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Décryptage
16 mai Culture
À quoi sert l'exposition Jan-Fabre au Louvre ? À quoi sert l'exposition Jan-Fabre au Louvre ?
Aude de Kerros*

En observant les réactions à l'exposition de l’artiste belge Jan Fabre au Louvre, on note colère, lassitude et incompréhension. C'est un signe de succès puisque l'exposition est un dispositif élaboré dans ce but. Le scandale, on le sait, fait partie du plan de com’. On ne fera pas ici l'analyse du concept “Jan-Fabre-au-Louvre”, conçu comme une machine de guerre, « bienfaitrice » au dire des organisateurs, pour stupéfier le public. On posera seulement la question : À quoi sert l'exposition Jan Fabre au Louvre ?

Une exposition « blockbuster »

Le public sera intéressé d'apprendre que cet événement au Louvre présenté comme une innovation avant-gardiste, est en réalité une vieille pratique qui a vu le jour à New York, il y a quarante ans. Le directeur du MET en 1969, Thomas Hoving, conçoit l'exposition « Harlem on my mind », où il montre les expressions populaires du célèbre ghetto noir : tags, affiches politiques, manifestes, musique d'Église, danses, jazz bands, au milieu des collections prestigieuses d'art ancien, les élevant ainsi au rang de « grand art ».

Le scandale fut énorme, et créa l'évènement, relayé par tous les médias. De nouveaux publics affluèrent, de Harlem notamment, et entrèrent au musée pour la première fois. Dix tableaux furent taggés de la lettre H comme Harlem, dont un Rembrandt.

Thomas Hoving venait d'inventer le concept de l'exposition « Blockbuster », dont le but est de faire « exploser » les préjugés, changer les mentalités — ici en l'occurrence, habituer le public à l'idée du multiculturalisme. À la fin des années soixante, les élites américaines voyaient dans cette nouvelle idéologie un moyen de faire face aux émeutes sanglantes dans les ghettos et d'assumer ainsi les minorités. Il fallait pour cela se démarquer à tout prix de l'Europe colonialiste en n'imposant pas d’hégémonie culturelle, et en réalisant dans le domaine de l'art et de la culture une image attrayante de l'idéale égalité des peuples. L'Amérique voulait affirmer cette image sur tous les continents, et se préparait à devenir l'Empire appelé à gouverner les nations de la planète.

Cela ne pouvait se faire que contre l'Europe, en dévalorisant son image la plus séduisante et prestigieuse : son « grand art ».

La formule « blockbuster » s'avérait payante, et se multiplia sur des thèmes les plus divers. Elle évolua encore avec les nouvelles méthodes mises en œuvre par Tom Krens, nommé en 1988 à la tête de la Fondation Guggenheim. Il invente alors un nouveau type de gestion des musées qui fera fureur pendant vingt ans. Il conçoit son rôle comme une mise en valeur financière du capital de la Fondation et lance la marque internationale « Guggenheim ». Pour financer ses projets, il n'hésite pas à vendre, louer et faire voyager les collections permanentes, comblant le vide ainsi causé par des expositions temporaires grand public (exposition de belles motos, de robes de grand couturier, etc.). Il vend à la planète entière le concept « Musée Guggenheim » clefs en main, c'est-à-dire un espace architectural spectaculaire presque vide de collections permanentes, pour accueillir un défilé d'évènements, de spectacles dont il assure la production.

Le 28 février 2008, il fut relevé de ses fonctions, et l'on put lire dans la presse newyorkaise l'expression d'un grand soulagement. Historiens d'art et conservateurs américains constataient les dégâts collatéraux de ces pratiques, et font aujourd'hui la critique radicale de ce genre de procédés, dévastateurs pour le patrimoine.

En France, Henri Loyrette reprend le flambeau

Le PDG du Louvre Henri Loyrette défend à son tour plusieurs projets dans le sillage des concepts muséaux de Tom Krens. Le Louvre se délocalise à Lens, Abou Dhaby, Atlanta ; la Chine est sur les rangs. On loue massivement et longuement les chefs d'œuvre des collections et non plus parcimonieusement et brièvement pour des expositions de haut niveau à des grands musées [1]. On loue à des institutions peu sûres, dans des pays agités, et même à des entreprises privées, pour le spectacle et le divertissement. Conservateurs, historiens d'art et public s'inquiètent et résistent, mais leurs arguments ne sont pas très relayés médiatiquement.

C'est donc le moment choisi par Henri Loyrette pour présenter sa première grande exposition « blockbuster » avec le sulfureux Jan Fabre, qui fait un come back de l'avant-garde des sixties, très « école de Vienne », dont il réchauffe discours et concepts, abritant cette fois-ci ses « transgressions » dans l'institution muséale la plus prestigieuse du monde.

Légitimer et consacrer l'Art contemporain

Henri Loyrette a fixé deux nouvelles missions au Louvre : légitimer et consacrer l'Art contemporain, missions qu’il justifie en évoquant la nécessaire « démocratisation » du musée par la conquête des publics réfractaires au « grand art », mais qui se doivent de consommer du musée par souci d'égalité républicaine

Il s’agit d'« établir le dialogue entre les artistes du passée et les artistes contemporains ». Le document officiel de présentation distribué au visiteur note : « Jan Fabre, à l'œuvre pluridisciplinaire transgressant les genres et les frontières, répond particulièrement bien aux enjeux du musée ». C'est une nouvelle formule de transgression adaptée aux grands musées : « la transgression par le dialogue ».

Pour faire la démonstration de la pertinence de ce concept audacieux, le prospectus fait appel à quelques syllogismes du genre : Jan Fabre est comparable aux peintres flamands parce qu'il est flamand, parce qu'il emploie du sang et des os dans ses installations, quand les peintres les utilisaient dans leurs pigments. Ils abordent les mêmes thèmes ! La vie, la mort, etc. Quand Rubens fait une crucifixion, Fabre apporte une pierre tombale, CQFD. Ces jeux sémantiques et ces figures de rhétorique avaient fait l'immense succès du Salon des Arts Incohérents entre 1882 et 1896, Dada avait suivi. Le Louvre en fait un document sentencieux et solennel, énonçant la nouvelle doxa muséale — voilà ce que n'avaient pas conçu les “Incohérents” dans leurs plus drolatiques délires !

Jan Fabre au Louvre et au Kunstkompass

Enfin une dernière mission : consacrer par déclaration duchampienne la valeur et la cote de l'art contemporain, en l'occurrence celle de Jan Fabre. Dans le texte officiel, Fabre est présenté comme un « artiste total » : grand dessinateur (au Bic), installateur, auteur, éditeur, plasticien, performeur, chorégraphe, metteur en scène... Un « artiste total » digne des images du monde totalitaire de Ionesco. Les superlatifs pleuvent, on est loin des documents « scientifiques » de rigueur au Louvre : « incroyable », « artiste hors du temps, local et universel », « humaniste », « mystique contemporain », etc.

On le sait, les classements annuels du Kunstkompass, contribuant à la fabrication de la cote internationale des artistes, se font en accumulant les évènements organisés autour de certains d'entre eux par les grandes institutions muséales du monde ; le Louvre en est à la fois l'origine et le sommet. Dés lors on se pose la question : pourquoi le Louvre s'occupe de la cote de Jan Fabre ? En échange de quoi ? Au bénéfice de qui ? Cette année, l'artiste belge sera donc en tête du Kunstkompass grâce à M. Loyrette. Pourquoi lui ? Les artistes officiels français seront à la traîne comme toujours, pourquoi eux ?

Rentabiliser le Louvre en le désacralisant

Au delà des mécanismes de spéculation mercantile, par définition obscures, la stratégie à long terme de cette exposition « blockbuster » est de faire évoluer les attitudes mentales du public par rapport au patrimoine. En désacralisant le Louvre, en le relativisant, on habitue celui-ci à accepter que l'on déplace, loue, délocalise des œuvres en montrant autre chose à la place, facilement disponible, comme de l'AC [2]. M. Henri Loyrette, tout conservateur qu'il est, s'est rallié à l'idée de rentabiliser les « biens immatériels » que sont les collections, comme des marchandises [3], idée qui a fait son chemin dans l'esprit des hauts fonctionnaires passés par l'ENA, qui dirigent de plus en plus les musées à la place des conservateurs.

Henri Loyrette travaille pour les hauts salaires du Louvre et pour la magnificence que donne l'argent dans une institution qui en manque toujours, c'est son combat. Il rencontre une résistance de la part de beaucoup de conservateurs [4]
qui ont le mérite d'être informés et de connaître la question. Il lui faut donc travailler l'opinion publique contre ceux-ci en offrant un spectacle, une polémique. Grâce au parti-pris des grands médias, les expert récalcitrants seront qualifiés de « réactionnaires » et « plus ». Ils ne seront plus des références mais des hypocondriaques dangereux.

Dévaloriser le Louvre est-il rentable ?
Sur l’Internet [5] l'opinion résiste, les experts et le commun des mortels se posent la question : mise à part la question essentielle de la sécurité matérielle des collections qui n'est pas assurée, le Louvre a t-il intérêt à suivre les pas du MET en 1969, et à désacraliser ses œuvres d'art, et ce à l'heure de la mondialisation ?

L'Amérique avait agi dans le sens de ses intérêts bien compris à l'époque en dévalorisant le « grand art » européen. Ne faut-il pas au contraire, dans une perspective longue, et dans notre propre intérêt, magnifier notre patrimoine et le sanctuariser afin que l'on vienne de partout en sachant que les oeuvres sont là, dans leur contexte, là et nulle part ailleurs ? Le contexte n'est pas anodin, il permet de voir. Jan Fabre le sait, c'est pour cela qu'il est au Louvre.


*Aude de Kerros est graveur, essayiste, auteur de L'Art caché - Les dissidents de l'Art contemporain, Editions Eyrolles, Paris, 2007.


Pour en savoir plus :
Jan Fabre au Louvre – l’ange de la métamorphose, sur le site du Louvre.




[1] Exposition organisée par l'entreprise privée Linea d'Ombra, à Vérone en septembre 2008, « Portraits et Figures » : Vinci, Raphaël, Rembrandt, etc., beaucoup d'œuvres de premier plan.
[2] Acronyme, employé par Christine Sourgins, de « art contemporain » pour désigner plus commodément une pratique qui n'est pas tout l'art d'aujourd'hui mais une expression idéologique singulière.
[3] Voir le Rapport Jouyet/Levy, commandé en 2006 par le ministère des Finances sur « l'économie de l'immatériel », utilisé pour justifier la remise en cause de l'inaliénabilité du patrimoine public qui est la règle en France.
[4] Voir conférence de presse du 26 janvier 2008 de « l'Association générale des conservateurs de Musée ».
[5] Voir Tribune de l'art, Face à l'art, Chroniques culturelles, Débat art contemporain, la Peau de l'Ours, Les quatre vérités, MDA 2008, etc.. Lire également de Didier Rykner, Spleen d'Apollon, éd. Nicolas Chaudun, mars 2008, et Jean Clair, Malaise dans les musées, Flammarion, oct. 2007.





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