que des cibles potentielles.

Faillite culturelle

Ces quelques remarques – qui nécessiteraient bien sûr une multitude de nuances – prouvent à l’évidence que la question du terrorisme islamiste en France dépasse de loin le problème économique ou psychologique, comme on l’a trop soutenu.

On ne devient pas jihadiste par désoeuvrement social : la France périphérique, bien que déclassée, est une France qui travaille, qui a un logement et quelques loisirs.

En revanche, la question est éminemment culturelle, nous dirions même géoculturelle [2] : outre le facteur religieux qui échappe à la rationnalité, le jihadisme se nourrit des cultures en faillite et des identités perdues. Les métropoles ont construit autour de l’ouverture au monde une nouvelle culture mobilisatrice, tandis que la « France périphérique » n’a pas encore remplacé ses solidarités anciennes, ses attachements religieux et son enracinement local. C’est sur ce vide que prospère l’appel à la guerre sainte.

 

Olivier Hanne est islamologue, chercheur à l’université d’Aix-Marseille, professeur à Saint-Cyr Coëtquidan.

 

Sur ce sujet :
Une guerre terroriste et culturelle

L'islamisme "périphérique"

CarteGuilluy2

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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[1] Fractures françaises, Bourin, 2010 ; La France périphérique, comment on a sacrifié les classes populaires, Flammarion, 2014.
[2] Olivier Hanne, Thomas Flichy, Géoculture, plaidoyer pour des civilisations durables, Lavauzelle, 2015.