Claude Paulot, L’appel à la vérité, Sarment/éd. du Jubilé, 208 p., 14 €.
A juste titre, a-t-on fait reproche aux Sartre et consorts des années soixante d’ignorer superbement tout ce qui ne ressortait pas de leur domaine. La médecine, les sciences physiques par exemple, les effets que leurs travaux et découvertes ne pouvaient manquer d’entraîner en philosophie et en politique, dans toute leur glose, dans toute leur prose, dans toute leur gnose, brillaient par leur(s) absence(s)… L’existentialisme athée, tout ce qui traînait autour étaient frappé de schizophrénie.
C’est au contraire un bel équilibre mental qui émane de ce simple petit essai d’un physicien, Claude Paulot, accessoirement président des Écrivains catholiques. On a deviné que cet « accessoire » était ici central. Mais il ne s’immisce dans le propos qu’à pattes de velours, et sans dire son nom (même si le lecteur un tant soit peu cultivé le voit venir dès les premières pages). Ce voleur dans la nuit de l’univers, c’est Thomas d’Aquin. Claude Paulot est un thomiste invétéré, et il a compris que l’Église avait eu raison de lui donner raison, de voir en lui son plus fidèle théoricien. Le mot est imparfait à vrai dire pour traduire ce qu’a été sa fonction par rapport à elle.
Mais Thomas d’Aquin (avec John Henry Newman) l’a peut-être mieux comprise que l’Église ne s’est comprise elle-même. Cela aussi, Claude Paulot l’a perçu. L’originalité de l’Église, c’est qu’elle adhère à une conception classique de la vérité : celle-ci est adéquation de l’entendement avec ce qui est. Sous-entendu : avec ce qui est déjà là, indépendamment de l’existence de chacun d’entre nous. La vraie philosophie de la connaissance est le réalisme [1]. Les choses, les gens ne dépendent pas de nous, ni le Vrai. Ni le Bien et le Beau d’ailleurs : on pressent vite les conséquences que pareille conception aura en morale et dans les arts.
S’il dessine bien les rapports de différents ordres que cette conception de la vérité – la seule qui soit à sa hauteur et rende légitimement compte d’elle – entretient avec les sciences expérimentales puis avec les sciences humaines, l’ancien chercheur au CNRS ne montre pas combien cette conception orthodoxe de la vérité s’oppose à la vérité selon les Modernes. Ces derniers ont un engouement pour la vérité comme… dévoilement. C’était, aurait démontré Heidegger, l’approche des présocratiques. Le monde moderne occidental aurait donc renoué avec eux pour le pire puisque, en sa version profane, cette conception de la vérité donne son imprimatur très laïc au relativisme.
Il y aurait eu aussi lieu d’aborder à gros traits les rapports entre la notion de vérité et celle de vérité « scientifique » au regard des critères de scientificité selon Karl Popper (qui ne sont, à l’analyse, que ceux de Claude Bernard revus et aggravés), développer les motifs de la supériorité de la métaphysique et des « vérités plus profondes » qu’elle permet d’atteindre (p. 29), nous définir, au regard de la notion de vérité, le rang de ce virtuel propre à Internet et son opposition à rien moins qu’au réel (p. 39).
Mais c’est nous qui nous égarons. Claude Paulot est certes un scientifique, mais il sait que les maths sont – aussi – une manière précise de rêver. Alors, en homme sensible, en poète à la douce et ferme prose, il nous conduit, comme il dit, vers « l’étoile polaire » de la vérité, celle-ci s’autorisant d’une majuscule lorsqu’on précise qu’elle se confond avec Dieu. Ponce-Pilate a inauguré l’ère moderne en posant la question : qu’est-ce que la vérité ?[2] L’aurait-il posée, semble nous demander Claude Paulot, si seulement il avait su entendre la réponse que le Christ, l’instant d’avant, nous avait donnée ?
Hubert de Champris
* Claude Paulot signera son livre au Salon des Écrivains catholiques les 3 et 4 décembre prochain, à Paris.
[1] Mais les choses ne sont pas si simples : au XVIIIème siècle, nonobstant son idéalisme absolu («Être, c’est être perçu et percevant»), l’évêque anglican irlandais Berkeley intégrait parfaitement l’existence de Dieu !
[2] Voir aussi sur cette question Chantal Delsol, L’âge du renoncement, Cerf
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