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14 mars Culture
L'art contemporain du sermon de carême : transgression en direct à Notre-Dame L'art contemporain du sermon de carême : transgression en direct à Notre-Dame
Aude de Kerros*

La IVe conférence de carême à Notre-Dame de Paris était consacrée à l'art. Sous l’apparence de la démonstration, ce ne sont pas deux thèses en dialogue qui se sont exprimées, mais la subtile mise en scène d’une transgression, bien dans la logique de l' « art contemporain ».

C’EST L’EVENEMENT médiatique du carême parisien: en chaire, deux conférences sont déclamées successivement, comme deux thèses en débat. Le thème de la discussion cette année est l’interrogation de Jésus rapportée par Matthieu : « Et toi qui dis-tu que je suis ? » (16, 13-20). Ce 17 février 2008, c’est sur l’art que l’on disserte. Deux “prêcheurs” : l’un, Jean de Loisy (photo) est fonctionnaire de l’art, homme de pouvoir, inspecteur de la création, ancien directeur de Frac et de la Commission nationale de la commande publique, conservateur à Beaubourg, commissaire d’exposition. L’autre, Benoit Chantre, est éditeur sans qualification particulière dans le domaine de l’art.

Celui qui y croit – celui qui n’y croit pas.

Benoît Chantre expose le point de vue d’un homme qui reconnaît dans le Christ le fils de Dieu.

Jean de Loisy voit dans le Christ une image annonciatrice de « l’artiste contemporain [1] », « seul objet de sa ferveur [2] ». L’essentiel n’est pas situé au-delà du visible mais dans l’homme. Pour lui, un monde ancien dominé par la figure du Christ paradoxalement souffrant et glorieux, à laissé place à la figure de l’artiste « contemporain » portant sur le monde un regard « lucide » dont le « devoir » n’est plus d’exprimer un au-delà « idéal » se reflétant dans la « beauté » du monde, mais à le désigner sans miséricorde : « tel qu’il est », sans aura.

Sacré chrétien - Sacré post chrétien

Benoît Chantre évoque l’image d’un homme, conçu pour la réciprocité amoureuse, créé dans ce but par Dieu à sa ressemblance, libre, créateur et fécond, différent en cela des anges…

Jean de Loisy y oppose l’image de l’artiste désirant « percer les secrets métaphysiques », « forcer la vérité à sortir du vide ». Il constate que l’art a coupé ses racines religieuses depuis 200 ans, mais a conservé ses liens avec le sacré : « l’art contemporain » poursuit les mêmes fins que la religion. Les figures du Christ et de l’artiste appartiennent à la sphère métaphysique sans que cela n’implique pour autant l’idée d’une transcendance. Le « spirituel » est ni plus ni moins une pensée qui se trouve affrontée à l’impensable absolu : Dieu, pour ceux qui y croient, le néant et la mort pour ceux qui n’y croient pas. Loisy sait que dans cette expérience de l’anéantissement brûle « un feu sacré où se rejoignent le sens et le non sens ». Ce point incandescent de l’expérience existentielle est vécu par l’ego dans la plus grande solitude et touche au sacré par son voisinage des abîmes.

Un point d’accord : ici la foi prime et non la raison

Jean de Loisy partage avec Benoit Chantre quelques évidences… Tous deux s’accordent pour dire que dans cette question de l’Évangile, comme dans ce qui fonde l’art, il n’est pas question de raison mais de foi et de liberté.

Benoit Chantre évoque le paradoxe de cet « évènement impensable » qui se laisse prouver si l’on y croit : la divine humanité du Christ.

Jean de Loisy voit le Christ sous les traits de « l’artiste contemporain » : un homme en avant du reste de l’humanité, source de nouveau parce qu’il a choisi comme fin de sa quête lui-même, sans référant, sans Autre. En écartant toute référence à la transcendance dans le récit de Matthieu, il confond l’image de l’artiste « contemporain » avec celle d’un Jésus qui en questionnant Pierre exprime un doute sur sa propre nature et demande confirmation… La réponse de Pierre crée le Christ et l’Église, tout comme c’est « le regardeur » qui fait l’œuvre, selon la doctrine de « l’AC [3] ». L’objet devient « œuvre » grâce à la foi du « regardeur ».

Le « regardeur » de Jean de Loisy et le « disciple » de Benoît Chantre demandent tous deux un acte de foi, une libre adhésion.

La source transcendante et la source immanente

Mais comment l’œuvre surgit-elle en l’homme ? Deux conceptions de la création s’affrontent ici.

Benoît Chantre parle « d’inspiration » qui exige de l’artiste une mise à distance de son ego, imitant ainsi le « retrait » de Dieu à l’égard de sa Création, afin que l’homme crée à son tour. Une sorte de réciprocité naît ainsi entre Dieu et l’homme qui y répond librement : « L’évènement trouve alors ses mots, ses couleurs et ses sons, ceux-là mêmes que l’artiste ou le saint ignoraient posséder… »

Jean de Loisy croit à une sorte « d’avènement du nouveau », surgissant de l’ego quand celui-ci est capable de briser tout référent, savoir et origine, proclamant tel Lucifer : « Non serviam ! » Cette faculté fonderait le pouvoir de l’artiste de « dire le monde » et de proclamer le « nouveau ». On perçoit le glissement de la notion chrétienne de personne à la notion contemporaine d’ego

Deux communions

Benoit Chantre évoque « cet invisible qui exerce une constante pression sur le visible » qui apparaît dans « le visage de l’innocent, de l’enfant ou du pauvre, se prononce à travers le monde et la fragilité de l’œuvre d’art… Signe à déchiffrer, éblouissement, sens apparu dans un tremblement originaire, une lumière diffuse ».

Jean de Loisy compare l’adhésion à l’œuvre d’« art contemporain » par le « regardeur », à une communion qui a aussi un effet transformant. L’interactivité avec l’œuvre fait de vous un « contemporain », un « homme nouveau ». Sans la foi, la communion n’a pas lieu et le mauvais « regardeur », celui qui ne joue pas le jeu, est alors rejeté dans les poubelles de l’Histoire. Il y rejoint une sous-humanité « nostalgique » et « pleine de ressentiment ». Il s’est exclu lui-même de l’unique réalité tangible : le présent.

L’ange révolté contre l’homme

Bruno Chantre parle de l’artiste comme celui qui s’est laissé saisir par « l’évènement impensable qui retourne la mort » et assume le paradoxe de la double nature divine et humaine.

Jean de Loisy accomplit sa démonstration dans une apothéose en anglais, fortement proclamée. C’est une citation d’Allan Ginsberg [4] :
Holy ! holy ! holy ! holy ! holy ! The world is holy, the soul is holy, the skin is holy, the noze is holy the tongue and cock and hand and ass hole, holy ! Everything is holy, everybody is holy, everywhere is holy, everyday is eternity, every man’s an angel ! « Sacré ! Sacré ! Sacré ! Sacré ! Le monde est sacré, l’âme est sacrée, la peau est sacrée, le nez est sacré, la langue, la bite, la main et le trou du cul, sacrés ! Tout est sacré ! Chaque jour est l’éternité ! Chaque homme est un ange [5] ! »
« L’artiste contemporain » est comme l’ange révolté, seul, sans Dieu, sans alter ego, sans femme. Il n’a pas de mains, pas de fécondité, pas de matrice, pas de passé, pas d’avenir, il est seul comme un Dieu qui n’aurait pas crée l’homme et conçu la femme pour que celui-ci ne soit pas seul. Sa lucidité luciférienne le contraint à faire son devoir de destruction, de critique et de négation.

L’Agora des egos

À quoi avons-nous assisté si non à un exercice hautement postmoderne ?

Une exposition de monologues.

Un architecte devrait inventer une architecture plus adaptée que celle de Notre-Dame à ce nouveau genre de spectacle : on peut imaginer un espace avec une forêt de chaires où des prêcheurs pourraient venir prêcher chacun sa vérité, et y trouver quelques regardeurs bien “entendants” pour adhérer au verbe de leur choix… Une « agora des egos », en accord avec ces néo-sermons de carême.

Cela aurait le mérite d’être clair et éviterait une confusion sur la nature de l’exercice : il ne s’agit pas ici de « dialogue » ni même de « débat ». Le temps du dialogue philosophique au sens antique du terme n’est plus : deux personnes échangeaient arguments et idées dans une quête commune de la vérité que l’on approche mais n’atteint jamais tout à fait. La post-modernité ne mange pas de ce pain là.

Par ailleurs le terme « d’accueil du prochain, de l’autre différent, dans le respect mutuel » n’est pas exact non plus, car en réalité il n’y a pas eu de réciprocité, malgré l’invitation de Benoît Chantre : « Je ne pourrai répondre seul, puisque répondre c’est laisser l’Autre le faire à notre place, je cède la parole à mon ami Jean de Loisy… »

Il s’est produit, à l’insu de ceux qui ne connaissent pas l’AC, un subtil détournement duchampien du « contexte [6] » qu’offre la cathédrale pour devenir le lieu d’une parole transgressive et blasphématoire. Le tour de passe-passe ressemble à ces techniques de « subversion par le dialogue », pratiquées si efficacement jadis sur le boulevard Saint-Michel et dans les amphis, en mai 68…

Depuis, la transgression révolutionnaire s’est institutionnalisée, c’est devenu le travail stipendié des fonctionnaires de la culture.

Préface d’une œuvre à venir

Jean de Loisy a commis ce 17 février une œuvre d’« Art contemporain ». Une préface de son exposition qui s’annonce à Beaubourg au mois de mai : « Traces du sacré ».

Tout le monde sait aujourd’hui dans le milieu de l’« Art contemporain » que les commissaires d’exposition [7] finissent toujours par succomber à l’ivresse que leur donne leur pouvoir. Ils résistent rarement à la tentation de se substituer aux artistes qu’ils administrent mais dont ils convoitent le statut métaphysique… Les expositions qu’ils conçoivent sont des œuvres en soi, des démonstrations historiques et théologiques, ils instrumentalisent les œuvres des artistes à cet effet. N’est-il pas merveilleux d’être à la fois l’artiste et le « regardeur » ? Un « homme total » en somme ! Un ange fameux ?

***

Nous avons été les spectateurs d’un jeu où la réciprocité amicale de l’échange annoncée n’a pas eu lieu… Nous nous sommes alors posé la question : Qui a manipulé qui ?
La réponse n’est pas évidente.


*Aude de Kerros est artiste graveur. Dernier ouvrage paru : L’Art caché, Eyrolles, 2007.


Pour en savoir plus :
L’intervention de Jean de Loisy
L’intervention de Benoît Chantre




[1] Texte de la note. « Artiste contemporain » ne signifie pas artiste d’aujourd’hui. C’est un adhérant à une idéologie de l’art, fondée sur le conceptualisme et le nominalisme, refusant la démarche esthétique et sensible qui fonde la définition originelle de l’art.
[2] Toutes les citations entre guillemets procèdent des deux « sermons » publiés sur le site du diocèse de Paris.
[3] « AC » est l’acronyme de « art contemporain». Il permet de contourner le détournement sémantique qu’opère cette expression usurpatrice qui cache la diversité de l’art d’aujourd’hui.
[4] Poète, grande figure de la Beat generation (1926 -1997). C’est un des premiers militants de la cause homosexuelle, contre la guerre au Vietnam, pour l’usage des drogues dans la création, très marqué par les spiritualités orientales, etc. Son « apport » dans l’histoire littéraire vient d’avoir été un des premiers à employer un langage d’une extrême vulgarité, dans un style chaotique.
[5] Allen Ginsberg, post-scriptum de son livre Howl, Ed. Christian Bourgeois, 2005, p. 30.
[6] « Contexte » : l’AC se veut « contextuel ». C’est le contexte qui fait l’œuvre d’art, lui donne son sens par le détournement qu’elle opère. L’urinoir est une œuvre d’art s il est exposé dans un musée. Dans une vespasienne il reste ce qu’il est.
[7] Jean de Loisy a été le commissaire de nombreuses expositions. Les plus célèbres étant : « Hors Limites » 1995, « L’art et la vie », la « Beauté en Avignon » 2000, etc.



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