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| Décryptage |
| 13 juillet |
Été 2007
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Vauban, un héros français
Gauthier Aubert*
La France fête le tricentenaire de la mort de Vauban. Cet été, expositions, rallyes, colloques invitent à redécouvrir un grand serviteur du royaume de son temps, un génie français dont les leçons n'ont pas pris une ride.
« MERDE A VAUBAN » chantait en 1960 Léo Ferré. Complainte d’un bagnard enfermé à Saint-Martin-de-Ré, une forteresse vaubanienne devenue prison, c’était là une sorte d’hommage contrarié à la puissance de l’œuvre du fameux ingénieur militaire de Louis le Grand dont la citadelle apparaissait infranchissable, tant pour ses assaillants que pour ceux qui voulaient s’en évader. En 2007, Léo Ferré est parfois un peu oublié, mais Vauban (1633-1707) est pour le magazine Historia « l’homme de l’année ». La France entière fête en effet cette année le tricentenaire de la mort du maréchal, survenue à Paris le 30 mars 1707.
L’année Vauban prend de surcroît un relief particulier avec le projet d’inscription au patrimoine mondial de l’humanité de quatorze sites où il vécut et déploya ses talents [1]. Alors que les hommages à sa mémoire et les manifestations ne se comptent plus, il est tentant d’essayer de comprendre pourquoi Vauban parle encore autant aux Français trois siècles après sa disparition. Car au delà du Vauban historique, celui des universitaires [2], il existe un « mythe Vauban » qui en fait un remarquable « lieu de mémoire ».
Vauban, ou la méritocratie
Petit hobereau né sans fortune dans une région pauvre, le Morvan, Vauban s’est construit à la force du poignet, avec courage (il a été huit fois blessé) et a réussi une carrière militaire remarquable au sein d’un univers aristocratique qui, Saint-Simon en tête, le regardait de haut. Rude travailleur, toujours sur les routes, dévoué au service, Sébastien Le Prestre, seigneur de Vauban, était par ailleurs très attaché au mérite personnel et estimait que seules les actions anoblissent.
Victime du déficit de reconnaissance pour les armes techniques, Vauban fit malgré son talent et ses succès une carrière relativement lente – il n’obtint le « bâton » qu’en 1703, à 70 ans, contrastant tant avec la réputation qu’il acquit de son vivant, qu’avec celle qu’il eût après sa mort.
Vauban, ou l’intelligence technicienne
Vauban parle aussi à notre époque car il illustre la montée en puissance des sciences dans notre civilisation, et ouvre la voie au triomphe de l’ingénieur, qui sera l’une des grandes réalités des siècles suivants. Vauban témoigne de ce que fut aussi le XVIIe siècle, ce moment où le monde a commencé, avec Descartes ou Pascal, « à s’écrire en langage mathématique » (Joël Cornette). Les jeunes officiers impatients d’en découdre et de s’illustrer sous les yeux du roi baillaient en voyant Vauban mener les sièges à la manière d’une taupe, avec patience et méthode, exigeant de tous une discipline qui ne cadrait guère avec l’éthique guerrière encore baroque des nobles en cuirasse du temps de Louis XIV.
Membre de la jeune Académie des sciences, Vauban illustre cette mutation dans l’art de la guerre conduisant les techniciens à occuper une place de plus en plus importante tant sur les champs de bataille que dans la préparation des conflits, par le renforcement des frontières et la réflexion sur l’artillerie défensive. Ce n’est au fond pas par hasard si Napoléon, par ailleurs autre petit noble, officier d’une arme technique devenu membre de l’Institut, honora le Maréchal en faisant déposer son cœur aux Invalides.
Vauban, ou les Lumières
Si le même Napoléon marque le point d’aboutissement des Lumières, Vauban, lui, passe souvent pour en être l’un des précurseurs. Penseur exigeant, l’ingénieur se déclara hostile à la politique d’intolérance vis-à-vis des protestants et voyait le trop plein de « moines » (sic) comme une cause du sous-développement de l’Amérique française. Voilà qui serait déjà suffisant pour le rendre sympathique à notre époque si voltairienne, mais Vauban dépasse cette dimension.
En effet, soucieux d’épargner ses hommes (il préférait, disait-il, faire couler la sueur que le sang), Vauban réfléchissait aussi au développement économique du royaume, à l’amélioration de la condition paysanne, à une réforme radicale de la fiscalité dans un sens qu’il faut bien qualifier de révolutionnaire. En plein dans les « années de misère » (Marcel Lachiver) du Grand Règne, il trouva des mots qui rappellent ceux de Fénelon, l’archevêque de Cambrai, pour critiquer la politique du roi de gloire et de guerre qui régnait à Versailles. Chemin faisant, et avant Montesquieu, Vauban rêvait d’un État qui serait capable d’assurer le bien-être des peuples. Il fut ainsi, à travers ses écrits qui en font l’un des pères de l’économie politique, l’un des annonciateurs de l’État administrateur, ancêtre de l’État providence.
Vauban, ou la France
Le patrimoine, on le sait, est devenu une sorte de nouvelle religion civique pour les Français. Le succès de Vauban s’ancre dans cette fièvre hexagonale qui a saisi le pays depuis vingt ans, mais renvoie aussi vers ce qu’il faut bien appeler notre inconscient collectif.
D’abord, Vauban est un héros français : nulle région ne peut se l’arroger, tant il est vrai que du Morvan à la Cerdagne, de l’Alsace à la Guyenne, de Camaret à Toulon, il est partout, ou presque. Rares sont sans doute les hommes dont l’action a été à ce point d’ampleur nationale. Vauban, fonctionne donc comme un mythe unificateur.
Mais il y a plus. Car Vauban, c’est bien sûr aussi l’homme du « pré carré » (une expression dont il est l’inventeur) défendu avec succès ; c’est Paris durablement protégé ; c’est l’angoisse de l’invasion oubliée ; c’est la France qui peut devenir jardin à l’abri des puissantes protections qu’il a bâties. La ceinture de fer de Vauban, c’est finalement une ligne Maginot qui a réussi.
Mais au moins autant qu’au traumatisme de 1940, l’image de Vauban nous renvoie à nos frontières. Car Vauban est l’homme des frontières protégées dans un pays qui n’en connaît aujourd’hui plus guère : à l’heure de l’Europe et de la mondialisation, les puissantes forteresses de Vauban donnent à voir notre pays dans sa dimension physique, en fixent les bornes, et finalement rassurent tous ceux qui s’inquiètent plus ou moins confusément de voir ce vieux pays ouvert à tout vent. Unificatrice, la figure de Vauban a donc aussi quelque chose de rassurant pour une France qui rêve toujours de grandeur et de sécurité à la fois, deux dimensions qui sous-tendent toute l’action du maréchal-ingénieur.
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Finalement, Vauban renvoie les Français à leur grandeur passée, à une époque où notre pays conjuguait puissance militaire et éclat intellectuel et artistique. De tout cela Vauban, qui fut soldat, penseur et architecte, fait la synthèse, comme il fait la synthèse entre les deux France, celle des désirs de puissance et celle qui songe aux humbles, celle qui loue les vertus du travail et celle qui revendique la tolérance. En ces temps où il semble que les Français ne s’aiment pas, plus, ou moins qu’avant, et n’en déplaise au poète, qui n’a pas toujours raison, ce n’est pas « merde » qu’il faudrait pouvoir dire à Vauban, mais peut-être tout simplement merci.
*Gauthier Aubert est historien, il enseigne à l’université de Rennes.
Pour en savoir plus :
■ Les célébrations de l’Année Vauban
■ Un livre : Arnaud d’Aunay, Vauban, génie maritime Gallimard, 2007, coll. "Carnets de voyage", 93 p., 24,37€
■ Colonel Bernard Pujo, Vauban, Albin Michel, 1991, 374 p., 23,75 €
■ Anne Blanchard, Vauban, Paris, Fayard, 1996
■ Michèle Virol, Vauban. De la gloire du roi au service de l’État, Seyssel, Champ Vallon, 2003
■ Martin Barros, Nicole Sarlat et Thierry Sarmant, Vauban. L’intelligence du territoire, Paris, Nicolas Chaudun/Service Historique de la Défense, 2006.
[1] Soit, outre le château familial de Bazoches, les sites d’Arras, Besançon, Blaye, Briançon, Brisach / Rhin et Neuf-Brisach, Camaret, Le Palais, Longwy, Mont-Dauphin, Mont-Louis, Saint-Martin-de-Ré, Saint-Vaast-la- Hougue et Villefranche-de-Confluent, Curieusement, ni la citadelle de Lille, ni la remarquable Conchée malouine n’ont été retenues. La décision de l’Unesco est attendue pour 2008.
[2] Voir en particulier les biographies d’Anne Blanchard (Vauban, Paris, Fayard, 1996) et de Michèle Virol (Vauban. De la gloire du roi au service de l’État, Seyssel, Champ Vallon, 2003), ainsi que le très bel ouvrage collectif de Martin Barros, Nicole Sarlat et Thierry Sarmant (Vauban. L’intelligence du territoire, Paris, Nicolas Chaudun / Service Historique de la Défense, 2006).
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