Le constat d'une intégration méridienne nord-sud est un élément très intéressant de réflexion sur les rapports à long terme entre l'Europe et l'Afrique. Notons d'emblée que ce partenariat a déjà fonctionné pendant les 150 ans de la période coloniale et qu'il a tissé des liens forts entre l'Europe et l'Afrique, comme le remarque François Martin.
S'il n'existe pas de terme générique désignant l'ensemble que pourrait former l'Europe et l'Afrique, il existe au moins une Union méditerranéenne qui tente d'institutionnaliser un avenir commun pour l'Europe et l'Afrique du Nord. Le traité de Barcelone en avait fait autant un peu plus tôt et les accords de coopération entre l'Union Européenne et les pays ACP formalisent des relations privilégiées entre les deux continents. Enfin, il ne faut pas négliger les relations bilatérales entre les États européens et africains qui soutiennent un tissu de relations très solides entre les deux continents.
J'ajoute qu'il existe aussi forte communion spirituelle entre l'Europe et l'Afrique : l'évangélisation du continent africain a été le fait des missionnaires européens (ils représentent toujours près de la moitié du clergé catholique en Afrique) et les liens restent très forts entre les Églises. Aujourd'hui, cette relation n'est plus à sens unique, de l'Europe vers l'Afrique, car nombreux sont les prêtres africains assurant des responsabilités pastorales en Europe.
Le mouvement d'immigration est bien évidemment lié aux insuffisances du développement dans beaucoup de pays africains. Mais l'investissement productif n'y est pas facile : l'environnement législatif est très souvent incertain, la justice rarement impartiale et la corruption omniprésente. Les comparaisons que l'on peut faire entre la pénétration sans complexe des Chinois et la frilosité des Européens ne s'attardent guère sur les symptômes de rejet de leur présence de plus en plus massive par les populations africaines. L'arrivée des Chinois dans le petit commerce est particulièrement mal vécue.
Il est certain que le dynamisme démographique de l'Afrique est porteur à long terme de développement et il faut dire et redire que les populations africaines ont su jusqu'à présent y faire face malgré la pauvreté de leurs moyens. Certes les revenus par tête progressent très lentement (en certains pays, ils sont même en recul). Les chiffres globaux font état d'une croissance annuelle de 3 à 5% (et parfois beaucoup plus) mais il faut constater que celle-ci repose alors sur le pétrole, les produits miniers et le bois et, dans ce cas, les revenus sont le plus souvent confisqués par les tenants du pouvoir. Bien sûr, ceux-ci sont tenus à une certaine redistribution mais elle est ciblée sur leurs clients .
Par contre, je reste très dubitatif devant l'affirmation d'une communauté culturelle très forte . Le passé colonial a donné aux pays africains leurs langues officielles : français, anglais, portugais, espagnol. Mais ces langues ne font pas partie de la vie quotidienne de la majeure partie de la population. Le Maghreb parle arabe et berbère et les politiques d'arabisation, même si elles sont plutôt des échecs, ont restreint l'usage des autres langues. L'Afrique au sud du Sahara pratique une infinité de langues et utilise quelques grandes langues véhiculaires comme le swahili. L'enseignement élémentaire est le plus souvent donné dans ces langues véhiculaires, de moins en moins connues et étudiées chez les Européens. L'existence d'écrivains africains de langue française ou anglaise ne doit pas faire illusion (ils sont très peu lus en Afrique), pas plus que les conversations dans un langage châtié des diplomates ou des hauts fonctionnaires.
Plus encore, l'Islam, avec ses conséquences sur la vie sociale, est un obstacle à la compréhension profonde qu'exigerait une véritable communauté culturelle. Même si de temps en temps, les pays du Maghreb se souviennent de leur passé romain et chrétien, ce n'est que très superficiel et cela ne concerne pas la masse de la population. Il en est de même dans les pays peu islamisés : la christianisation est encore trop récente pour avoir modifié les comportements et les systèmes de pensée et, de plus, elle ne touche effectivement que la moitié de la population. L'omniprésence de la sorcellerie pèse lourdement sur la liberté des personnes. Il faut d'ailleurs remarquer que la mentalité clanique dominante fait peu de cas de la personne. L'individu est soumis au groupe et à sa prospérité. Les processus électoraux le montrent bien : il est aisé d'en prédire les résultats en fonction de l'origine des candidats.
Nous n'avons pas le choix : il faut s'entendre avec les Africains pour construire un destin commun mais le chemin en sera long et difficile, particulièrement à cause du fossé culturel qui nous sépare. Le continent américain est, pour cela, mieux loti que le nôtre. Quelle que soit l'aversion de l'Amérique latine pour le yankee , le substrat culturel des Amériques est judéo-chrétien tandis que nous devons négocier avec des traditions sans lien avec les nôtres. Le père de Foucauld, qui connaissait si bien les peuples du Maghreb, ne voyait un avenir commun à la France et à l'Afrique du Nord que par la christianisation. Les problèmes de l'immigration dans notre pays reflètent cette difficulté fondamentale qu'est la très profonde différence des mentalités.
JF
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