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Décryptage
15 déc. International
La “vietnamisation” du conflit irakien La “vietnamisation” du conflit irakien
François de Lacoste Lareymondie

L’intervention américaine en Irak est parvenue à un tournant. En guerre depuis trois ans alors qu’ils pensaient n’en avoir que pour quelques mois, sans perspective d’en finir à un horizon prévisible, les États-Unis cherchent une issue. Leur armée est confrontée à une violence croissante dans la partie centrale du pays, c’est-à-dire Bagdad et les régions sunnites ; elle a perdu 3.000 morts et 21.000 blessés, et peine à recruter les 40.000 volontaires dont elle a besoin chaque année, y dépensant 8 milliards de dollars par mois qui s’ajoutent aux 400 milliards déjà engloutis.

Le rapport Baker, signe d’une reprise en mains par le Congrès

Clairement, l’Irak est une cause, peut-être la principale, de la défaite électorale des Républicains. G. Bush ne s’y est pas trompé qui a immédiatement sacrifié son secrétaire à la Défense, R. Rumsfeld et son ambassadeur aux Nations-unies, J. Bolton, deux des plus ardents va-t-en-guerre de son administration. Plus que jamais, il doit composer avec le Congrès où ses amis n’ont plus la majorité, qui conteste maintenant de façon ouverte la façon dont il conduit la guerre, et qui détient seul le pouvoir budgétaire avec la ferme intention de s’en servir. Le Président est désormais sous contrainte et s’apprête, à condition de ne pas perdre la face, à composer avec les adversaires de sa politique d’hier. C’est ce qu’a explicitement reconnu son nouveau secrétaire à la Défense, Robert Gates, lorsqu’il a admis devant le Sénat que la guerre n’était pas gagnée.

Tel est l’éclairage avec lequel il faut lire le rapport [1] que vient de publier la commission d’étude sur l’Irak mise en place par le Congrès il y a huit mois. Coprésidée par J. Baker, républicain et ancien secrétaire d’État de Bush père, et L. Hamilton, démocrate et ancien président de la Commission des Affaires étrangères de la Chambre des représentants, elle était composée de dix « sages » appartenant aux deux partis qui ont approuvé ses conclusions à l’unanimité. D’où son retentissement car c’est la première fois qu’est exposée publiquement dans la sphère gouvernementale l’impasse dans laquelle les États-Unis se sont fourvoyés, et qu’est indiquée clairement la direction dans laquelle les nouveaux élus considèrent qu’ils doivent s’engager.

Une analyse pessimiste

L’analyse qui sous-tend les propositions du rapport repose sur quatre constats :
1/ les conflits confessionnels internes sont la principale cause des violences et le principal obstacle à la stabilisation : l’insurrection sunnite et les milices chiites sont ainsi désignées comme les premiers fauteurs de troubles, Al-Qaïda et la criminalité envahissante ne faisant que tirer parti du désordre général ;

2/ le gouvernement irakien n’a pas de prise sur le pays, n’assure ni la sécurité des zones qu’il est sensé contrôler ni les services publics essentiels, et s’épuise dans des querelles intestines à la hauteur de son incapacité ;

3/ une augmentation importante des forces américaines ne pourrait en rien remédier à la cause de ces violences, mais leur retrait immédiat serait l’aveu inacceptable d’une défaite et ouvrirait la voie à un éclatement incontrôlable de l’Irak ;

4/ les deux voisins les plus influents, la Syrie et surtout l’Iran, entretiennent de longue date des relations avec les communautés antagonistes, les alimentent en combattants, en armes, et en argent, et se satisfont de l’enlisement américain qui leur donne un levier et entrave l’action diplomatique des États-Unis.
De ce fait, les États-Unis ne disposent plus d’une gamme suffisante d’options pour traiter le dossier nucléaire iranien ni pour réduire l’influence de l’Iran et de la Syrie au Liban : « L’Iran négocie avec les États-Unis dans les rues de Bagdad. » Pas plus qu’ils ne sont en mesure d’envoyer des renforts en Afghanistan où la lutte contre les Talibans devient chaque jour plus dure et exige davantage de moyens militaires. Il faut y ajouter la nervosité des Turcs face à l’irrédentisme kurde que favoriserait l’éclatement irakien, et celle des Saoudiens qui s’alarment des menaces pesant sur les sunnites. Tandis que le tout rejaillit sur le conflit Israélo-palestinien qui pourrit de façon dangereuse.

Après avoir subi une « défaite morale » (Décryptage, 14 mai 2004 [2]), les États-Unis vont-ils subir une défaite politique ?

Le changement de politique annoncé

Au cœur des préconisations se trouve l’affirmation suivante : « Les questions les plus importantes concernant l’avenir de l’Irak sont à présent de la responsabilité des Irakiens. » Il est donc demandé au gouvernement irakien d’apprendre à se passer des américains, et de le faire vite :
- avril 2007 : - reprise du contrôle de son armée par le gouvernement irakien,
- juin 2007 : élections régionales,
- septembre 2007 : reprise du contrôle des provinces par le même gouvernement,
- engagement déterminé à conduire une politique de réconciliation nationale avec la réinsertion des baasistes et des nationalistes arabes dans la vie de la nation, et l’ouverture du dialogue avec les milices chiites,
retour des revenus pétroliers au niveau central et partage sur des bases démographiques, etc.
En contrepartie, il est admis que les Américains pourraient (et devraient) augmenter de façon significative leurs effectifs combattants en Irak, en les intégrant dans les forces irakiennes afin de les appuyer… mais pour un temps seulement, qui ne devrait pas dépasser le premier trimestre 2008.

Ensuite de quoi ne resteraient sur place que des éléments de soutien, de formation et de protection, sans doute durablement, tandis que les unités de combat se retireraient. Car, et c’est la nouveauté politique essentielle, « les États-Unis doivent bien faire comprendre au gouvernement irakien qu’ils pourraient mener à terme leurs projets, y compris leurs plans de redéploiement, même si le gouvernement irakien ne procédait pas aux changements auxquels il s’est engagé. Les États-Unis ne doivent pas promettre inconditionnellement de maintenir une forte présence de leurs troupes en Irak ».

Simultanément, et pour éviter d’ouvrir une brèche dans laquelle les protagonistes s’engouffreraient, le rapport Baker demande que les États-Unis engagent immédiatement une offensive diplomatique globale sur deux axes : le premier en direction de l’Iran et de la Syrie, au moyen de contacts directs pourtant refusés jusqu’à présent, afin d’obtenir d’eux la garantie de l’intégrité territoriale de l’Irak, la cessation de l’aide qu’ils apportent aux activistes, et la sécurisation des frontières ; le second en direction des acteurs du conflit Israélo-palestinien et du conflit libanais afin que, en s’appuyant sur toutes les parties prenantes y compris les Nations-unies, la Russie et l’Union européenne (le « quartet »), les négociations soient reprises sur la base des résolutions du Conseil de Sécurité qui prônent la création d’un Etat palestinien et du principe « paix contre territoires ».

Pas d’autre solution

En tout état de cause, le calendrier préconisé semble peu réaliste. Surtout, l’orientation préconisée n’est pas sans rappeler le précédent vietnamien : las de faire la guerre seuls ou presque et bloqués sur les autres fronts diplomatiques par le conflit, les États-Unis s’étaient engagés dans une politique de « vietnamisation » au début des années 70, en espérant que le gouvernement du Sud-Vietnam prendrait le dessus. On sait ce qu’il en est advenu : après quelques succès notables, celui-ci s’est effondré en entraînant avec lui son allié américain qui avait cru négocier une paix improbable avec le Nord à Paris…

Les mêmes causes produiront-elles les mêmes effets ? Comme au Sud-Vietnam où ils avaient commencé par mettre à bas le régime du président Diem, fort peu démocratique il est vrai, et par prendre le pays quasiment en régie directe, les Américains ont complètement déstructuré l’Irak lorsqu’ils l’ont envahi. Ce pays a-t-il encore les ressorts nécessaires au sursaut qui lui est demandé ? Ses communautés veulent-elles vraiment vivre ensemble ? Compte-t-il assez de dirigeants aptes à prendre en charge une telle mission sous un régime d’occupation ? Questions redoutables auxquelles le rapport Baker ne répond pas.

Mais y a-t-il une autre voie ? C’est encore moins sûr. De quelque point de vue que l’on se place et quelles qu’aient été les positions adoptées initialement sur l’intervention américaine, la communauté internationale n’a pas davantage de choix : ou bien elle contribue à ce que ce désengagement progressif réussisse, ou bien ce sera l’aventure dans le chaos.





[1] Rapport remis au Président le 6 décembre 2006.
[2] Cf. Fr. de Lacoste Lareymondie, « La défaite morale d’une armée à contre-emploi », Décryptage, 14 mai 2004.



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