PARIS,[DECRYPTAGE/analyse] — L'Eglise de France vient de publier un document critique de l'épiscopat français, signé par Mgr Jean Vernette, secrétaire du service catholique national "Pastorale, sectes et nouvelles croyances ". Il met en garde contre la nouvelle proposition de loi sur les sectes qui sera discutée en deuxième lecture au Sénat dans les semaines qui viennent.

La question de fond, aux yeux de Mgr Vernette est la suivante : selon quels critères va-t-on décider de poursuivre un groupe ? Suffit-il de mettre en cause des activités "ayant pour but ou pour effet de créer ou d'exploiter la dépendance psychologique ou physique des personnes" ? Même s'il faut empêcher la "manipulation" des libertés humaines, il se pourrait que la loi se retourne, demain, contre des communautés religieuses : n'y pratique-t-on pas la direction spirituelle et des activités fort retirées du monde... comme ce que certains reprochent aux sectes ?

Ce ne sont pas des hypothèses gratuites. Un couple catholique, membre de la communauté des Béatitudes, a failli, l'an dernier ne pouvoir adopter un enfant, parce que le ministère public jugeait que cette communauté charismatique attachée aux valeurs de pauvreté, d'obéissance et de chasteté, constituait " un obstacle à l'épanouissement " de l'enfant.

Mgr Jean Vernette souligne tout d'abord que la Conférence des évêques de France considère la préoccupation des pouvoirs publics à l'égard des mouvements sectaires légitime. Il salue la volonté du Sénat de ne pas mettre en place une législation d'exception et se déclare d'accord avec les dispositions de la proposition de loi relative à la possibilité de dissoudre certains mouvements dangereux.

Mgr Jean Vernette a ensuite estimé que l'idée de créer un délit de manipulation mentale est à la fois séduisante et redoutable. Il estime que si les intentions du législateur sont claires pour le présent, il est impossible de présager de l'avenir. Ainsi les règles respectées par certaines congrégations religieuses, qu'il s'agisse de la clôture, du jeûne, des vœux d'obéissance, de pauvreté et de chasteté, ne sont pas aujourd'hui assimilées à des manipulations, mais le sentiment à ce sujet peut changer. Il n'existe aucune garantie que la nouvelle disposition ne soit pas appliquée à des religions ou à des mouvements de pensée. L'adoption d'un tel délit finirait par donner à penser que toute conviction religieuse est la manifestation d'une déficience de l'individu concerné : "L'intensité d'une adhésion, les renoncements qu'elle entraîne, le caractère émotionnel des rencontres du groupe, même étonnants, ne sont pas pour autant signes de manipulation mentale. Il n'est pas requis pour être normal de s'aligner sur tous les fonctionnements de la société dite normale ou sur le purement rationnel ; sinon il faudrait condamner tous les mystiques."

L'auteur estime ainsi contestable de vouloir protéger les victimes contre elles-mêmes, observant qu'une telle évolution pourrait conduire à la mise en place d'une police de la pensée. Ainsi, le Centre Roger Ikor, appelé encore Centre contre les manipulations mentales (CCMM) a fait paraître un dictionnaire où il n'hésite pas à classer comme sectes le mouvement des Foccolari, la communauté des Béatitudes et la prélature de l'Opus Dei, le Buisson ardent, les Légionnaires du Christ et le Chemin neuf. Le 27 janvier, le journal " Le Monde " a lourdement associé la congrégation Saint-Jean, fondée par le père Marie-Dominique Philippe (510 religieux), à son enquête sur les " dérives sectaires au sein de l'Église catholique ", témoignant ainsi de la forme que pourrait prendre, demain, les campagnes de déstabilisation d'une Église trop dérangeante. Il est donc à craindre que le délit de manipulation mentale ne conduise le juge à définir le " religieusement correct ".

Mgr Jean Vernette formule cependant quelques propositions. Il souhaite que les dispositions existantes, en particulier l'article 313-4 du code pénal relatif à l'abus frauduleux de l'état de faiblesse, soient pleinement appliquées. L'Eglise catholique n'ignore d'ailleurs pas que les dérives sectaires peuvent exister dans ses propres communautés et que celle-ci a pris des dispositions au sein du code de droit canonique pour contenir de telles évolutions. Citons ici un passage concernant les communautés nouvelles. L'auteur propose la création d'une instance de sages : " Les nouvelles communautés ont la chance de disposer au sein de l'Eglise de nombreux moyens de régulation : magistère, tradition, droit canonique, expérience des autres communautés. Il semblerait utile de favoriser ces régulations. Il serait en particulier intéressant que les ordres et congrégations de religieux et religieuses qui ont une histoire, une réflexion et une expérience éprouvées, soient mis à contribution pour aider ces groupes. Entre leur naissance et leur reconnaissance, ils pourraient être conseillés, aidés, par une instance de sages. "

Tout groupe humain connaît des dérives sectaires mais l'Eglise catholique a acquis une expérience dans la prévention de ce type d'évolution qui pourrait être utile à l'ensemble de la société dans le cadre des débats actuels. Il serait donc préférable, au lieu de légiférer, d'envisager la création d'un observatoire indépendant, pluridisciplinaire et objectif, qui pourrait formuler des avis sur certains groupements ou associations.