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Décryptage
08 sept. Culture
"4 mois, 3 semaines, 2 jours" : un film âprement amoral
Jean-Marie Le Méné*

Le film "4 mois, 3 semaines, 2 jours" a fait l’objet, en France, d’une critique unanimement positive voire louangeuse, non seulement dans la grande presse mais aussi dans la presse d’inspiration chrétienne. Or sur un sujet aussi politiquement correct dans notre pays que celui de l’avortement depuis plus de trente ans, cette unanimité est suspecte. Elle est même troublante.

Certes, le fait qu’il ait été primé à Cannes, qu’il ait reçu le prix de l’Éducation nationale, qu’il ait été âprement défendu par les féministes, les libertaires et les communistes contre le ministre M. Darcos, ce dernier ayant été contraint de nier publiquement la moindre influence “provie” dans son refus initial (et provisoire) d’en faire un document pédagogique, ne suffit pas à condamner ce film. Mais une telle généalogie à l’origine de son aura, aurait pu inviter à plus de discernement dans l’analyse de l’œuvre et inciter à plus de circonspection dans les commentaires.

Oubliées, les questions de fond

À l’inverse, le fait que l’auteur roumain, Cristian Mungiu, ne soit pas un farouche militant et que le film ne soit pas une apologie de l’avortement, ne suffit pas à en faire un bon film sur le sujet.

Les seules réserves que les médias chrétiens ont trouvées portent sur le thème des « images choquantes », sans qu’il s’agisse d’ailleurs d’une critique de fond. C’est un peu court. Chacun sait qu’un film peut être un grand film avec ou sans « images choquantes ». Ce n’est pas exactement le débat.

En revanche, les questions de fond – auxquelles les critiques ont répondu par l’affirmative – et qu’il nous faut examiner maintenant, étaient au nombre de deux. Premièrement, s’agit-il d’un bon, d’un grand film, autrement dit d’une œuvre majeure ? Deuxièmement, cette œuvre offre-t-elle une dimension pédagogique ?

Un mauvais film sur l’avortement

À la première question – s’agit-il d’un bon film sur l’avortement ? – la réponse est négative. Non, il ne s’agit pas d’un grand film, d’une œuvre majeure sur l’avortement, pour la raison fondamentale qu’on ne saurait parler d’œuvre quand le sujet n’est pas traité. Je ne dis pas que le sujet n’est pas traité comme je voudrais qu’il le soit. Je dis que le sujet n’est pas traité du tout. Ce qui est traité, et sans doute bien traité, c’est l’interdiction et la répression de l’avortement par le régime communiste de Ceaucescu et les moyens de les contourner, ce qui est totalement différent.

Alors qu’on est confronté à une question de principe, la suppression d’une vie humaine, il n’est question que de mise en œuvre : comment y parvenir. Si c’était l’avortement lui-même qui avait été le cœur du sujet abordé, la question de la conscience n’aurait pas pu être évitée. Elle s’imposait et imposait un positionnement dans un sens ou dans un autre. On ne peut pas aborder une question qui est essentiellement, par définition, d’ordre moral, sans en dire un mot. Transposez à d’autres situations qui concernent la mort (peine de mort, génocides…) et vous verrez, il n’y a aucun contre exemple. Or aucun des protagonistes ne se pose, à aucun moment, l’ombre d’une question morale sur la nature de l’acte lui-même qui va être commis. Est-il bon ou mauvais ? Dois-je ou puis-je le faire ou non ? Le rôle de la conscience, l’existence d’une norme intériorisée ou l’exercice de la liberté par rapport à la nature homicide de l’acte lui-même ne sont visiblement pas la préoccupation du cinéaste. Il ne saurait être question ici de le lui reprocher.

Mungiu est libre d’écrire et de filmer ce qu’il veut. Il a fait un film sur l’oppression communiste en Roumanie et pris comme exemple l’avortement. Était-ce le meilleur exemple ? Rien n’est moins sûr. Il aurait pu être intéressant d’en discuter, ce qui n’a pas été le cas. On nous a fait comprendre que l’avortement était un acte de résistance à l’oppression, je demande à voir. Peu importe. Mais ne faisons pas réaliser à Mungiu un film qui n’est pas le sien. Il a mis en scène des personnages qui se demandent seulement comment ils vont s’y prendre pour organiser et financer un avortement clandestin en Roumanie. Rien de plus. Si les extractions dentaires avaient été interdites en Roumanie, on aurait pu avoir le même film. La palme d’or à Cannes en moins.

Une vision amorale de l’amitié

Il y a une autre raison qui incite également à dire que le film de Mungiu n’est pas un grand film. C’est sa conception de l’amitié. Personne n’en a parlé, même dans les médias chrétiens. Au contraire, le journal La Croix titre un de ses articles : « C’est aussi une histoire d’amitié et de solidarité. »

Mais quelle est aujourd’hui la conception qu’on a de l’amitié ? Aider une copine à avorter sans se — ni lui — poser de question et appeler cela de l’amitié, c’est tout de même une vision pour le moins réductrice de l’amitié. La plus grande faiblesse du film est peut être là. Que la femme concernée par une grossesse inattendue n’y voit pas clair et qu’on ne lui demande pas de s’expliquer à l’écran, soit. Mais le rôle tenu par l’amie, généreuse et compatissante, est absolument central. C’est le rôle principal.

Est-ce elle la grande figure du film, celle qui tire l’histoire vers le haut, qui risque d’inspirer les malheureux élèves à qui on va en infliger la projection ? Comment certains commentateurs (notamment les AFC dans Le Monde du 28 août) ont-ils pu dire qu’elle était la seule à vivre dans le vrai, à aller jusqu’au bout de ses actes ? La pauvre, elle vivait complètement, elle aussi, dans l’illusion, se trompait et trompait son amie en l’aidant de la sorte. Quant à aller jusqu’au bout de ses actes, cela ne justifie rien, ou plutôt cela justifie tout ! Encore une fois, je ne juge ni les personnages ni l’auteur. Je m’étonne d’une absence totale de regard critique de la part de ceux dont on aurait pu, à bon droit, en attendre un.

La pédagogie de la neutralité

Ensuite, cette œuvre offre-t-elle une dimension pédagogique, comme les commentateurs chrétiens ont cru la déceler ? Pour que ce soit le cas, il aurait fallu que le film comporte intrinsèquement des éléments qui permettent au spectateur — en l’occurrence collégien ou lycéen ! — de se forger une opinion et donc de progresser dans sa réflexion. Où sont ces éléments de discernement ? Quels sont les passages qui soulignent la gravité morale de l’acte ? Ils sont inexistants. Tout ce qu’on sait, c’est que les héros risquent de ne pas pouvoir payer, de se faire virer de l’hôtel, d’aller en prison, d’attraper une infection… L’information est complète sur les risques de la clandestinité, elle est neutre sur la connotation morale de l’avortement. C’est bien aujourd’hui le seul acte humain apparemment inconséquent et dont on accepte individuellement et collectivement l’inconséquence.

Dès lors, à quoi est inéluctablement conduit le spectateur ? À penser qu’on a bien de la chance que ça ne se passe pas ainsi en France où l’avortement, sans être interdit ni banalisé, est seulement encadré. Franchement, il est difficile d’imaginer qu’un lycéen ou un collégien moyen, baignant dans le relativisme ambiant, et sous l’influence de maîtres dont on a du mal à penser qu’ils soient majoritairement capables d’oser un soutien explicite à la culture de vie, puisse aboutir seul à une conclusion différente.

Silence sur la vérité

Il ne faut pas confondre les valeurs que des chrétiens peuvent à juste titre discerner en négatif dans le film avec ce que l’auteur a voulu y mettre. Or les mécanismes de transferts ont fonctionné à fond. Quand on lit certains commentaires, il y a de quoi être plus que surpris.

D’aucuns ont voulu voir stigmatisée l’absence de choix. Y avait-il une alternative ? Sûrement. Cela n’est en rien expliqué. L’absence de père ne semble faire l’objet d’aucun regret par la jeune fille enceinte. Le remords a-t-il une place ? Plutôt l’idée de tirer vite le rideau sur une histoire inévitable et à oublier. L’attitude de l’avorteur est ignoble. Que peut en tirer un jeune, seul dans sa réflexion, si ce n’est qu’un tel comportement est impossible chez nous, et donc qu’il n’y a pas de société libre sans avortement légalisé ?

Le fœtus est montré. Que peut en tirer un jeune, seul dans sa réflexion, sauf une question : est-ce vraiment ainsi ? Le journal Libération a doctement expliqué que c’était factice voire humoristique. Existe-t-il un professeur capable de répondre : oui c’est vrai et c’est donc un homicide ? Ne faisons pas d’angélisme. La tentation d’instrumentaliser ce film et de l’asservir à nos propres finalités doit être dénoncée. Elle ne rend pas service à la culture de vie. Il y aurait plus de pédagogie à souligner en quoi ce film est mauvais qu’à tenter un concordisme maladroit autour d’un malentendu absolu sur sa trame dramatique. Objectivement, le drame de l’avortement, c’est la suppression de la vie d’un être humain. Ici, le drame de l’avortement c’est de savoir si les protagonistes vont enfin y arriver…

La vérité est que presque personne — y compris en milieu chrétien — ne rappelle publiquement la vérité sur l’avortement et ses conséquences. Et qu’il est plus facile de faire délivrer à un cinéaste roumain un prétendu message qu’on n’a pas le courage de proclamer soi-même. Le seul problème est que – sur le crime de l’avortement — le cinéaste roumain n’a aucun message.


*Jean-Marie Le Méné est président de la Fondation Jérôme Lejeune





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