Congélation des ovocytes : un nouveau compte épargne-temps ?
Article rédigé par Anne-Laure Le Borgne, le 23 octobre 2014 Congélation des ovocytes : un nouveau compte épargne-temps ?

Bienvenue dans le meilleur des mondes ! Aux Etats-Unis [1], plusieurs entreprises de la Silicon Valley dont Facebook et Apple proposent à leurs employées de rembourser la congélation de leurs ovocytes.

Comme l’explique une avocate américaine spécialiste du sujet : « Avoir une carrière et des enfants est quelque chose de difficile à accomplir. En offrant cette alternative, les compagnies investissent auprès des femmes et les soutiennent. » L’initiative, largement célébrée par les médias, est généralement présentée comme une avancée considérable pour l’égalité hommes-femmes. Que dissimule ce compte épargne-temps d’un nouveau genre ?

Gestion des ressources humaines…

Sous couvert d’une sympathique attention, d’une attitude women-friendly et même children-friendly, cette proposition semble adresser deux messages d’une singulière violence aux femmes salariées de ces entreprises :

"

♦ Premier message : « Tu as ta place dans l’entreprise dans la mesure où tu te conformes au modèle masculin. »

♦ Deuxième message : « Le jour où tu seras enceinte, il ne nous sera peut-être pas possible de te garder, et tu ne pourras pas dire que tu n’étais pas prévenue. »

"

Comment est-il possible, au pays de « Madame la présidente », que nous n’entendions pas les voix étranglées d’indignation des associations féministes, s’insurgeant contre un machisme tellement énorme qu’il ne se donne même pas la peine de se cacher ?

Il s’agit peut-être comme souvent d’une mauvaise réponse apportée à une bonne question : comment  proposer une prise en charge convenable de la maternité pour les femmes occupant un poste spécialement haut placé, dont les responsabilités sont difficilement transférables ? Congé maternité réduit ou décalé, télétravail, reprise progressive, crèche d’entreprise etc., les possibilités sont nombreuses pour peu qu’on accepte de faire preuve d’un peu d’imagination, et surtout lorsque l’on sait que la congélation d’ovocytes pour une femme peut coûter plusieurs dizaines de milliers d’euros… Une certaine femme ministre de la Justice a démontré en son temps qu’il était sinon enviable, du moins possible, de garder un poste à responsabilités tout en donnant naissance à son enfant.

Reste que les salariées d’Apple et de Facebook visées par le egg-freezing n’occupent pas toutes des postes particulièrement élevés : on ne nous fera donc pas croire qu’il s’agit simplement d’une problématique RH de gestion des Hauts Potentiels. Alors, comment comprendre une telle initiative ?

… ou gestion humaine des ressources ?

Qui en réalité a envie de différer les naissances ? Les femmes ? Ou les entreprises ? « Je ne pouvais pas faire de bébé puisque je n’avais pas d’amoureux et trop de boulot », raconte une trentenaire française qui a fait congeler ses ovocytes à l’étranger. Et si l’obstacle majeur que rencontraient ces femmes était d’ordre sentimental et non professionnel ? Les témoignages sont éloquents : les femmes qui ont congelé leurs ovocytes reconnaissent dans leur grande majorité que leur rêve est et reste d’avoir un enfant naturellement avec l’homme qu’elles aimeront. La congélation ne serait donc qu’un « plan B » : dès qu’elles rencontrent « l’homme de leur vie », la plupart des femmes favorisent la maternité, carrière ou pas.

Les entreprises qui proposent à leurs employées de congeler leurs ovocytes font donc preuve d’un cynisme remarquable :

"
  • Elles fournissent une justification de nature professionnelle aux femmes dont la vie affective n’est pas encore établie : « Tu n’as pas d’enfant parce que tu as un job très prenant.»
  • Elles les éloignent du bien que précisément elles recherchent (la vie en couple et la maternité) tout en leur faisant croire qu’elles les aident à l’atteindre : « Nous te donnons les moyens de différer ton projet de maternité. »
  • Ce faisant elles s’assurent de leur disponibilité et de leur dévouement, tout ceci pour mieux servir leur profit, car une mère serait tout bonnement moins « rentable ».
"

Mais la femme dans sa dimension maternelle n’a-t-elle rien à apporter au monde de l’entreprise ? Le père de famille est souvent apprécié pour sa stabilité, son sérieux ; ne peut-on pas reconnaître également à la mère un « supplément d’âme » de quelque nature que ce soit ? Et même s’il n’en était rien, hasardons un argument consensuel : une entreprise n’a-t-elle pas intérêt à ce que ses employés soient tout simplement heureux ?

Il n’y a qu’à voir le nombre d’enquêtes, d’ouvrages et autres congrès traitant de la « QVT » (qualité de vie au travail), devenue un thème RH incontournable. « Pas de performance sans salariés heureux » : c’est le titre d’un article du site Focus RH, qui pointe l’importance d’une gestion plus humaine des salariés, quand bien même ce serait en premier lieu pour servir la rentabilité du groupe. Le bonheur pour tous : et si l’égalité hommes-femmes commençait par là ? Voilà un défi humaniste plus enthousiasmant que la mise en place du egg-freezing, solution techniciste au mieux passablement simpliste, au pire franchement déshumanisante ou néo-malthusienne.

Enfin, ne perdons pas de vue que tout ceci reste un « problème de riches » : des millions de femmes dans le monde cherchent chaque jour à articuler au mieux leur vie professionnelle—pas toujours choisie — et leur vie familiale. Ne sommes-nous pas tous en tant qu’êtres humains écartelés entre ce que nous voulons faire et ce que nous pouvons faire ? Devenir adulte ne consiste-t-il pas précisément à apprendre à confronter nos désirs à la réalité du monde pour choisir notre plus grand bien ? Bienvenue dans la vraie vie !

A.-L.L.B.

 

[Sources : Elle.fr, focusrh.com]

 

________________________________________
[1] En France, la congélation des ovocytes, interdite pour convenance personnelle, est autorisée uniquement pour les femmes suivant un traitement altérant la fertilité (chimiothérapie notamment).***