C’est le son ou, plus exactement, la sonorité qui est porteur du sens, partant, de cette nébuleuse émotionnelle qu’on appelle l’inconscience lexicale, laquelle, cependant, éclot et se répand à partir d’un axe objectif, fixe, immuable, indépendant, vivant, quasi biologique qui a pour nom, étymon. Comment sortir de cette apparente contradiction ? Dans la foulée d’Emile Littré, Jean Pruvost, depuis belle lurette, s’attache à répondre à la question en préconisant de plus fort le recours à la science exacte que forme l’étymologie, science dont la justesse (à défaut, mineur, d’exactitude et de précision comme on va le comprendre) s’accroîtra à mesure qu’elle se transformera en « science humaine ».
Mais, comme le soliste virtuose qui, au départ, s’appuie sur une partition objective écrite par tel fameux compositeur pour, insensiblement et tout personnellement, moduler et imprimer sa touche à la mélodie, le linguiste, le lexicographe, le grammairien, le professeur, l’écrivain, l’étudiant, l’élève, bref vous et moi, tout un chacun, doit et se doit de bien connaître les mots qu’à tout instant il emploie puisque nous ne cessons de penser et que penser, c’est en premier se parler.
Bien de nos mots sont de racines grecques ou arabes. Entre les deux empires, régna le latin qui, comme son nom l’indique, continue à régenter si ce n’est, même, à gouverner nos consciences (pour les plus cultivés d’entre nous) et, surtout, nos inconsciences… De la ‘résilience’ avant Cyrulnik à l’absence de ‘repère’ de nos chers délinquants, des ‘bateaux-mouches’ à la ‘musaraigne’, des ‘laudes’ à Charles le Magnifique, de père en fils et de fille (car, n’est-ce pas, ce sont plutôt filles et femmes qui coudent et repassent) en aiguilles, vous arpenterez donc ces cents entrées avant de mériter goûter à pleine langue du dessert de la langue.
Prolongeant l’ouvrage, il ne vous sera pas interdit de pratiquer l’étymologie rétroactive c’est-à-dire celle que vous, présentement, vous vous sentez en droit de projeter au cœur du terme, comme en en étant l’origine. Bien souvent, il s’avérera que vous avez raison, d’autant plus que les étymons sont comme des poupées russes qui, les mots voyageant dans le temps et, surtout, dans l’espace, s’emboîtent les unes dans les autres.
Le va-et-vient des latins réciproquement « travaillés » et littéralement transportés entre Bretagne, Normandie et Grande Bretagne tout au long du Moyen-Âge, qui produisit peut-être, comme dirait Richard de Sèze, nos faux jetons d’Anglais mais aussi nos faux-amis anglais ô combien profonds et riche de sens, en porte la marque.
Le ministère de l’Instruction publique aura à cœur d’intégrer une initiation à l’étymologie latine dans l’enseignement de la grammaire française, indépendamment même de l’enseignement du latin proprement dit. Et les parents, dès le jeune âge, de dispenser à leur progéniture des rudiments de la chose : cette saine jeunesse retiendra ainsi plus fermement la bonne parole de ses pères.
Quant à nous tous, en suivant Jean Pruvost dans ses explorations du verbe de Dieu et des hommes, à défaut d’éden mais comme le cabaret parisien, nous aurons de la sorte la chance de connaître quelque peu le « ciel » des mots en retrouvant le Paradis latin.
Hubert de Champris
