Un lecteur souhaitant garder l’anonymat, répondant à l’article Misères et limites de la démocratie en RDC de François Martin sur les événements en République démocratique du Congo nous alerte sur les fraudes plus que probables du processus démocratique en RDC, et les preuves manifestes de corruption du régime actuel. François Martin lui répond dans une lettre ouverte destinée à alimenter le débat sur l’idéal et le possible de notre politique africaine.
Cher Monsieur,
Merci beaucoup pour votre intérêt pour Liberté Politique, et pour mes articles sur l’Afrique en particulier. Merci aussi pour vos informations très intéressantes, et pour vos documents annexes, qui montrent que vous connaissez parfaitement le dossier de la RDC.
Ce que vous me démontrez du détournement des biens nationaux, et même de la spoliation des grandes sociétés minières et pétrolières « traditionnelles » par le pouvoir actuel au profit d’amis « gris » et maffieux logés dans les paradis fiscaux est extrêmement attristant, mais ne me surprend pas du tout. Cela n’est d’ailleurs pas contradictoire avec ce que je dis dans mon article.
Pour moi, tout le problème vient des accords de Lusaka et de Pretoria. On a vendu à ce pays une mécanique politique « à l’occidentale », tout en sachant très bien qu’elle ne marcherait pas toute seule, et qu’on n’était pas prêt à donner à ce pauvre pays les moyens pour que ça marche, le comble étant que l’on impose à Joseph Kabila, dans le gouvernement de transition de 2003, que tous les chefs de guerre qui voulaient sa peau, y compris Jean-Pierre Bemba, apparenté à l’ancien président Mobutu, soient ses vice-présidents, et alors que ce même Jean-Pierre Bemba était déjà condamné en 2003 par une juridiction belge pour « traite d’êtres humains », et qu’il est sous les verrous de la Cour Pénale Internationale depuis 2008.
Comment voulait-on que cela marche ? Est-ce qu’un gouvernement aurait pu marcher en France si le Président élu avait été obligé de prendre dans son gouvernements les chefs de tous les partis présents à l’élection, sous prétexte de « réconciliation » ? Est-ce qu’on pense qu’un pays aussi vaste et divers, et suscitant tellement de convoitises, pouvait reprendre le chemin du développement sans avoir les moyens de sa puissance, à savoir une constitution simple permettant un pouvoir fort, stable et durable, ainsi qu’une armée et une police qui tiennent la route ? Mais c’est là que s’exprime la duplicité des pouvoirs occidentaux. Ce que je dis, nos gouvernements le savent parfaitement. Mais dans un contexte de concurrence internationale et de jeux d’influence exacerbés, qui avait envie de donner à un pays aussi prometteur, diminué et sortant d’une affreuse guerre civile, les moyens de dire non, de mettre à la porte tel ou tel ambassadeur, d’inviter un concurrent étranger, la Chine par exemple, pour faire « monter les enchères », en d’autres termes d’imposer sa volonté politique et/ou économique ? Au moment de décider, ceux qui disent vouloir aider un tel pays préfèreront l’affaiblir pour le garder si possible sous leur coupe, et mieux le dominer. Entre autonomie et liberté d’une part, ou domination et influence d’autre part, c’est toujours la seconde option que l’on choisira, parce que c’est ainsi, par les rapports de pouvoir, que se régissent les relations entre Etats, et que si on ne le fait pas, c’est le concurrent anglais, ou américain, ou chinois, qui le fera, avec à la clef une position très enviable en plein cœur de l’Afrique.
Je connais trop l’Afrique pour ignorer le résultat de la précarité du pouvoir. En effet si, chez les dirigeants qui disposent d’un pouvoir fort et sans partage, la tentation de profiter de la situation pour s’enrichir existe, cette tentation n’est pas moins forte, mais encore bien plus forte si le régime est précaire. C’est le syndrome de la « brosse à dents » : le dirigeant, et toute la classe au pouvoir avec lui, se disent « j’ai dans ma poche en permanence ma brosse à dents, mon passeport et mon billet d’avion, parce que je peux être obligé de quitter le pays à la nuit tombée à n’importe quel moment, s’il y a une émeute ou un coup d’Etat. Ma visibilité politique est d’à peu près 24 heures. Au moins, si c’est le cas, si je perds tout ici sauf peut-être la vie, que je puisse disposer, à Londres ou à Genève, d’un petit matelas pour que mes enfants puissent se loger correctement et faire de bonnes études dans des institutions privées occidentales, et, qui sait, que je puisse financer une petite guérilla qui me fasse revenir au pouvoir. Donc prenons tout ce qu’on peut tout de suite, car rien n’est sûr de l’avenir ».
C’est trop souvent cela que pensera un dirigeant précaire, qui risque sa vie tous les jours, et ses amis aussi. Et c’est nous qui le leur mettons dans la tête, en leur imposant un « costume » constitutionnel impossible à porter, tout en leur proposant d’ailleurs nos banques et nos parcs immobiliers pour qu’ils mettent leurs avoirs chez nous plutôt qu’ailleurs. Si c’est un autre qui arrive à leur place, je suis absolument persuadé que ce sera la plupart du temps la même chose, parce que les conditions de précarité seront les mêmes. Si le dirigeant n’est pas corrompu, et s’il n’a pas les moyens de se faire respecter (pas d’argent, pas d’armée, pas de police dignes de ce nom) toute la classe qui arrivera avec lui se jettera sur les richesses, et il ne pourra pas non plus s’y opposer.
C’est tout cela que je trouve tellement triste et révoltant dans ce jeu de dupes, avec 4,5 Millions de morts à la clef dans la pauvre RDC. C’est pour cela que je pense que ce n’est pas la pureté de cristal des élections qui est le plus important, mais la stabilité du pouvoir, quel qu’il soit, et le fait que ce pouvoir dispose des moyens de se faire respecter. En disant cela, je mesure bien évidemment l’injustice qui est faite au peuple, qui n’aura pas, ou pas tout de suite, la liberté et la justice qu’il souhaite. Je mesure aussi la frustration des personnes vraiment et sincèrement attachées aux droits de l’homme et à la démocratie, pour qui une grande patience est trop souvent demandée. Mais qu’est-ce qui est le pire, des élections plus ou moins faussées, ou bien de maintenir un pays grand comme l’Europe en agonie permanente, avec tout ce que cela comporte d’injustices plus grandes encore ? Je crois que c’est le bien du peuple globalement qu’il faut rechercher. Je crois qu’il acceptera que le processus ne soit pas parfait (il l’est rarement, même en occident…), s’il y gagne en contrepartie un peu de paix civile et qu’il peut se reconstruire, et apprivoiser petit à petit, avec de la prospérité retrouvée, des institutions meilleures. C’est pour cela que je ne conteste pas personnellement la victoire de Kabila, même si je ne me fais absolument aucune illusion sur la façon dont elle a été obtenue… Ceux qui veulent l’absolue propreté se font complices de ceux qui font couler le sang, ce sont d’ailleurs les premiers à se lamenter lorsque le sang coule, en disant « nous n’avons pas voulu cela ». Ce sont des criminels par irréalisme, comme les autres le sont par cynisme. Soyons réalistes : on ne peut donner de leçons à personne, et c’est bien le plus difficile…
Cordialement à vous,
François Martin






