Jeudi 3 Mai – Le débat
J'avais tout prévu : les nourritures variées, les boissons revigorantes, les cendriers. Mis les téléphones sur répondeur.
Et ça avait plutôt bien commencé. Flamby était punchie. Ça, je l'avais parié. Il avait dû s'entrainer depuis des mois sur le punching ball de ses fils pour affronter le petit teigneux que le sort avait mis en travers de ses ambitions présidentielles.
Mais Flamby était aussi dominateur, et ça c'était une nouveauté. Le chouchou de Carla était, comme il y a cinq ans, courbé sur la table, ramassé sur lui-même comme un chat prêt à sauter sur sa proie. Mais cette fois, il n'avait pas le teint clair ni l'œil vif. Plutôt le teint blême, et la sueur au front. Et cette fois, la ruse doucereuse, qui avait fini en 2007 par déstabiliser l'ex-femme, ne marchait pas avec l'ex-mari. Flamby devenu François-Hollande-possible- président en a soudain pris la stature. Sévère, insistant, ne laissant rien passer à l'élève surdoué mais trop habile à maquiller ses fautes. Et quand le petit Nicolas a dit le classique, depuis Mitterrand, « je ne suis pas votre élève », je me suis prise à penser : on dirait bien pourtant.
Hollande était convaincant
C'est alors que j'ai commencé à douter.
Jusque-là j'étais en mode automatique, question élections. La belle Marine au premier tour, papillon inattendu sorti de la chrysalide frontiste pour renouveler les codes d'une droite vraiment populaire. Et Sarko-le-favori-des-cathos - ma communauté à moi - au deuxième tour.
Il y avait bien eu une alerte, c'est vrai, la veille, 1er mai. Comme une mini attaque qui annonce l'AVC destructeur.
C'était quand, à l’Opéra, le papillon Marine avait dit soudain « Dimanche je voterai blanc. Et en juin : bleu marine ! » C'était beau comme l'antique, simple, poétique. Elle avait ensuite expliqué pourquoi : à la question précise « que voterez-vous aux législatives si vous avez le choix au 2eme tour entre un socialiste et un "mariniste ? » Nicolas Sarkozy a répondu : « je voterai blanc ou je m'abstiendrai ». Suivait la démonstration brillante par la dame de fer à la française que, donc, tout était faux : le Sarko nouveau anti immigration massive, anti communautaire, anti islam conquérant, anti système financier, anti plans de rigueur européens… et aussi le slogan : « la gauche c'est la ruine de la France. » Car peut-on dans ce cas préférer la gauche à un parti qui défend ces mêmes valeurs qu'on prétend défendre ? Non ! La conclusion coulait de source : les habits neufs du président, c'était du toc.
Marine avait bien parlé
Depuis j'avais plus envie. C'était plus fort que moi. De voter Sarko. Tout me revenait en mémoire : le choix de Kouchner, Besson, Hirsch, Amara… Première trahison. Immédiate. Le lendemain des noces. Puis très vite Guy Mocquet. La glorification à travers lui, non pas d'une résistance à l’occupant, mais de la trahison des communistes appelant à la grève dans les usines d'armement pour que nos troupes ne puissent combattre Hitler leur allié, ami de Staline à cette époque. Et le doute s’insinuait, grandissait.
La Marine l’avait dit avec des mots forts, des mots de femme : « La drague est un peu trop cynique ». Et si c'était vrai ? Drague éhontée des électeurs marinistes, visible de tous, mais aussi des électeurs cathos ?… Peut-on concilier « l'enfant a besoin d'un père et d'une mère » emprunté à Boutin avec la théorie du genre imposée à toutes les écoles et promue à Sciences Po par feu son directeur, apôtre militant - voire martyre - de la cause homosexuelle ? Peut-on concilier revendications des racines chrétiennes et indulgence plénière pour le monopole des sacrificateurs hallal dans les abattoirs ?
C'est alors que ça s'est produit…
J'ai pensé : et pourquoi pas Hollande ?
C'était au moment du débat ou il venait d'appliquer à celui qui ne cessait de l'accuser de mensonge depuis deux heures l'antique ritournelle enfantine « c'ui qui le dit c'est c'ui qui y est ». Là aussi, retour sur image : le farouche présentateur de « C'est dans l'air », soudain muet, le spécialiste du grain de sel transformé en statue de sel devant la réplique cinglante de Sarkozy sur l'affaire Karachi. Et le doute, lancinant. Et si le délicieux qualificatif de « Pinocchio » prononcé par la douce première dame pour qualifier les journalistes s'appliquait en réalité à son Chouchou ? Si la aussi « celui qui l'dit » c'était « celui qui y est » ?
Pressé par les journalistes de passer vite, vite, vite au sujet suivant, l'ex Flamby devenu le-possible-président en était à l'affirmation qu'il établirait la proportionnelle pour les législatives de 2017. Sarko aussi l'avait dit aussi en 2007. Mais il avait parlé « d'une certaine dose… » seulement, n'avait pas donné de date… et surtout, in fine, ne l'avait pas fait ! La proposition de Hollande est plus crédible. Son mentor, Mitterrand, l'avait fait en 1986, dès les premières législatives suivant l’élection, appliquant les promesses du programme commun.
C'est surement là que j'ai commencé à rêver : cette terrible injustice de 4 millions, puis cinq, puis bientôt 7 millions d'électeurs français non représentés depuis 25 ans pour cause de rivalité boutiquière entre élus, cette tache sur l'« irréprochable » démocratie française pourrait donc enfin cesser ? Dans la foulée d’autres injustices pourraient, elles aussi, cesser ? Par exemple, la participation de la France aux opérations de guerre hollywoodiennes des États Unis ? Hollande affirmerait avec force que « s'il est président » il renouera les fils de la politique étrangère traditionnelle, libre et indépendante de la France… Qu'il sortirait de l'OTAN… Il répondrait avec hauteur à un BHL rallié sans pudeur à sa personne (la couleur des bottes est notoirement indifférente au cireur de pompes…), se traînant en vain dans la boue à ses pieds au risque de tacher le blanc immaculé de ses célèbres cols de chemise, qu'il « n'a pas sollicité » son ralliement...
Bref, je me suis endormie avant la fin.
Dimanche 6 Mai – le deuxième tour
9 heures .Pour la première fois, l'isoloir me fait l'effet d'un confessionnal. Mais là je ne sais vraiment plus de quoi m’accuser. Ni quelle sera la pénitence. Ma main droite ignorera ce que fait ma main gauche. Je n'avouerai que sous la torture quelle joue j'ai finalement tendue. En sortant, je regarde les deux photos des candidats. Deux frères. Deux croquemorts à la cravate sombre sur fond bleu. Désespérément uniforme. L'un d'eux ce soir gagnera. Est-ce pour eux, est-ce pour cela que la foule en délire hurlera de joie ou de douleur, ce soir dans les « QG de campagne » ? Étrange besoin des foules de faire la guerre. Étrange besoin d’aimer. Ou peut-être simplement de rire et de pleurer ensemble, tous ensemble… Se sentir vivre à des milliers c'est se sentir vivre des milliers de fois plus.
18 heures. Personne ne dit mais tout le monde sait. L'apparition du vainqueur sur les écrans à 20 heures, ce sera du réchauffé. On sait déjà si c'est champagne ou non. On prépare déjà ses bonnes blagues. Sur le front des journalistes se lit déjà l'inquiétude ou l'espoir du lendemain. Internet nous a gâché même ça. Ce grand suspense savamment préparé depuis des mois. Cette kermesse citoyenne, ce grand frisson « républicain ».
Mardi 8 mai – La gerbe
Républicain. On n'entend plus que ça depuis deux jours. On se dit des bonjours « républicains », on prépare une passation de pouvoir « républicaine ». Tout se passera bien. Pas de dossiers disparus en catimini, pas de coups fourrés, plus d’insultes, plus de vacheries. Moscovici dit que Sarkozy a défaut d'un mandat digne, à défaut d'une campagne digne (mais, ses relents « nauséabonds » sont attribués au seul Buisson, bouc émissaire de l'heure) a fait une sortie « digne ». Sarkozy lui-même a déclaré à ses « amis » qu'il « avait été jusqu'à la ligne jaune mais ne l'avait pas franchie ». Ouf. On est donc toujours tous frères. Le frère battu est même prêt à imiter le frère vainqueur. Raffarin, qui a lui-même enterré dès 2004 toutes possibilités de « courants » au sein de l'UMP, même celui qui était présumé être le sien, le courant « libéral », affirme, après huit ans de réflexion, qu'il va y en avoir désormais. Coppée qui, en digne héritier du vieil RPR et de Pasqua, qui en avait refusé le principe dès 1995, veut désormais faire comme les socialistes des « primaires » pour 2017. Ah ! c'est bien à la Concorde qu'aurait dû avoir lieu un meeting commun des deux camps dimanche soir. Séchez vos larmes, militants ! Vous avez sacrifié vos nuits, vos jours fériés, votre famille, rompu avec vos amis, dépensé votre argent, fatigué vos jambes et vos yeux dans un militantisme actif de tous les instants pour cet homme battu malgré votre combat, et vous êtes infiniment tristes. On le comprend. Mais souriez, vous êtes filmés ! Ce n’est pas si grave. Regardez. Ils sont côte à côte. Face à l'Arc de triomphe. Identiques. Égaux en taille. Habillés avec la même austérité. Graves et souriants à la fois, comme il convient .Et c'est ensemble, du même geste qu'ils déposent une gerbe. En frères. Républicains. Le spectacle est terminé. Merci d'en avoir été les figurants .On vous rappellera dans cinq ans










Chère mandala Rouvier,
Je viens seulement de découvrir le site de Liberté Politique ce qui explique mon témoignage tardif.
Je tenais simplement à vous féliciter pour la forme et le fond de votre article.
Cordialement,
FV
Merci d'avoir un blog intéressant.