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Décryptage
23 nov. Idées
Cavanaugh : l’économie chrétienne du renoncement Cavanaugh : l’économie chrétienne du renoncement
Thibaud Collin*

Disons-le d’emblée, "Être consommé", le dernier livre de l'Américain Cavanaugh, est un livre stimulant. L'ouvrage, publié par les éditions de l'Homme nouveau, adopte cependant une perspective qui n’est pas sans poser un réel problème.

William Cavanaugh est un théologien qui enseigne à l’université Saint-Paul dans le Minnesota. Il réfléchit dans ce livre (un recueil d’articles, d’où l’aspect parfois décousu du propos) sur notre manière de vivre et d’agir dans le contexte d’une économie mondialisée. Il explicite ce que présuppose le “consumérisme” actuel [1] ; il en montre la perversité et provoque les chrétiens à un examen de conscience à propos de leur vie économique. Il s’agit de sortir de l’attitude de l’autruche en considérant la totalité de ce qui est impliqué par l’acte d’achat : autrement dit, apprécier les conditions de production de ce que j’achète. En effet, acheter est un acte libre, ce n’est pas moralement neutre.

Ignorance frénétique

La lecture de Cavanaugh provoque une prise de conscience de ce qui se joue dans les modes de consommation actuels, incontestablement frénétiques. C’est bien de l’orientation du désir humain et de l’usage de la liberté dont il est question. Paradoxe : le consumérisme (appelons le ainsi) a ceci de commun avec l’ascétisme chrétien qu’il implique, contrairement à une vue trop rapide, un détachement vis-à-vis des biens matériels et de leur conditions de production. Mais là où le consommateur frénétique se détache du produit acheté pour s’attacher à cet autre et ce à l’infini, dans une perpétuelle fuite en avant, le détachement chrétien mesure l’intrinsèque relativité des choses créées, incapables de combler le désir d’absolu dont seul Dieu est en réalité l’objet. Cavanaugh produit sur ce dérèglement du désir des pages inspirées de saint Augustin et même de Pascal (sur le divertissement), invitant chacun à une conversion du regard et à une relecture spirituelle de sa propre consommation.

Il s’agit de prendre conscience que le consumérisme mondialisé nous détache des conditions de production et de la vie réelle des travailleurs lointains. Ceux-ci peuvent ainsi être exploités par notre ignorance qui, dès lors, devient coupable.

Cavanaugh étaye son appel à la conversion en montrant que l’alternative n’est pas utopique puisqu’il en existe déjà des réalisations. Il cite notamment par exemple la société coopérative Mondragon en Espagne, fondée sur « la juste répartition de la propriété et par la reconnaissance de la dignité du travail » (p.62).

La réflexion de Cavanaugh aboutit assez rapidement à une méditation sur l’eucharistie et sur l’Église, lieux propres d’une consommation pleinement adéquate au dessein de Dieu sur l’homme. « Consommer l’eucharistie est un acte d’anti-consommation, dit-il, car dans ce cas, consommé c’est être consommé, être élevé pour participer à quelque chose de plus grand que soi, toutefois d’une manière où l’identité du soi est paradoxalement garantie » (p. 141).

Impasse morale

Mais arrivés à ce stade, un malaise s’empare du lecteur. La richesse spirituelle et théologique d’une telle démarche emporte l’adhésion, la radicalité du message séduit, mais la démonstration semble échapper au réel.

La possibilité et même le bien-fondé d’une approche théologique de la micro-économie ne sont pas en cause ; a fortiori, la pertinence d’une élaboration théologique de l’histoire (inspirée ici du grand Balthasar) pour penser les enjeux contemporains. Mais pourquoi la thèse de Cavanaugh donne l’impression d’une omission majeure ?

Théologien catholique, Cavanaugh a cependant tendance à nier toute consistance à l’ordre naturel. Pour lui, le réel corrompu n’est pas réel. On l’avait déjà vu lors de sa critique de l’État dans Eucharistie et Mondialisation (Ad solem). Il renouvelle ici le même écrasement des ordres, l’ordre de la grâce finissant par se substituer à l’ordre naturel.

Or l’économie est une réalité morale, et une approche théologique de l’économie implique une théologie morale. La théologie morale, elle, présuppose une doctrine de l’acte humain considéré dans sa consistance naturelle, dans le réel tel qu’il est, non tel qu’on voudrait qu’il soit. Ainsi toute la réflexion philosophique sur les vertus (les dispositions habituelles à agir bien) ne peut être omise ; la morale n’est pas annexe, ni abstraite ; dans l’ordre de l’action, elle doit au contraire être intégrée de manière centrale à toute transformation du monde et de soi — les vertus humaines étant, dans une perspective chrétienne, saisies et assumées dans une lumière plus haute par la grâce et les vertus théologales.

Hors du monde

En l’occurrence, la vertu propre de la vie économique est la justice, selon ses diverses modalités (commutative, distributive et légale). Dès lors, en appeler immédiatement à l’eucharistie pour régler des questions de choix économiques, c’est court-circuiter l’ordre humain auquel renvoie en tant que telle la vie économique. C’est d’autant plus étonnant que les exemples donnés par Cavanaugh relèvent de cette mise en pratique de la vertu de justice. On a l’impression qu’il ne va pas jusqu’au bout du présupposé de ces exemples, comme si la systématisation théorique de son approche lui permettait de résoudre la difficulté : le monde est corrompu, seul existe le réel eucharistique.

Certes, on ne reprochera pas à Cavanaugh de montrer l’importance de l’eucharistie dans toute la vie du chrétien, donc aussi dans ses choix économiques, mais on regrette qu’il se limite doctrinalement à une approche finalement plus mystique que théologique du problème (la mystique du détachement est un choix de vie, ce n’est pas une lecture morale du monde). Une telle attitude intellectuelle n’est pas sans danger puisqu’elle peut faire croire que la liturgie permet de s’épargner l’acquisition et l’usage des vertus humaines proportionnées à notre vie ici bas.

Concluons : Cavanaugh est pertinent dans sa critique des structures de péché à l’œuvre dans notre fonctionnement économique (par exemple, sur la perversion du marketing) mais il pèche par manque de distinction des ordres de réalité (naturel et surnaturel). Cela conduit pratiquement à investir l’Église d’une mission alternative hors de la réalité sociale, économique et politique, bref à un renoncement.



*Thibaud Collin est philosophe. Dernier ouvrage paru : Individus et Communautés, Edifa, coll. "Matière à penser", 2007.



Pour en savoir plus :
■ William Cavanaugh, Être consommé,
Trad. Daniel Hamiche et Denis Sureau,
Éd. de l’Homme nouveau, 168 p., 19 €
■ À commander en ligne à la librairie de l’Homme nouveau




[1] Cavanaugh parle de « consumérisme ». Au sens strict, et dans le premier sens de l’anglo-américain lui-même consumerism, le mot désigne la protection du consommateur, pas la consommation effrénée. Les sociologues en ont inversé la signification pour lui attribuer par métonymie le sens d’idéologie de la société de consommation.







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