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Décryptage
07 déc. Culture
Les tourments de M. Pullman, le père de “la Croisée des Mondes” Les tourments de M. Pullman, le père de “la Croisée des Mondes”
Henry Trinque*

Avez-vous essayé de vous mettre dans la peau de M. Pullman, ce célèbre auteur de la trilogie His Dark Materials (« À la croisée des Mondes » en français ; Traduttore, traditore…), dont le premier volume, La boussole d’or, vient d’être porté sur les écrans ? C’est un exercice délicat, j’aime autant vous en avertir. L’idée de m’y prêter m’est venue à la lecture d’un récent article du Monde, article signé de Mme Florence Noiville. Je cite Mme Noiville pour la recommander à l’attention des directeurs de communication qui me liraient et auraient sur les bras la promotion d’un produit dangereux ou controversé : voilà une journaliste qui vous pondra une petite roucoulade unilatérale dans son quotidien, pour rien, ou presque. S’agissant de M. Pullman en tout cas, d’après l’article, un déjeuner dans un salon privé de Gallimard a suffi pour apaiser la faim d’information objective de Mme Noiville. Mais je m’égare dans le commerce… Où en étais-je ?

Ah oui, à ma petite expérience de translation psychologique dans la peau de M. Pullman. On n’y pense pas assez, mais la vie des auteurs de science-fiction a quelque chose d’une prodigieuse usine à rêves qui continuerait de fumer après le réveil : des mondes qui s’entrechoquent, des combats galactiques, des métamorphoses en choses informes qui n’ont pas de nom, des temporalités multiples qui n’ont de parallèle que les cinq premières minutes et j’en passe, n’étant pas pourvu d’une imagination assez féconde. Chez ces géniaux énergumènes, le passage à l’écriture tient moins de la bride qu’on lâche que du pur-sang qu’on domestique. Un livre vous contraint à tendre un fil, à bâtir une intrigue, à placer vos personnages, à composer des tableaux, à faire que les trolls patrouillent bien dans la forêt des cinq lunes et ne viennent pas s’égayer en plein marché aux esclaves sur la neuvième planète, ce qui rendrait l’histoire parfaitement incompréhensible. Un récit qui canalise l’usine à rêves, voilà la vraie liberté pour un écrivain de science-fiction.

« L’oppression religieuse, voilà l’ennemi ! »

Chez M. Pullman, la libération vint le jour où, alors qu’il sirotait son whisky vespéral au coin du feu en écoutant la BBC – j’ai prévenu, je manque d’imagination – une illumination le saisit : « L’oppression religieuse, voilà l’ennemi ! » Ce soir-là M. Pullman manqua exceptionnellement, lui aussi, d’imagination, mais ce fut pour son plus grand bien. Du moins au commencement [1].

Car au commencement, les figures de l’ennemi s’alignèrent toutes seules devant l’écrivain fébrile : l’Église, les prêtres, les moines, les nonnes, les conciles et consistoires, la Sainte Inquisition, et surtout le Magistère (traduction française : Magisterium), il y avait là une véritable armée du Mal dont la seule existence justifiait la rédaction d’une épopée. Qui placer en face ? Un tel Empire, qui pourrait l’ébranler ? M. Pullman n’eut pas à chercher très loin sa jeune héroïne, Lyra, dont il avait esquissé les traits dans ses œuvres antérieures. Pour quel motif ? Aïe, aïe, aïe, le motif. On est toujours embêté avec les motifs… l’Église… l’Église fait mal… l’Église fait mal… aux enfants, hé oui, c’est évident : l’Église enlève des enfants, elle fait des expériences sur les enfants, elle les fait longuement souffrir. L’Église a toujours fait ça.

M. Pullman dut sans doute aller se coucher après un tel effort d’absence d’imagination. Mais lorsque celle-ci reprit la parole, elle s’empara avidement de sa proie, et tissa la remarquable toile littéraire qui assura à His Dark Materials un succès digne d’Harry Potter. À l’époque, M. Pullman ne cherchait aucunement à cacher sa haine du christianisme, d’autant moins que c’était le seul élément de son œuvre qui ne fut point imaginaire. Le succès lui assurait une parfaite liberté de ton.

C’est alors que la vie de M. Pullman se compliqua. La compagnie qui avait adapté Le Seigneur des Anneaux à l’écran, New Line, reniflant le bon filon, le vrai filon, celui qu’on exploite sur plusieurs épisodes, s’en vint proposer à notre auteur de multiplier ses gains, ce qu’il accepta. Naïveté de l’écrivain ? Excès de confiance dans sa bonne étoile ? Toujours est-il qu’après son passage par la chaîne de digestion des scénaristes, le premier volume ressortit sur les écrans amputé, atténué, dilué, châtré de ses références anti-chrétiennes. On se représente sans peine le désarroi de M. Pullman, contemplant le script jeté rageusement sur son canapé, hésitant à l’appeler son enfant. Il avait vendu un cheval de course au grand galop, et on le lui rendait sans colonne vertébrale. Mais le pire était ailleurs : son œuvre était désormais aux mains du Magisterium.

La théologienne du studio New Line, Donna Freitas, se fendit même d’un communiqué pour expliquer aux chrétiens un peu balourds que les livres de M. Pullman étaient « profondément chrétiens dans leur théologie ». Désormais la ligne de conduite était donnée, et le studio enjoignit à M. Pullman de s’y plier :
« Cher Monsieur et auteur, suite à notre entretien téléphonique du tant, je vous confirme par la présente les paroles à répéter à toutes les Madames Noiville, journalistes de leur état, que vous serez amené à rencontrer. Il est bien entendu que vous n’avez pas même eu l’idée de parler de l’Église dans vos ouvrages, mais plutôt d’évoquer les situations d’oppression de toutes sortes, et que toute affirmation contraire ne peut venir que d’extrémistes chrétiens… »
Pour les besoins de la cause, M. Pullman dut même accepter de deviser pacifiquement avec le primat anglican, Mgr Rowan Williams. On aurait dit deux vieux curés de campagne autour d’une tasse de thé se disputant sur les méthodes de greffe des courges. M. Pullman compromis avec le Magisterium. M. Pullman soumis au Magisterium. Quelle chute !

Vivre athée ou vivre riche ?

Abattu, ayant besoin de méditer sur la douloureuse ironie de son sort, M. Pullman dut sans doute s’enfermer chez lui. Cherchant à retrouver la paix, il ouvrit The Amber Spyglass, le troisième volume. Il relut les quelques pages dans lesquelles il racontait la destinée des âmes, la vraie, pas celle enseignée par l’Église ; leur annihilation joyeuse en une sorte de solution cosmique où les atomes pourraient jouir, enfin, en toute liberté, de leurs rencontres, de leurs appariements et de leurs séparations. Il fit la moue. Cette fin ne lui plaisait plus tant, maintenant qu’il roulait en Mercedes, possédait son cottage luxueux et menait la belle vie. Il préférait vivre cette félicité lui-même plutôt que de laisser ses atomes en jouir à sa place. Certes, mais dans la vie présente, il fallait compter avec le Magisterium. Alors, que choisir ? La solution cosmique où le Magisterium ? Vivre athée ou vivre riche ? M. Pullman feuilleta encore quelques pages. Il aimait voir se déplacer Lyra, sa pureté face à l’oppression le touchait. Et puis il y avait sa rencontre avec l’ancienne religieuse partie avec un homme, son éveil à l’amour avec Will aussi, dans cette République du Ciel dont Dieu et ses agents avaient été chassés… « Lyra, Lyra la pure, Lyra la lumineuse, que dois-je faire ? »

C’est alors que Lyra l’innocente lui répondit. Non de manière sensible bien évidemment, mais un fait frappa l’attention de M. Pullman pour la première fois : Lyra s’en était toujours sorti, notamment parce qu’elle n’hésitait pas à mentir pour parvenir à ses fins. Un petit sourire éclaira la face de M. Pullman. Et depuis ce temps-là, chaque fois qu’une Madame Noiville ou qu’un Mgr Williams l’interrogent, M. Pullman savoure son petit sourire avant de donner sa réponse. Car, c’est bien sûr, on les fera les deux autres films.

Mon expérience dans la peau de M. Pullman s’achève ici. Dois-je avouer qu’elle m’a un peu peiné ? J’avais imaginé M. Pullman en athée pratiquant, ascétique même, s’infligeant des exercices quotidiens de haine de Dieu, traquant pour l’arracher tout petit doute qui percerait à la surface de son incroyance, un M. Pullman certes pas très drôle, pas très humain, mais digne d’appartenir au monde des purs de His Dark Materials. Et voici que M. Pullman m’apparaît dans sa morne banalité d’hédoniste cynique et repu. M. Pullman s’est longtemps cru athée, mais il n’avait tout simplement pas encore rencontré le dieu qu’il désirait. Il pensait être vide de Dieu, mais c’était seulement parce que son porte-monnaie était vide. Car ce n’est pas être un sans-dieu que de vénérer une idole.


*Henry Trinque est journaliste amateur, quelque part dans le Monde.


Pour en savoir plus :
■ De Hélène Bodenez, À la croisée des Mondes, du côté du diable



[1] Monsieur Pullman a bien essayé d’expliquer que ses sources d’inspiration étaient d’abord John Milton – le titre His Dark Materials lui est emprunté – et William Blake, mais comme l’a montré Alan Jacobs dans un article remarquable, si la trame repose effectivement sur l’épopée miltonienne du Paradis perdu, le fond est loin d’atteindre la même puissance, tout simplement parce qu’il n’est plus spirituel. Cf. Alan Jacobs, « The Devil’s Party », The Weekly Standard du 23 Octobre 2000.



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