Décryptage
Avortement et traumatisme : la recherche en panne
5 Février 2010 |
La recherche en France sur le syndrome post-IVG est particulièrement en retard. La psychologie du traumatisme ne reconnaît pas aujourd’hui le trouble de stress post-traumatique (TSPT) lié à l’avortement. L’avortement ne figure pas dans la liste des évènements susceptibles d’engendrer un TSPT.
Du point de vue du dépistage, il est souvent difficile de faire la distinction entre le trouble de stress post-traumatique et d'autres troubles puisque le TSPT partage bien des symptômes avec d'autres troubles mentaux. Par ailleurs, l'incidence élevée de co-morbidité (la présence d'autres troubles) complique aussi le diagnostic, du fait que le patient pourrait se présenter en se plaignant de symptômes de dépression ou d'angoisse.
La recherche s’est peu penchée sur les risques d’état de stress aigu (première phase de constitution du syndrome post-traumatique) et de trouble de stress post-traumatique aigu (dans les trois mois suivant l’événement) survenant au décours d’une IVG. Rares sont les études épidémiologiques voire clinique menées.
Les travaux sur le TSPT porte essentiellement sur le post-partum, sur les conditions de la césarienne en urgence et l’IMG : ces études donnent une idée assez précise de l’existence d’un risque majeur de trouble post-traumatique lié à l’IMG, ce qui permet d’envisager l’application à l’IVG des mêmes protocoles de recherche.
Ces études s'intéressent globalement à la symptomatologie dépressive et psycho-traumatique, ainsi qu'à la clinique du deuil (S. Nezelof (2006) [1]. Selon S. Nezelof, 55% des patientes développent un épisode dépressif majeur dans les 18 mois qui suivent l'IMG, contre 25% dans le groupe témoin.
Davies (2005) [2] évalue le risque de TSPT au décours d'une IMG à 67%, 50 % et 41 % sur un échantillon de 30 patientes évaluées en mesures répétées, à 6 semaines, 6 mois, 12 mois.
Des années après…
La principale difficulté de ce type de recherche sur le TSPT est la fluctuation d’apparition des symptômes, qui peuvent se révéler jusqu’à des mois, voire des années après l’évènement traumatique.
Ainsi, les études récentes sur le sujet évaluent plutôt la symptomatologie dépressive au décours d'une IVG que les troubles anxieux : une étude récente de Broen (2006) [2] évalue à 20 % le taux de dépression liée à l'IVG sur un échantillon de 80 femmes, contre 6% dans la pop générale.
Une étude fait état d’un risque de trouble de stress post-traumatique lié à l’IVG : elle évalue le taux de TSPT à 11%, six mois après l'IVG (E. Perrin, 2002) [3]. De façon générale, les observations publiées indiquent un taux 30 % plus élevé de survenue de problèmes en santé mentale pour les femmes qui ont déjà vécu une IVG, sans mention spécifique de TSPT (D. Fergusson, 2009) [4].
Cependant, si ces études mériteraient d’être corroborées par des expérimentations cliniques, aucune étude n’a abordé spécifiquement le risque de survenue de troubles psycho-traumatiques d'ESA et de TSPT lié à l'IVG, dans l'ordre du calendrier d'apparition clinique des troubles, lorsque le TSPT se constitue, c'est-à-dire avant le troisième mois.
Le silence français
Or ce travail de recherche sur la constitution du syndrome post-traumatique n’a jamais été fait de façon scientifique en France.
Le TSPT a été exploré outre-Atlantique, mais souvent dans ses manifestations chroniques, et le risque de tomber dans une période de « déni » n’est pas neutre. De la même façon, ces recherches n’ayant pas été menées de façon systématique, elles n’ont pour l’heure pas encore abouti à l’inscription, dans le Manuel diagnostic et statistique des troubles mentaux ou DSM-IV, outil international à visée diagnostique, de l’avortement comme source possible de PTSD.
En outre, il ne faut pas ignorer l’impact de certains lobbies extrêmement puissants, qui pèsent de tout leur poids, soit pour empêcher que ces résultats soient publiés, soit pour dénoncer le caractère partiel des recherches menées et des biais utilisés invalidant selon eux ces recherches. Eux-mêmes s’empressent alors de conduire leurs propres recherches avec d’autres outils et cela les conduit, le plus souvent, à publier des résultats qui contredisent les précédents.
Du fait d’enjeux idéologiques, financiers, gigantesques, la guerre est aussi menée sur le terrain de la recherche scientifique.
Sait-on par exemple que de très nombreuses recherches sont aujourd’hui menées sur l’impact traumatique de la grossesse et de l’accouchement ? Il suffit de visiter la base de données du CNRS pour se rendre compte que statistiquement, les recherches sur l’impact de l’IVG représentent un pourcentage minime des recherches sur les traumatismes de nature obstétricale.
Cependant, tant qu’aucune recherche n’aura été menée en France, aucune prise de conscience sur la réalité de la souffrance post-IVG ne pourra avoir lieu — entendons au niveau institutionnel.
En effet, comment soigner un mal qui n’est pas défini ? Comment vouloir demander à des psychiatres, à des psychologues cliniciens d’accompagner un traumatisme dont ils n’ont jamais entendu parler et dont la description clinique ne figure même pas dans le manuel diagnostic qu’ils utilisent ?
Une souffrance peut être soignée à condition d’être d’abord identifiée. Or rien dans la formation actuelle des psychologues ou des psychiatres ne permet l’identification d’un trouble post-traumatique lié à l’avortement. Du fait de la co-morbidité importante du PTSD, il est tout à fait possible de diagnostiquer une dépression puis de traiter la dite dépression, mais sans la relier nécessairement à un avortement récent.
De ce fait, développer ce type de recherche en France s’avère absolument essentiel, non seulement parce que cela permettra de mettre un nom sur une réalité clinique, mais surtout de poser la question des moyens spécifiques mis en œuvre pour accompagner les personnes.
Ce volet là est le volet thérapeutique. Il est impensable de vouloir diagnostiquer un mal sans prendre parallèlement les moyens de le soigner. C’est ce qui doit nous mobiliser aujourd’hui.
*Sabine Faivre est psychologue diplômée, spécialiste en éthique médicale, a publié La Vérité sur l’avortement aujourd’hui (Téqui, 2006, préface de Mgr Dominique Rey).
[1] Nezelof, S. (2006), Deuil anténatal : une clinique du chagrin maternel. Evaluation prospective comparée des troubles psychiques après interruption médicale de grossesse et après arrêt spontané de grossesse. Thèse d’État soutenue le 22 novembre 2006 à l’université de France-Comté, UFR Médecine et Pharmacie.
[2] Davies, V., Gledhill, J., McFayden, A., Whitlow, B., Economides, D. (2005), “Psychological outcome in women undergoing termination of pregnancy for ultrasound-detected fetal anomaly in the first and second trimesters : a pilot study”, Ultrasound Obstet Gynecol, 25, 389-392.
[3] Broen, A., Moum, T., Bödtker, A., Ekeberg, O. (2006). “Predictors of anxiety and depression following pregnancy termination : a longitudinal five-year follow-up study”, Acta Obstetricia Gynecologica, 85, 317-323.
[4] Perrin, E., Bianchi-Demicheli, F. (2002), « Vie sexuelle, devenir et contraception après IVG », Dossiers de l’obstétrique, n° 302, p. 30-34.
[5] Fergusson D., Horwood L.J. , Boden J. (2009), “Reactions to abortion and subsequent mental health”, The British Journal of Psychiatry, 195: 420-426.
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Commentaires (13)
Je suis profondément convaincu de la justesse de vote analyse, que l'on peut résumer par votre phrase :"Une souffrance peut être soignée à condition d’être d’abord identifiée".
Ma question est la suivante : qui décide des recherches à mener dans ce domaine en France ? A partir de la base de données du CNRS que vous mentionnez, peut-on connaître les différents organismes qui publient ou qui financent les etudes proches ? Et qui décide dans ces organismes ? Qui nomme ces nombreux experts scientifiques qui composent les comités et commissions qui fixent les programmes de travaux de recherche et affectent les subventions en conséquence ?
Si vous avez réalisé des analyses pouvant répondre à ces questions, cela serait du plus grand intérêt. Car c'est en amont qu'il faut maintenant travailler, si l'on veut parvenir à prouver scientifiquement ce que l'on observe tous les jours par le seul bon sens et l'écoute des femmes concernées !
Beaucoup de femmes avortent parce qu'elles sont seules, se sentent seules, sont poussées à le faire (chantage affectif "je te quitte si tu ne le fais pas" etc) et se sentent d'autant plus dépassées par les événements.
Beaucoup sont extrêmement jeunes, d'autant plus stupéfaites par leur grossesse qu'elles prennent la pilule et qu'elles envisagent un enfant à un horizon très lointain, comme quelque chose "pour les autres", un autre univers.
J'ai eu de nombreuses fois la très nette sensation que beaucoup de ces jeunes filles en fait n'ont pas "intégré leur féminité", encore moins évidemment la possibilité d'une maternité. Comme un manque d'éducation, d'accompagnement à la vie adulte.
D'où leur détresse absolue quand elle y sont confrontées. Tout à coup, elles se découvrent femmes. Avec pour seul compagnon un petit copain (surtout qd les liens avec les parents sont distendus) dont, si elle le trouvent amusant, bon danseur etc, elles se rendent compte qu'il est bien jeune voire immature, bref qu'il n'est pas à la hauteur. Tout à coup, la vie n'est plus un amusement. L'avortement leur est présenté comme la solution pr continuer une vie insouciante. Il s'agit là des (très) jeunes filles.
Et j'ai pu constater que les femmes ayant avorté sont encore plus seules après qu'avant. Il y a un décalage entre ce qu'elles ressentent au fond d'elles et 1/l'indifférence qu'elles ressentent venant de leur entourage, 2/ la tranquilité que leur entourage attend souvent d'elles ou s'attend à trouver en elles.
Certaines avortent poussées par leur entourage et cet entourage finit par leur reprocher leur tristesse; ces femmes se renferment sur elles-mêmes. Elles ne se confient plus que sur internet, par téléphone. Et ce sont des torrents de larmes.
Parmi les femmes ayant avorté avec lesquelles j'ai discuté, il y avait des jeunes et des femmes ayant avorté dans les années 70/80. L'une d'elles, tout en me précisant qu'elle était non croyante, m'a dit "lui parler", lui avoir donné un nom, lui avoir demandé pardon au bout de 10 ans de ces conversations. Auparavant, elle lui expliquait pourquoi elle avait agit ainsi.
Il est, je crois, impossible "d'avorter de sang-froid" (je veux dire en ayant une claire conscience de l'humanité de l'embryon). La femme qui s'interroge sur son avortement vit un moment terrible car elle se demande alors si elle est une meurtrière. Et envers un enfant. Le sien.
Les femmes ayant avorté que j'ai rencontrées ont été confrontées au refoulement (jusqu'au jour où …) qui s'exprimait -d'après ce que j'ai vu- de deux façons : soit elles n'ont plus qu'une hâte, c'est de ne plus y penser; soit elles acceptent d'y penser en le justifiant par des raisonnements qu'au fond d'elles-mêmes elles saventt très bien être uniquement destinés à les rassurer ("ce n'était qu'une chose", "c'était le mieux" etc)
J'ai bien vu que le refoulement complet du 1er cas (refus même d'y penser) , que les raisonnements du 2e cas, ne correspondant pas à ce qu'elles ressentent,tout ressurgit tôt ou tard.
Certaines en veulent à leur famille, à l'Etat ("pourquoi qqchose qui fait si mal est-il légal?" me demandait l'une d'elles), au père de l'enfant et pr les plus jeunes, j'ai vu des cas de haine pour leur mère qu'elles accusaient de ne pas les avoir soutenues, de les avoir poussées.
Encore une fois je parle pour ce que j'ai vu dans ma modeste expérience.
Ce qui ressortait de ces conversations et que ces femmes ont besoin de se pardonner, de se sentir pardonnées et aimées.Si elles se sentent aimées, elles peuvent accepter les faits.
Cependant, si la notion de pardon est humaine la notion d'effectivité d'un pardon venant d'une personne qui n'est plus, est religieuse ; les femmes que j'ai rencontrées avaient besoin de sentir que leur enfant vivait toujours, ailleurs, mais pouvait les entendre et leur pardonner. J'ai observé (encore une fois il ne s'agit que des cas que j'ai vus) que celles qui croyaient en /à qqchose se sentaient pardonnées, les autres demandaient pardon.
Que faire pour que, dans notre pays, des scientifiques s'attèlent à cette tâche, pour que des associations, groupes, etc. se donnent comme but de faire reconnaitre la validité des travaux, pour que les medias reproduisent et diffusent les résultats ?
En temps qu'avocat, je pense qu'un moyen efficace de mettre ce débat sur la place publique où il n'a pas droit de cité, serait de diligenter une procédure civile en réparation du préjudice psychologique contre des médecins avorteurs.
Même si le résultat serait incertain en l'état actuel des mentalités (mais on peut avoir une surprise), l'impact pourrait être important, notamment auprès des assureurs qui sont très sensibles à ce genre de considérations.
Je suis prêt à collaborer (gratuitement bien entendu) à un projet de ce type.
Je pense qu'il y a des cas tout à fait exemplaires de troubles graves post IVG qui pourraient justifier un tel procès, pour peu que la personne concernée en ait le courage.
L'idée est remarquable : au fond tout se passe comme-ci on avait convaincu des femmes soit contre leur grée, soit en tirant partie d'une situation psychologique de détresse, sans les aider à trouver une alternative, à ce qui de toute façon les condamnait à un traumatisme long .... sans aucune assitance réelle d'ailleurs pour y faire face .
C'est effrayant quand on y pense.
L'Etat est coupable de ne pas avoir mis en place des solutions alternatives
Les faits étant plus têtus que les idées, ce postulat ne cédera vraisemblablement que devant la souffrance des femmes, des couples suite à un avortement.




Confer : "Le traumatisme post-avortement"
par le Dr Allard, gynécologue Salvator 2007