Liberté Politique vous propose un entretien exclusif avec Anaël Roland, concepteur et créateur de Sentinelle, filtrage internet nouvelle génération.
Liberté Politique : Les résultats du rapport PISA ont récemment relancé le débat sur le déclin de l’attention et des compétences chez les jeunes. Est-ce la confirmation du diagnostic que vous posiez dans votre dossier rédigé mi-mai et paru dans nos colonnes en juillet dernier ?
Anaël ROLAND : Oui, mais avec une nuance essentielle. Comme l’analysait la philosophe Julia de Funès sur Europe 1, il serait trop simple de tout imputer au seul objet « écran ». Le déclin du niveau est aussi le résultat d’un renoncement éducatif et de choix pédagogiques qui ont parfois confondu l’exigence avec une forme de violence. C’est aussi le constat alarmant que dresse Madeleine de Jessey dans son essai L’école des illettrés (Albin Michel) et lors de son passage sur RTL, en pointant l’effondrement de la syntaxe, du niveau de langue et de la capacité de concentration chez les jeunes.
Néanmoins, on ne peut absolument pas éluder cet aspect technique et matériel. Les écrans fonctionnent comme un catalyseur neurocognitif : ils amplifient et accélèrent le brain rot (atrophie de l’attention et saturation cognitive), ainsi que la surstimulation du système dopaminergique. Avec les récentes tentatives d’interdiction ou de restriction des téléphones à l’école, on réalise à quel point la dépendance est particulièrement ancrée chez toutes ces générations qui ont subi de plein fouet les confinements et le « tout numérique » : le moindre retrait du smartphone provoque des réactions de manque, particulièrement visibles à travers les interviews de lycéens et lycéennes dont certaines réponses défient parfois le bon sens.
Il y a aussi un aspect éducatif fondamental : une forme de « tabagisme passif numérique » au sein même des foyers. Lorsque les parents passent leurs soirées le nez sur leur smartphone, sur le canapé, et se déconnectent instantanément du réel à la moindre notification, l’adolescent perçoit immédiatement une contradiction flagrante (« fais ce que je dis, pas ce que je fais »). On ne peut pas demander à un jeune de décrocher de ses écrans si l’exemple familial valide en permanence cette captation de l’attention.
Même l’Institution entretient d’ailleurs cette dépendance : au-delà des applications obligatoires de gestion scolaire (comme ÉcoleDirecte ou Pronote), de nombreux établissements scolaires, dès le collège, s’obstinent encore dans le « tout numérique » (manuels exclusivement sur tablette, devoirs 100 % en ligne, etc.). Une première véritable libération de la part de l’État et du monde éducatif consisterait à sortir de cette fuite en avant et à « dénumériser » ces contraintes quotidiennes pour redonner du temps de respiration intellectuelle au foyer.
Liberté Politique : Face à cette crise, les pouvoirs publics tentent d’apporter des réponses. Quelle est votre analyse des mesures actuelles ?
Anaël ROLAND : On observe une forme d’impuissance et de bricolage. Prenez l’exemple récent de l’expérimentation des pochettes magnétiques dans les lycées, dans laquelle certaines régions ont investi plus de 500 000 € d’argent public. Le résultat ne s’est pas fait attendre : les élèves ont rapidement contourné ce dispositif en utilisant un aimant adapté ou en forçant l’ouverture du mécanisme sur un rebord solide.
Cela démontre qu’on ne résoudra pas un problème de dépendance neurologique profonde par des gadgets physiques coûteux. Demander à des adolescents de résister par la seule volonté à des applications conçues par des ingénieurs en neurosciences pour capter leur attention est une illusion. Sans outils techniques crédibles à la maison et sans cohérence éducative, ces mesures de façade sont vouées à l’échec.
Liberté Politique : Beaucoup de parents s’en remettent aux solutions de contrôle parental existantes (Google, Apple, éditeurs historiques). Pourquoi montrent-elles aujourd’hui leurs limites ?
Anaël ROLAND : Le secteur du contrôle parental fait face à un véritable verrouillage technique. Historiquement, de nombreuses applications fonctionnaient grâce à des fonctionnalités du système (comme les services d’accessibilité sur Android). Mais, pour des raisons légitimes de cybersécurité, Google et Apple ont progressivement fermé ces portes. Aujourd’hui, pour qu’un outil de protection soit véritablement efficace et incontournable, il faut reconfigurer entièrement le téléphone dès son premier allumage ou déployer des mécanismes très spécifiques. Beaucoup d’éditeurs n’ont pas pu — ou n’ont pas souhaité — s’engager dans ce parcours complexe, effrayés par les contraintes d’installation et la crainte de perdre des clients face à une procédure comme la réinitialisation de l’appareil.
Par ailleurs, peu de parents le savent, mais, en France, la loi fixe la majorité numérique à 15 ans. Résultat : le jour de son quinzième anniversaire, un adolescent recevant une notification de Google Family Link ou d’Apple peut désactiver unilatéralement la supervision parentale sans que ses parents puissent s’y opposer. De plus, il suffit de lire attentivement les conditions générales d’utilisation (CGU) de ces géants : Google indique noir sur blanc qu’il « s’efforce de filtrer », sans fournir la moindre garantie de résultat. Enfin, le modèle économique de certains acteurs historiques s’est progressivement réorienté vers la revente de données de navigation à des courtiers (data brokers), basculant de la protection au profilage, pour des raisons de rentabilité évidentes.
Liberté Politique : Comment Sentinelle parvient-elle à surmonter ces faiblesses techniques et quel est votre modèle ?
Anaël ROLAND : Notre credo reste « Protéger sans surveiller » : avec Sentinelle, les utilisateurs ne sont à aucun moment réduits à des profils publicitaires ou ciblés par du suivi comportemental. Nous refusons catégoriquement la marchandisation des données. En faisant le choix d’un modèle économique associatif indépendant des régies publicitaires, nous acceptons une structure financière moins prévisible et plus exigeante, mais c’est la condition indispensable pour préserver la liberté des personnes et garantir une éthique réelle aux familles.
Sur le plan technique, l’offre actuelle est très fragmentée selon qu’on utilise Android, iOS ou d’autres systèmes, obligeant souvent les parents à jongler entre des règles différentes. La force de Sentinelle est de proposer un cœur de filtrage rigoureusement identique sur toutes les plateformes. Seules changent les modalités d’application et de restriction, qui s’adaptent nativement aux exigences de chaque éditeur du système d’exploitation cible.
Sur Android, par exemple, nous sommes partis d’une feuille vierge : après avoir dressé l’inventaire de toutes les failles des solutions existantes, nous avons développé une ingénierie poussée pour tirer le maximum des possibilités offertes par le système, dans le strict respect de son cadre de sécurité. C’est en exploitant les mécanismes avancés réservés aux flottes mobiles d’entreprises (les API d’entreprise de Google) que nous avons réussi à transposer ces technologies industrielles directement dans une application autonome pour le grand public. Une fois activée, la protection s’installe au cœur du système et ne peut plus être simplement désactivée ou contournée par l’enfant.
Liberté Politique : À qui s’adresse Sentinelle et comment s’articulent vos différentes offres de filtrage ?
Anaël ROLAND : Il est essentiel de souligner que Sentinelle dépasse largement le cadre du simple filtrage parental traditionnel. Aujourd’hui, de nombreux bêta-testeurs — adultes comme adolescents — utilisent Sentinelle comme un véritable bouclier de sobriété numérique : que ce soit pour se préserver du doomscrolling (le défilement compulsif de vidéos courtes) ou pour pratiquer un « jeûne des intelligences artificielles ». L’essor des outils d’IA générative crée de nouvelles formes d’assistance cognitive systématique et de dépendance chez les plus jeunes, et certains utilisateurs cherchent d’ores et déjà à s’en préserver pour stimuler leur propre réflexion.
Cette mise en pratique de l’hygiène numérique donne lieu à des usages très concrets : sur Android, où l’accès aux réglages Sentinelle nécessite le mot de passe défini à l’installation, certains étudiants ou jeunes adultes en colocation choisissent de se confier mutuellement ce code par binôme. Ce parrainage croisé empêche tout déverrouillage impulsif tard le soir, tout en maintenant une exigence fraternelle. Il permet d’ailleurs de faire évoluer les restrictions de temps par application au fil de l’année scolaire, en ajustant les règles avec souplesse et de manière concertée pour les deux.
L’hygiène numérique doit être progressive et adaptée à chacun :
• Le profil Essentiel : il assainit l’Internet quotidien (blocage de la pornographie, des arnaques et sécurisation des moteurs). Il intègre un mécanisme de minuterie (timer) permettant de brider le temps d’utilisation quotidien des applications installées (y compris les réseaux sociaux). Cette limite de temps est verrouillée par le mot de passe de l’application Sentinelle.
• Le profil Restreint : pensé pour les adolescents et les personnes en quête de sobriété, il bloque la grande majorité des réseaux sociaux, des plateformes captatrices d’attention et des services d’IA conversationnelle.
• Le profil Renforcé : il offre un cadre plus strict encore, notamment utile pour l’accompagnement face à des addictions numériques déclarées.
Un tableau comparatif détaillé et évolutif de ces profils est consultable sur notre site officiel : https://blockporn.fr/profils/
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Anaël ROLAND : Sentinelle est une œuvre d’intérêt général hébergée en France, garantie sans financement des géants de la Tech ni de l’État.
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