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Décryptage

Les minarets, porte-voix de la laïcité ?

8 Décembre 2009 | Grégory Solari*

« Vote de la honte », « acte antidémocratique », « manifestation xénophobe ». Beaucoup a été dit et écrit, à gauche et à droite, sur l'acceptation de l'initiative de l’UDC contre la construction de minarets. Une telle initiative était-elle opportune ? La présence de l’islam en Suisse devient-elle envahissante au point de faire sentir la nécessité de légiférer pour réduire sa visibilité ?

Chacun en France a depuis lundi tenté d'apporter sa réponse. Ce qui aurait pu passer pour une nouvelle manifestation d'un repli identitaire chronique en Suisse a pris valeur d'avertissement en Europe. « Et chez nous, que se passerait-il ? » – La réponse n'a pas tardé: en France comme en Allemagne, la majorité des personnes interrogées se prononcerait en faveur de l'interdiction, comme le peuple suisse.

La question ne sera sans doute pas posée en France, mais à la faveur du débat sur l'identité nationale, il peut être instructif de réfléchir sur les éléments qui étaient induits par cette votation, mais que ni l'UDC durant la campagne ni les médias aujourd'hui prennent assez en considération.

Le religieux dans la société


Au-delà d'une problématique relevant du contexte culturel et social de la Confédération helvétique, et qui n'est pas transposable telle quelle en France, l'initiative, fondamentalement, posait la question de la présence du religieux dans la société, ainsi que sa visibilité, au moment où la cour européenne des droits de l'homme demandait que les crucifix soient retirés des écoles italiennes.

Historiquement, l’initiative de l'UDC s'inscrivait implicitement dans la volonté du parti de repenser le modèle confédéral hérité de la constitution radicale de 1874. Elle ne remettait pas en cause la structure des institutions de la Suisse moderne mais la vision philosophique qui leur a donné naissance au XVIIIe siècle, avec son idéal d’une société civile libérée des conflits religieux et pacifiée par la raison laïque. En ce sens, l’UDC veut jouer aujourd’hui le rôle tenu par les radicaux suisses hier. Mais à l’envers, et non sans ambiguïté.

En omettant d’interroger les fondements de la dichotomie entre sphère religieuse et sphère civile, l’initiative est restée dans le cadre hérité des Lumières. Pour toute justification de son opposition aux minarets, elle s'est contentée de substituer au modèle de la Suisse laïque créé par la constitution radicale de 1874 – élaborée après la guerre du Sonderbund – une version faisant du christianisme un instrument de la défense de l’identité suisse.

Musulmans contre laïques


Ce qui a conduit inévitablement à cantonner le débat dans le domaine de la tolérance religieuse. Pourquoi interdire les minarets d’un côté et continuer d’autoriser les cloches des églises de l’autre ? La tolérance doit s’exercer dans les deux sens, et la Conférence des évêques suisses a bien compris que la moindre réserve manifestée envers « le droit aux minarets » pourrait se retourner contre les églises chrétiennes. Il y a là une position dictée par la prudence et par la fidélité aux déclarations de Vatican II sur le droit à la liberté religieuse. Mais c’est une position fragile.

En ne mettant pas suffisamment en lumière la spécificité du rapport du christianisme avec la Cité, le champ est ainsi abandonné à deux interlocuteurs : d’un côté les musulmans, dont la religion ignore la séparation entre religion et politique ; de l’autre les radicaux (ou en France les partis de gauche), dont le laïcisme exclut la croyance religieuse du politique. Deux interlocuteurs antagonistes, mais qui se retrouvent paradoxalement du même côté en face du christianisme.

Pour tous les deux, la distinction évangélique des deux ordres – « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu » – n’a pas lieu d’être. Car, ou bien les deux domaines sont fusionnés (islam), ou bien l’un des deux est exclu (laïcisme). L'éditorial de Libération du 30 novembre est un bon exemple de cet état d'esprit. « Le vote de la honte » : en jouant la carte de la tolérance religieuse, l’islam est un moyen de relativiser l’enracinement chrétien, proche ou lointain, des institutions politiques françaises ou européennes, et aussi de densifier leur identité laïque au moment où la ligne du journal peine à maintenir sa pertinence dans un paysage culturel en recomposition.

Mais c’est un jeu dangereux, car si la séparation des pouvoirs politique et religieux a été rendue possible en Europe, c’est parce que le christianisme, en respectant l’ordre naturel dans sa légitimité propre, l’avait déjà rendue concevable.

La fragilisation de la religion chrétienne peut paraître une bonne nouvelle aux yeux des descendants des Lumières. En réalité, c’est leur propre position qu’ils fragilisent. Car l’appel à la raison seule ne sera d’aucun secours face à un islam pour lequel rien n’échappe à l’emprise du religieux. Si les valeurs défendues par les radicaux ont un avenir, c’est dans le christianisme qu’elles trouveront demain, comme hier, leur allié naturel. S’il faut louer l’initiative de l’UDC pour une chose, c’est de remettre en lumière ce paradoxe salutaire.


*Grégory Solari est directeur des éditions Ad Solem.

 


Sur ce sujet :

Fr. Edouard divry op, Le faux dilemme : les minarets ou pas ? (8 décembre)

François de Lacoste Lareymondie : Minarets suisses : qui sème le vent peut récolter la tempête (4 décembre)

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Commentaires (7)

Philippe E. Pouzoulet (09/12/2009): Merci à Grégory Solari de ce recadrage suisse d'autant plus autorisé qu'il nous vient de Genève.
Mais peut-on poursuivre un peu plus loin dans le contexte spécifiquement français ?
1.Je ne sais pas si les évêques suisses ont défendu un "droit au minaret", mais je préfère nettement le propos du cardinal Barbarin qui, sur RCF Lyon Fourvière, vient d’affirmer que les musulmans ont droit à des lieux de culte en ajoutant que la question des minarets est finalement "secondaire". C'est ce que pensent aussi le recteur de la grande mosquée de Lyon et son confrère de Bordeaux.
2. Il est exact que les laïcistes français ne se privent pas d’utiliser l’islam contre le christianisme, sous couvert de tolérance envers toutes les religions. Histoire de bien affirmer que l’Europe n’est pas un « club chrétien », et de faire oublier que la France est un vieux pays de civilisation chrétienne (l’éducation nationale a d’ailleurs assez bien réussi ce travail d’éradication de la culture religieuse, notamment biblique). Mais la tolérance s’arrête lorsqu’on doit faire face aux manifestations de communautarisme islamique. Il ne reste alors que l’argument d’autorité et le rappel au règlement (comme ce fut le cas pour l’interdiction des signes religieux en milieu scolaire). Pour les laïcistes, un bon croyant est un croyant qu'on « tolère » d'autant mieux qu'il se fait oublier dans l'espace public.

3. En revanche, je m’interroge sur la conclusion de Grégory Solari selon lequel les valeurs défendues par les radicaux (laïcistes) ont un avenir dans le christianisme qui est leur allié naturel . La laïcité telle qu’elle est le plus souvent pratiquée en France a fait de nous un peuple de grands handicapés intellectuels, incapables d’appréhender correctement le fait religieux, qui est un fait naturel : c’est ce qui complique tant l’approche de l’islam, religion particulièrement structurée. Il suffit d’ailleurs que le Président de la République parle de « laïcité positive » pour que toute la gauche laïque se lève comme un seul homme et crie au blasphème. Aujourd’hui, Nicolas Sarkozy s’exprime plus prudemment, comme s’il avait normalisé son discours : il invite les croyants à faire preuve d’une « humble discrétion » témoignant du respect fraternel que ces derniers éprouvent vis-à-vis de ceux qui ne pensent pas comme eux…Discours valant pour les musulmans comme pour les chrétiens puisqu'une seule mesure doit s'appliquer à tous dans l'espace public laïcisé.
Les croyants sont bien les seuls en France qu’on invite ainsi à raser les murs. C’est peut-être parce que ces derniers, notamment les catholiques, ont trop fait profil bas que le pays, entre laïcistes libertaires et musulmans désireux de s’affirmer, est aujourd’hui si désemparé quant à son identité. Toute la difficulté consiste à trouver le passage au milieu des détroits, entre l’arrogance et le « profil bas », qui n'est, pas plus que l’arrogance, une posture évangélique : comment redevenir le "sel de la république" et tirer la lampe de dessous le boisseau médiatique ? Car on sent bien que notre société n'a vraiment pas besoin de porte-voix juchés sur des minarets ou même des clochers... D’une certaine manière, l'islam nous contraint à reprendre toute la question à nouveaux frais.




Mercure (09/12/2009): Il est vrai que les laïcards, en volant au secours de l'islam, se proclamant d'autorité leurs ardents avocats :
1) contredisent leur conviction
2) se tirent une jolie balle dans le pied.
=> où l'on voit donc que c'est en fait leur haine pathologique du christianisme qui leur tient lieu de religion (laïciste).
Je suis aussi d'accord avec le commentaire de M. Pouzoulet, sauf lorsqu'il affirme que l'islam est une religion "particulièrement strcuturée". Au contraire, il n'est pas de religion moins structurée que l'islam (qui peut parler avec autorité d'ailleurs au nom de l'Islam ?), c'est là le gros problème. Je suppose donc qu'il pensait ici à la charia, traduction de l'islam dans la vie publique.
larance (10/12/2009): La liberté d'expression imprègne tellement notre société qu'on perd de vue qu'étant d'origine chrétienne, sa disparition est la conséquence lente mais fatale, de la déchristianisation.

Pourquoi s'ennuyer à respecter le point de vue des autres dès lors que la Vérité étant méconnue (ou son idée même rejetée), les idées deviennent des opinions au triomphe desquelles on attache une satisfaction d'orgueil ? Dès qu'on ne cherche plus la Vérité, on recherche son triomphe personnel. S'il n'y a plus de catholicité donc d'universel, il reste l'individuel.

La liberté d'expression s'est manifestée par exemple, lors des "disputes" organisées par les universités au Moyen Age (chose impensable en pays musulman)
Elle ne date pas des Lumières qui en ont seulement bénéficié. (Bénéficié pour elles-mêmes mais pas entre elles : on ne peut pas dire que Voltaire était très respectueux des idées de Rousseau…)

Si l'on se coupe de Dieu,il ne reste plus que les hommes.
Si l'on se coupe de Dieu, on se coupe de la Vérité et il ne reste plus que des points de vue.
Des points de vue et des hommes. Lequel l'emporte ? le point de vue du plus grand nombre, c'est-à-dire le plus facile à comprendre ou celui défendu par le plus agressif.
Pas forcémment le bon. La vérité n'est pas toujours évidente. C'est une erreur de croire qu'elle s'impose d'elle-même à l'intelligence.
La société libérale, en renvoyant toutes les opinions dos à dos, oblige l'Eglise à expliquer sans cesse, à creuser, à adapter la forme de son message.
J'ai suffisamment voyagé pour pouvoir dire que là où l'Eglise est bien installée, où il est "confortable" d'être catholique, les Catholiques ronronnent.

Prenons cela pour une occasion d'approfondissement.

La société libérale, la laïcité mal comprise que nous connaissons, ne proposent que l'absence de Dieu. Donc le vide.
Elle est désarmée contre l'islamisation. Combattre par le vide revient à laisser la place.
Voilà pourquoi les Musulmans se sentent fondés de ne pas se fondre dans la France contemporaine. Ils craignent d'y perdre leur âme. Ils méprisent l'incroyant. On peut leur répondre que la France est ainsi et que s'ils ont une telle crainte, à eux d'en tirer les conséquences sur leur lieu de séjour.

Cependant si ce vide est une occasion à ne pas manquer pour l'Islam, il l'est aussi pour les catholiques...

@ Mercure

D'accord avec vous pr l'absence de clergé, d'autorité (sauf pour les Chiites)

M Pouzoulet a p-ê voulu parler de la détermination tous azimuts de l'Islam qui ne laisse rien de côté, ne fait rien au hasard, où tout est religion y compris la façon de se laver.
Monsieur Pouzoulet ?
Philippe E. Pouzoulet (10/12/2009): En parlant de religion fortement structurée, j'avais à l'esprit que l'islam est simple, fort, évident, fascinant comme peut l'être une religion naturelle. Alain Besançon a expliqué cela avec talent : "Les chrétiens portent l’adoration musulmane au compte de la foi. La foi est une vertu théologale qui fait accepter les vérités révélées sur la parole de Dieu qui les révèle. Elle est donc corrélative de la Parole. Elle dépend d’une grâce, qui fait que la volonté adhère aux vérités qui lui sont présentées. L’intelligence a sa part, mais elle n’est pas suffisante pour accéder à la foi, qui demeure un don surnaturel. Dieu n’est pas une évidence pour les chrétiens. Il est l’objet d’une certitude obscure, précaire, instable, toujours dépendante de Dieu lui-même. La non évidence de Dieu fait que la foi peut se volatiliser soudainement et la cathédrale théologique s’effondrer comme un château de cartes. Pour l’islam, au contraire, Dieu est évident. Son existence se constate dans l’ordre du monde sans qu’il soit besoin d’un raisonnement supplémentaire. Il est aussi évident que le soleil dans le ciel bleu. L’islam se donne pour une religion de l’évidence rationnelle de part en part. Ce sentiment de l’évidence du divin rapproche l’islam des religions naturelles païennes.(...) Il s’ensuit que pour les musulmans ne pas admettre l’existence de Dieu est renoncer à ce que fait l’essence de l’homme, sa raison. L’une de ses reproches au christianisme est d’abriter dans son sein des mystères inaccessibles à la raison. C’est pourquoi le kafir, aveugle au Dieu unique, insoumis, ne peut jouir des mêmes droits que les autres hommes. Il est légitimement promis à la mort ou à la servitude.
Un chrétien instruit de sa théologie ne peut sans une certaine impropriété qualifier de foi la croyance du musulman. Celle-ci n’a pas la qualité de la foi, puisqu’elle se donne pour un savoir, ce que n’est pas la foi. On ne peut savoir et croire sous le même rapport et simultanément. Iman en islam, que l’on traduit communément par foi, comporte traditionnellement trois éléments, l’adhésion intérieure, l’expression verbale du témoignage (la chahada : il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu et Mahommet est son envoyé)) et le respect dû aux obligations de la Loi.. Il serait plus précis de traduire iman par croyance et obéissance. Ce qui aux yeux des chrétiens n’est nullement dépourvue de valeur. C’est en effet une vertu. Les Anciens païens la connaissaient et les chrétiens l’ont admise dans leur catalogue des vertus : la vertu de religion. « La religion, écrit Cicéron, présente ses soins et ses cérémonies à une nature d’ordre supérieure que l’on nomme divine ». St Thomas en fait une partie de la vertu de Justice. Elle est distincte parce que l’excellence et la transcendance de Dieu veulent qu’on lui doive un honneur spécial, plus grand que celui qu’on doit aux hommes. Cependant elle n’est pas une vertu théologale comme est la foi, mais simplement une vertu morale. La matière de la foi est Dieu. La religion n’atteint pas Dieu, elle le vise comme une fin. Vertu morale , elle comporte comme toutes les vertus naturelles un excès, un défaut et un juste milieu. L’excès, pourra consister à rendre les honneurs divins « hors du temps voulu ou hors de ce que nous pouvons faire et que Dieu lui-même agrée » (II, IIae, question 81).Dans le monde des religions naturelles, la vertu de religion trouve son équilibre de façon très diverse. (...) Aux yeux des chrétiens, la religion musulmane semble osciller entre un légalisme qui autorise une vie religieuse superficielle et néanmoins suffisante (il suffit d’accomplir les « cinq piliers » pour être en règle), et, alternativement, une spiritualité animée d’un zèle dévorant, telle qu’elle absorbe toutes les énergie vitales. Dans ce cas, les chrétiens admirent le musulman superlativement pieux, parce qu’ils confondent sa vertu de religion avec celle de foi." Si l'interpellation de l'Islam est si vigoureuse, c'est qu'il vient témoigner dans nos villes d'une vertu de religion que la laïcité laïciste n'a de cesse de nier ou de refouler de l'espace public.

larance (11/12/2009): Je dirais même que puisque pour les Catholiques, la Foi est (avec l'Espérance et la Charité /amour de soi et du prochain) une vertu théologale c'est-à-dire un don de Dieu, on ne peut croire que Dieu ait donné la foi musulmane aux Musulmans si en même temps on croit que seul le Catholicisme est la voie de la Vérité.
(ce qui ne signifie pas que des morceaux ne soient pas aussi connus des autres religions mais la totalité de la voie est enseignée par le Catholicisme)
C'est pourquoi personnellement, je parle de croyance musulmane mais pas de foi musulmane.
Les musulmans et les chrétiens emploient le même mot mais n'y attachent pas la même signification.
La foi chrétienne étant un don qu'il faut demander et accueillir (adhésion de l'intelligence à la Vérité révélée), la conversion par la force est impossible dans le christianisme. (Charlemagne a été condamné pr son action sur les Saxons)

Ce caractère d'évidence que peut avoir l'existence de Dieu ds l'Islam explique s'oppose au culte du doute de notre société, qui confond doute et prudence, ce qui lui permet de dire confortablement que Dieu n'étant pas de l'ordre de la preuve, on peut continuer à vivre comme en l'entend sans perdre son temps à chercher.
L'inaction spirituelle de notre société est impuissante face au "bulldozer de certitude" musulman
Mercure (14/12/2009): L'islam, religion structurante plutôt que structurée alors ?
larance (15/12/2009): J'ai l'impresion que M Pouzoulet voulait dire que l'Islam étant un ensemble de points auxquels il faut croire, n'ayant pas d'exégèse, quasiment pas d'interprétation, est un ensemble simple. Non pas dans sa dimension humaine (composé d'être humains ce ne saurait être el cas) mais dans ses dogmes. En résumé et pour simplifier/caricaturer : rien ne se discute, ça s'applique, c'est comme ça, on avance droit devant soi, sans se poser de question, tout est justifié.

Et toute cette "froideur mécanique" serait relativisée par la seule pratique humaine des fidèles.

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