Ancien élève de l’ENA comme il se doit, ancien diplomate, notre auteur a été conseiller pour les affaires internationales de Charles Hernu, premier ministre de la Défense de Mitterrand. Après avoir été en particulier directeur de l’International Institute for Strategic Studies à Londres entre 1987 et 1992, il fut chargé fin 1998 par Jospin, Premier ministre, d’une mission interministérielle sur la recherche et l’enseignement des questions internationales et de défense. Il faut dire qu’à l’époque nous étions en pleine réflexion sur la manière d’optimiser comme on dit les nombreuses entités, cénacles, clubs – disons « sociétés de pensées » comme on disait fin XVIIIème – traitant de diplomatie, d’affaires stratégiques et de défense et, comme le rapport en fit le constat, en retard en la matière sur nos alliés et néanmoins concurrents, Etats-Unis et Royaume-Uni. Ses préconisations, si elles ne furent que peu suivies, donnèrent une impulsion réorganisatrice qui fit son chemin après les travaux de deux autres figures importantes, Pierre Conesa et Alain Bauer.
Pour faire court, nous en étions là quand, en ce début d’année, François Heisbourg se faisait, nous dit-il, une joie d’assister au grand discours du vice-président des Etats-Unis, et, en ce lieu même – la salle de bal du grand hôtel de Munich, Bayerischer Hof – où tant de grands discours, diplomatiques quand ils n’étaient pas prophétiques (tel celui de Poutine en février 2007), avaient été entonnés. Heisbourg n’est pas tombé des nues (car ces petits angelots joufflus peints aux quatre coins de nos plafonds à la Fragonard ou à la Watteau n’ornaient point la grande salle), non, il a quasi chuté de la corbeille qui surplombait la scène où Vance tenait son discours, un discours qui, au grand désappointement, pour ne pas dire scandale, de l’auteur était un sermon désapprobateur (et, par effet de contraste, involontairement « vindicateur » et vainqueur).
« Il en fallait beaucoup pour me surprendre. J’ai été servi… Vance (…) rompait sans crier gare avec tous les codes de la civilité transatlantique (…) prenait un vif plaisir à dénouer les liens qui ont unis (…) démocraties européennes et nord-américaines… »
Ni une ni deux, « je quitte la ville [en un lapsus révélateur, nous avions initialement écrit : le vil…] de Munich en pensant au déshonneur que nous y avaient valu Daladier et Chamberlain en 1938. » Rien que cela. Pour Heisbourg, il y aura comme on dit « un avant et un après » 14 février 2025. Pour Heisbourg, Trump comme les jeunes disaient encore il y a peu, a tout faux.
C’est ainsi qu’en surnombre, les éditions Odile Jacob publièrent au printemps l’exposé des motifs, comme toujours fort étayés chez notre diplomate, conduisant comme dirait ma concierge à ‘l’autosuicide’ de l’Amérique. Augmentée de celle du Temps des prédateurs, celle lecture du dernier livre en date d’un homme à l’œil éveillé et non dénué d’humour, vous permettra surtout de comprendre ce que demeure cette attitude, cet état d’esprit – pourquoi pas : cette doctrine – que nous appelons l’atlantisme progressiste (ou prométhéen), et opposons à l’atlantisme méditerranéen (ou latin) (que nous avions décelé par exemple chez le patron de presse Claude Imbert).
Thibaut de Montbrial, qui dirigea la FRS (Fondation pour la recherche stratégique) juste avant François Heisbourg, fait avec amour recouvrir de cuir ses fameux rapports Ramsès teintés, diraient ceux qui résument les choses un peu rapidement, de mondialisation heureuse et de paix perpétuelle…Mais, en parallèle, est-il conduit à faire son examen de conscience sous la direction (de conscience, bien entendu) de son fils, Thibaut, bien décidé à devenir le futur Richelieu d’une prochaine restauration, celle-là ne serait-elle pas assortie d’une majuscule. En un mot, on peut toujours disséquer puis déplorer et fustiger la politique de « 47-49 » comme ils disent. Mais il faut en saisir les causes car, ce nous semble, elle n’est fondamentalement qu’un contrecoup, une réaction (backlash).
Il faut en saisir les causes ? C’est dire qu’il faut que les Anciens et les Modernes enfin se parlent, et se disputent en bonnes et dues formes (comme ils ont su le faire en d’autres temps).
Hubert de Champris
