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Laboratoire d’idées au service du Bien Commun

La chronique anachronique de Hubert de Champris : le pediwikisme, perversion de la connaissance

 Sana Boussetat, La Formule Wikipédia, Honoré Champion, 212 p.

Elle entendait nous la faire connaître et ainsi, peut-être, nous donner le goût de la fréquenter. Elle a réussi à nous en éloigner plus encore. Dans un essai tout d’une bienveillante neutralité (celle-là même revendiquée par Wikipédia), Sana Boussetat nous décortique par le menu – Origine et contexte historique – Spécificités organisationnelles – Outillages et dynamiques interactives – le fonctionnement de cette trop fameuse encyclopédie en ligne dite collaborative, interactive et gratifiée de ce nom à consonance ludique de « Wikipédia », après s’être vue baptisée à ses tous débuts, à l’aube du millénaire, du nom de Nupedia. Sans le savoir, elle nous en contes les tares et les travers, les arguties et l’intense complaisance de ses « administrateurs » patentés pour l’entre-soi technocratique. Les origines du projet sont de facture plutôt libertarienne avec cette confiance éperdue de ses promoteurs dans les capacités de l’individu lambda à décider de lui-même, par lui-même et à bon escient d’à peu près tout. On y cultive un culte très lointain de l’effort encyclopédique propre au Siècle des Lumières, de l’intellectuelle d’origine russe viscéralement anti-étatiste et anticommuniste Ayn Rand, de Friedrich Hayek et, plus que tout, la gratuité (dans les deux sens du terme) d’un Savoir s’épanouissant dans la possibilité, chère à Stendhal, d’une démocratisation du génie. L’idéalisme libertarien et la méconnaissance de l’existence du mal dans toutes sa splendeur.

Chacun mettra du sien dans la constitution de cette encyclopédie, non plus celle de Diderot et d’A l’envers comme dirait ma concierge mais celle de l’individu anonyme sacrifiant son identité au nom – notion importante mais sous-jacente et jamais explicitée – de l’égalité des sources du savoir et de l’aptitude à le référencer.

NEUTRALITE. Fondée sur une idéologie, Wikipédia prétendra pourtant n’en contenir aucune. Voici venue la neutralité, maître-mot présidant à la rédaction de toutes les entrées. Mais, en la matière, il n’y a pas plus de neutralité que de beurre en broche. La neutralité est politique : un pays n’appartient à aucune organisation de défense et se dit d’aucun camp. Se prétendrait-elle impersonnelle, altruiste, désintéressée, uniquement factuelle et descriptive, une encyclopédie ne saurait cependant se prévaloir de la moindre neutralité. Non, ce qu’il y a lieu de rechercher, à défaut de pouvoir jamais vraiment y parvenir, c’est l’objectivité, soit, dans la pratique, la plus grande exhaustivité possible. En chacune de ses entrées, Wikipédia est aussi neutre que je suis plombier. Et l’inévitable parti-pris transpirera d’autant plus que le rédacteur n’en aura pas eu conscience.

DEMOCRATIE. Gratuite et libre d’accès, Wikipédia revendique à la fois la compétence (innée) de chacun de ses contributeurs, et leur incompétence. Cette incompétence de principe place chacun d’eux sur une même ligne de départ dans la course au droit à l’enrichissement rédactionnel de chacune des entrées en matière, ce, quelque soit justement la matière. Nul titre ni distinctions, qualité ou diplômes qui puissent vous donner plus de crédit qu’à un autre (candidat) contributeur. Mais, attention, ne vous croyez pas pour autant libre de disposer comme cele de votre génie. Littéralement, vous ne pouvez rien créer, c’est-à-dire que vous ne pouvez rien apporter de réellement nouveau, moins encore inédit ; vous ne pouvez faire œuvre d’invention, au sens qu’il vous est interdit de faire part de vos éventuelles découvertes. Si, à la limite, peu importe la qualité de la source, tout doit toutefois pouvoir être sourcé. Vous ne pouvez faire état du moindre fait, de la moindre information qui serait pure innovation. Et, dans sa rédaction, ledit contributeur est condamné à la REDITE.

Tout un système de fonctions, fonctionnalités, tout un « circuitage », digne de Bentham et d’Orwell, de dédales, de chausses trappes numérico-administratifs sont disséminés sur le parcours que le profane, l’ingénu, le candide, voire tout simplement l’autodidacte de bonne foi, devra emprunter pour espérer parvenir à ses fins qui est d’espérer pouvoir entamer la rédaction d’un bout de phrase…Les contributeurs bien installés, déjà dans la place (forte), sont là, tels les enzymes-gloutons d’une fameuse lessive, aux aguets, suspicieux et jaloux, prêts à fondre sur vous, naïf impétrant, vite perçu comme un intrus, un concurrent dans la chasse gardée de l’édification du savoir, démocratique bien sûr.

L’absurde n’est jamais loin. Par exemple, voilà que vous apparaissez – je dis ‘vous’ c’est-à-dire votre patronyme – dans une entrée et, croyant bien faire, estimez-vous pouvoir vous rapprocher de Wikipédia pour signaler quel est le support originel, source formelle, jusqu’ici manquante, de votre citation. Vous êtes bien placé pour le savoir puisque vous êtes l’auteur du fait, de la citation. Que nenni ! Ce n’est pas à vous d’y contribuer, vous, le premier concerné puisque vous êtes l’auteur de la citation. Il vous faudra ruser, passer par une relation déjà contributive à l’encyclopédie, la téléguider pour avoir une chance de voir ladite entrée à bon droit complétée ou rectifiée. En fait, en pratique (mais, et c’est le pire, aussi en théorie), plus connaissez-vous un sujet, moins avez-vous le droit d’en dire et d’en débattre. Neutralité vous dis-je !

La morale – atténuée – de l’histoire pourrait être tout bêtement, tout bonnement celle-ci : l’enfer est pavé de bonne intention ; et peut-être aussi celle-ci, d’un célèbre théoricien de la monarchie : « il n’y a pas d’idée ‘‘généreuse’’, une idée est vraie ou fausse. » Au reste, Larry Sanger, co-fondateur de Wikipédia a récemment reconnu que son œuvre avait dégénéré

L’autre morale, politique cette fois-ci : toute démocratie se résout, se résorbe en oligarchie. Alors, autant ne pas se payer d’idéal démocratique, et connaître dès le départ les noms des happy few, les noms de ceux constituant le petit groupe de savants, de sachants qui, ouvertement, comme de bons et sages maîtres-répétiteurs, de tout ce qui est connaissable, nous dira ce qu’il faut retenir.


Hubert de Champris

Grand reporter, écrivain, Hubert de Champris est par ailleurs ancien avocat à la cour d’appel de Paris ayant exercé avec honneur (arrêté administratif du Conseil de l’Ordre des avocats de Paris du 29 juin 2026).

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