Jeannette Bougrab

Deux électeurs sur trois ! Avec plus de 65% des voix au premier tour des législatives, un raz-de-marée islamiste vient de submerger l’Egypte, nation la plus peuplée du monde arabe (plus de 80 millions d'habitants). Les Frères musulmans prétendument « modérés » (36,62% des voix) et les « durs » salafistes d'Al-Nour (24,36% ) se partagent – avant de se disputer – le gros du gâteau, tandis que la troisième liste islamiste, celle du Wassat réputé « encore plus modéré », remporte 4,27% des suffrages. Le même basculement d’une dictature clanique en « démocratie » islamique est à l’œuvre en Tunisie, en Libye et sans doute bientôt en Syrie, en attendant peut-être le Maroc (où le roi doit composer avec les islamistes vainqueurs aux urnes) et – pourquoi pas ensuite? – l’Algérie.

Croyant y voir l’aurore radieuse de la démocratie, l’Occident s’est enflammé pour le « printemps arabe » et a cru jouer finement en l’épaulant et même en intervenant militairement en Libye. Il se réveille avec la gueule de bois. Ce n’est pas sans rappeler ce qui s’est passé à l’aube de la révolution soviétique : pour abattre le tsarisme honni en misant sur le modéré Kerenski, la diplomatie -et la finance- occidentale ont en réalité fait le lit du bolchevisme comme l’avait prédit Lénine (« Les capitalistes vendront la corde qui servira à les pendre »). Résultat : la « démocratie populaire » dont chacun sait combien elle fut en effet démocratique. Est-ce le souvenir plus vif de cette tranche d’histoire ? Et aussi une conception, disons, moins irénique et de la démocratie et de l’islam ? Le fait est qu’à Moscou, on n’a pas vu venir le « printemps arabe » du même œil qu’à Washington, Londres et Paris.

Maintenant que leurs lunettes roses sont embuées, d’aucuns cherchent encore à se rassurer en mettant en avant le fait que les islamistes « durs », les salafistes, quoiqu’en forte progression en Egypte, restent minoritaires par rapport aux « modérés » que seraient les Frères musulmans. Avec toutes les différences que l’on voudra, l’histoire des révolutions a pourtant montré que les « modérés » étaient vite dévorés tout crus par les extrémistes (ainsi les Girondins par les Jacobins pendant la Révolution française et les « Mencheviks » par les « Bolcheviks » - minoritaires à la Douma, malgré leur nom, en 1917). La « modération » ne fait jamais long feu dans une révolution. Mais si finalement, après des décennies de larmes et de sang, la démocratie a fini par triompher en Occident comme un surgeon de ses racines chrétiennes, il est tout à fait vain d’en attendre l’avènement dans un pays régi par l’islam. Ce n’est pas moi qui le dis mais -une fois n’est pas coutume- un membre du gouvernement, Jeannette Bougrab, secrétaire d'Etat à la Jeunesse, en décalage assumé avec la langue de bois « diplomatiquement correcte » de ses collègues. Il est vrai que fille de harki, Jeannette Bougrab sait de quoi elle parle.

« Je ne connais pas d’islamisme modéré » affirme-t-elle tout de go dans une interview au Parisien – Aujourd'hui en France (3 décembre). « Je n’accepte pas l’idée qu’on puisse fonder une Constitution sur la charia, système religieux fondamentalement inégalitaire. » Cependant, objecte son interviewer, « ces « modérés » disent que la charia peut n’être qu’une source d’inspiration [de la Constitution]... ». Mais Jeannette Bougrab de rétorquer : « Il n’y a pas de charia light. Je suis juriste et on peut faire toutes les interprétations théologiques, littérales ou fondamentalistes que l’on veut, mais le droit fondé sur la charia est nécessairement une restriction des droits et libertés, notamment de la liberté de conscience, car l’apostasie est interdite. Il n’est pas possible de se convertir. Les mariages mixtes ne sont pas reconnus. Une femme musulmane ne peut pas se marier avec un non-musulman. Aux yeux de certains, ce n’est peut-être pas grave si des femmes doivent désormais être voilées ou si demain elles n’ont plus les mêmes droits. Pas pour moi. Je ne transige pas sur cette question de l’égalité juridique. Et il faut être attentif au double langage. » Toute l’interview est à lire sur LeParisien.fr

 

Philippe Oswald

Photo : Jeannette Bougrab lors des Etats Généraux de la Femme en 2010 / © Wikimedia Commons / Katja / licence Creative Commons paternité 2.0 générique