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Laboratoire d’idées au service du Bien Commun

La chronique anachronique de Hubert de Champris : Carine Marret, Les chrétiens d’Orient et la France

· Carine Marret, Les chrétiens d’Orient et la France, Balland, 460 p., 26 €.

Sous-titré Mille ans d’une passion tourmentée, la passion visée par notre Carine Marret est d’abord et avant tout celle de cette dernière pour son sujet. Mieux : cette « passion » n’est et ne croît chez elle qu’à mesure qu’a décru depuis des lustres la « passion », si ce n’est l’accomplissement du devoir contractuel de protection du Liban et de ses fondateurs auquel, lors le Moyen-Âge, la France s’engage, avec, en sous-texte, la notion d’une alliance non seulement morale mais aussi mystique consacrée devant Dieu.

Voici quelques faits et séquences qu’il conviendrait de relever, réactiver et exploiter dans le cadre d’une mise en œuvre d’une politique qui aurait le souci de prendre en compte la perdurance du fait chrétien.

Réactivation de l’obsession dogmatique.

En premier lieu, en arrière-plan, à l’avènement de l’empire romain d’Orient, règne une époque d’hautes eaux intellectuelles comme aurait dit Pierre Chaunu : « A l’époque, on parle dogme comme en d’autres temps on parle politique ou réforme sociale nous rappelle l’auteur. Quand tu demandes aux thermes si le bain est prêt, le gérant déclare que le Fils est issu du néant… ». Aussi paradoxal – on dirait de nos jours : contre-intuitif – que cela puisse paraître, il s’est observé dans l’Histoire qu’une saine émulation entre obédiences chrétiennes, loin de d’affaiblir l’ensemble renforce son immunité vis-à-vis de tiers.

Atténuation de l’islamité au profit de l’arabité au sein du pouvoir.

Il semble en être de la civilisation arabo-musulmane comme de l’espace et du temps : chacun est indissoluble de l’autre ; leurs destins sont liés, croit-on devoir constater. Mais Carine Marret remarque « si la dynastie abbasside (750-1258) choisit l’islam comme premier critère de différenciation, instaurant un système politique privilégiant l’Ouma, la « communauté des croyants » au détriment de l’arabité », la dynastie précédente, celle des omeyyades, fait l’inverse, hésitant « entre une hiérarchie fondée sur l’appartenance ethnique et culturelle (arabe ou arabisée) et l’appartenance religieuse (musulmane). Une politique dite de « christianisation » (qu’elle soit l’œuvre du bras régulier ou du bras séculier), devrait aller de pair avec une diplomatie favorisant chez le contradicteur un effort d’accentuation/valorisation des caractères arabes au détriment de l’islamité majoritaire de populations, laquelle, pour être naturelle (i.e. innée), n’en étant pas secondaire. Ainsi maronites, syriaques, coptes de toutes obédiences, catholiques latins, orthodoxes and son seraient plus aisément perçus, considérés comme ‘‘arabes’’ par leurs concitoyens musulmans, la différence religieuse étant mise sous le boisseau, sans toutefois que ce processus puisse être assimilé à une quelconque sécularisation des églises chrétiennes.

La thèse de la compatibilité et celle de l’incompatibilité, structurelle et/ou conjoncturelle du christianisme et de l’Islam sont à la fois vraies et controuvées.

L’ouvrage de Carine Marret est particulièrement plaisant à lire en raison du foisonnement de guerres, guérillas, massacres et querelles en tous genres (le motif religieux étant parfois masqué sous un prétexte plus prosaïque, et non l’inverse comme on le prétend souvent) qui ont pu éclore sur un espace travaillé par des puissances ayant, chacune, une visée théologico-politique impériale. Par exemple, au mitan du XIXème siècle, par exemple, voit-on un Liban partagé en deux entités : maronite au nord, druze au sud. Mais les druzes dérivent de l’islam, excroissance croyant en la métempsychose, ayant pris corps sous le règne du sixième calife fatimide, au commencement du deuxième millénaire. Quoique s’étant jusque-là passablement entendus avec leurs voisins chrétiens, nous dirions aujourd’hui qu’ils vont être instrumentalisés tant par les Anglais que par les Ottomans pour tenter d’évincer les chrétiens de leurs terres antiques.

Rien de nouveau, donc, sous le soleil puisque le prosélytisme religieux, inhérent, à des degrés divers, en chaque religion (religion laïque incluse) commande l’extension territoriale même si la post-modernité, aujourd’hui encore plus qu’hier, veut nous faire croire que l’adage « A chaque prince, sa religion, à chaque religion, son prince » est dorénavant jugé être en violation flagrante du droit international.

L’espace libanais, en raison de son exiguïté mariée à sa variété religieuse et confessionnelle, apparaît ainsi comme l’espace-type du lieu du conflit déclinable en tous ses aspects : culturels, politiques, religieux. On serait tenté de faire du mauvais esprit en proposant d’en revenir au royaume latin de Jérusalem, ou bien de rêver à ce que les grandes puissances (mais, en l’espèce, doit-on estimer que ce sont uniquement les cinq membres du Conseil de sécurité de l’ONU ?) s’accordent pour donner le statut de ‘‘ville internationale’’ à Jérusalem. Et puis, pendant qu’on y est, les guerres du Liban, depuis soixante ans, ayant en grande part été induite par le « problème » palestinien, on pourrait s’entendre pour une reconstitution de la Transjordanie, la nation (au sens que ce mot possédait à l’époque de la politique des nationalités, sous Napoléon Ier et ensuite) palestinienne se voyant concédée un espace vital fédéré au reste du royaume jordanien.

La vérité est qu’à terme – on veut dire à échelle humaine – la « Question d’Orient » est insoluble puisque, étant donné l’emmêlement de populations différentes, chacune considérée par elle-même comme formant un « peuple » sans, pour autant, que la ou les populations connexes dans le temps puis dans l’espace ne leur reconnaissent ce statut, le principe universel qui assure que la religion entraîne la (telle) politique ne peut perpétuellement demeuré enfoui, masqué qu’il est habituellement sous le vocabulaire consensuel de « communautés ».

Si bien que les deux branches de l’alternative consisteraient grosso modo – et si l’on sait, et plus encore en diplomatie, que ‘‘le diable se niche dans les détails’’, on comprend que ce ne sont là que des pistes de résolution, et pas des solutions – à ériger autant de fiefs qu’il y a de ‘‘communautés’’ autorevendiqués, soit un nouveau dessin de la carte du Proche-Orient, chaque ‘’entité’ se voyant accorder des caractéristiques politico-religieuses spécifiques délimitées dans l’espace, en d’autres termes, un « Saint Empire » composé de principautés certaines d’obédiences romaines, d’autres orthodoxes, d’autres encore dites chrétiennes orientales, sans oublier des territoires mahométans, certains sunnites, d’autres chiites. A l’instar d’une Jérusalem, une portion d’une grande ville (Beyrouth) pourrait se voir reconnu comme « international », comme le lieu du quartier des affaires, si vous voulez.

Mais cette branche de l’alternative n’est qu’une « usine à gaz », lesquelles, comme on sait, ne sont viables qu’en terrain sûr : à la moindre étincelle, elle saute. Et, surtout, pareille construction politique serait au politico-religieux ce que fut en Afrique du Sud jusqu’en 1990 ladite politique de développement séparé des races, plus connu sous le nom d’apartheid puisque, le transfert radical et (en majeure part nécessairement) autoritaire de populations que nécessiterait l’application de cette nouvelle cartographie, lui, demeurera imparfait, si bien que, de fait, il y aura toujours coexistence sur une même portion de territoire d’une majorité (officielle) et de minorités par définition « minorisées et dhiminisées », alors que, précisément, l’objet de la constitution de chacun de ces bastions serait d’importer et d’appliquer les notions d’ « état-nation » et d’assimilation dans une partie du monde qui ne les croit guère envisageable sur son espace.

En somme les massacres de Beyrouth et de Damas ont encore de tristes jours devant eux puisque leur survenue ressort tant des progrès de la tech que de la tectonique des plaques -, la première est visible et prévisible, la seconde est souterraine et surprend toujours : on ne peut du même coup en prédire à la fois le lieu précis et l’heure.

C’est dire que l’ouvrage de Carine Marre sera remarqué en ce qu’il accumule avec amour (l’amour du faible bien sûr) les données de tous ordres nous laissant augurer à bref délai du pire et à terme du meilleur. De recomposition en recomposition, d’éradication en éradication, de palabres en palabres, il est du destin du Proche-Orient chrétien d’expérimenter concrètement, de manière tangible, charnelle, le taux ou, si vous préférez, le degré de vérité de la foi qu’elle professe, confrontée – et en des fronts multiples et variés, qui s’étalent de certaines branches du judaïsme à l’islam pris à la fois dans son ensemble qu’en chacune de ses obédiences – qu’elle est à la force, à l’intelligence, à l’endurance de ses divers compétiteurs.

Pour tous les patriciens, observateurs et commentateurs distingués d’un Orient d’autant plus « compliqué » que l’on s’efforce de le rationaliser (pacifier ?), Les chrétiens d’Orient et la France de Carine Marret constituera ce qu’on appelle une somme géo-politico-théologique, laquelle, comme souvent les bons livres, doit sa réussite à l’expression pudique de sentiments à tous les sens passionnés.

Hubert de Champris

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