JERUSALEM, 22 janvier 2001 [DECRYPTAGE/entretien avec Jean-Marie Alafort, professeur de pensée juive à l'école hébraïque de Jérusalem] — Après trois mois d'intifada, 300 morts et des milliers de blessés, un vrai fossé s'est creusé entre les communautés juives et palestiniennes.

Les exécutions sommaires de "collabos" par les palestiniens marquent bien ce durcissement. Entre Yasser Arafat et Ehud Barak la responsabilité est-elle partagée ?

- Il ne fait aucun doute que cette responsabilité est partagée entre les deux parties mais de façon inégale. Le Premier ministre Ehud Barak a été élu à une forte majorité par les Israéliens (56%) sur un programme de paix clair et précis et c'est avec une volonté ferme qu'il a pris le chemin de la négociation avec les Palestiniens. Pourtant, non seulement il n'a pas amené la paix mais a sans doute une responsabilité importante dans la crise que connaît actuellement la région. Il fut un excellent chef d'état major mais il est un mauvais politique. D'abord, il n'a pas su s'entourer de conseillers politiques efficaces et a commencé par écarter les pères fondateurs des accords d'Oslo en commençant par Shimon Peres, Ouri Savir et Yossi Beillin, pour des règlements de compte personnel. Les Israéliens le voient aujourd'hui comme un homme prétentieux, imbu de lui-même. La deuxième faute de Barak vient sans doute de son manque d'expérience en diplomatie avec le monde arabe. Il n'a pas compris les règles de la négociation avec les Palestiniens. En prenant de haut Yasser Arafat et en arrivant à Camp David avec un accord tout près (très conciliant pour la position palestinienne) qu'il a voulu lui imposer, il a brisé les règles de la négociation. On ne donne pas de son surplus avec le monde arabe comme pour s'en débarrasser. De plus, après l'échec du sommet, la diplomatie israélienne a humilié les Palestiniens en les accusant publiquement d'être responsable de la situation. On n'humilie pas un arabe publiquement... Barak manque-t-il à ce point de psychologie ?

- De son côté, Yasser Arafat se comporte-t-il en chef de guerre ou en chef d'Etat ?

- Yasser Arafat, qui a de nombreux problèmes internes et qui doit faire face à de nombreuses factions qui divisent son peuple n'a sans doute pas pour l'heure les moyens d'être à la tête d'un Etat. Voyant que la voie de la négociation ne fonctionnait plus à son avantage, il a lancé cette intifada en prenant un risque énorme. Il est facile de déclencher un affrontement armé, il est plus difficile de l'arrêter. Sa responsabilité est énorme. Il ne craint pas de sacrifier des innocents pour obtenir un succès politique. Il est impossible d'évoquer brièvement les méthodes utilisées par les autorités palestiniennes et de sa propagande haineuse dans les médias, les manuels scolaires, etc., mais objectivement, le peuple est éduqué à la haine et à la guerre. Visitant un camp de réfugiés palestiniens, j'ai vu de mes propres yeux, dans la cour de récréation de l'école un " cours " pour apprendre à lancer des pierres. La presse, en se plaçant presque toujours du côté palestinien (qui est un peuple qui souffre) fait le jeu de cette propagande, ne jouant pas son rôle d'information et d'instance critique dont les Palestiniens ont le plus besoin.

- Le successeur probable de Barak aux prochaines élections, Ariel Sharon, est présenté en Europe comme un extrémiste. Est-il, selon vous, en mesure de négocier un accord de paix ?

- Ariel Sharon a un passé glorieux du point de vue militaire. Il fut un très bon général et commandant de la région Sud. Mais son prestige politique est plus trouble. Il est un des investigateurs de la guerre du Liban et symbolise la conquête d'Israël sur les Arabes. Il a du sang sur les mains et beaucoup de sang. Il faut ajouter qu'il fut l'un des ministres qui facilita le plus l'établissement d'implantations dans les territoires occupés. Il ne croit pas que les Palestiniens veulent la paix et pourtant il est conscient qu'il faut trouver une solution en négociant. Mais ce grand-père de 73 ans est un homme pragmatique et un démocrate. Il n'est pas ni fasciste, ni extrémiste ; c'est un homme de droite qui ne voit pas dans Yasser Arafat un partenaire de la paix. Pour l'heure, la réalité semble lui donner raison. Malgré tout, sa campagne est basée sur un seul message : seul Sharon peut amener la paix et faire un accord de paix avec les Palestiniens. Il se présente comme un nouveau Begin. En 1977, lorsque Menahem Begin fut élu Premier ministre, le monde arabe se voyait au bord de la guerre : il fut le premier à signer la paix avec un dirigeant arabe. Les Israéliens semblent pencher pour Sharon, non qu'ils soient enthousiastes pour le candidat du Likoud mais ils ne veulent surtout pas Barak, qui les a déçus. C'est un vote de protestation.

- Quelle est la position des chrétiens arabes dans ce conflit et comment comprendre les déclarations très partisanes du patriarche latin de Jérusalem ?

- Le patriarche latin de Jérusalem a fait un choix très clair et a tendance à se positionner davantage comme une autorité morale palestinienne que comme un pasteur qui est aussi évêque d'Israël. Il est cependant difficile de le juger, n'étant pas à sa place, mais l'on peut s'étonner de ses prises de positions peu nuancées. Un fossé s'est creusé entre la hiérarchie de l'Eglise et une partie des fidèles qui se sentent abandonnés. Il y a un réel problème religieux avec les musulmans qui sont de plus en plus forts et qui le font sentir aux chrétiens. Le patriarcat refuse de considérer ce problème comme prioritaire.

Il y a un mois, des cimetières chrétiens à Beit Jalla ont été profanés par des musulmans qui ont violé 70 tombes ; le patriarche a accusé Israël d'être derrière cet acte. Personne n'en croit un mot (sauf bien sûr les journalistes étrangers) et les chrétiens sur place ont bien saisi le message de " leurs frères ". En outre, il faut noter qu'un certain nombre de chrétiens palestiniens préfèrent rester israéliens et continuer à jouir de la liberté qu'ils ont. Beaucoup de chrétiens savent que le futur État palestinien ne leur sera pas favorable. Il y a quelques jours une religieuse qui se trouvait au Saint-Sépulcre a rencontré une vieille femme palestinienne qui l‘a supplié de prier pour que les Palestiniens de Jérusalem restent sous autorité israélienne. Pour ma part j'ai déjà rencontré une dizaine de Palestiniens de Jérusalem tenant la même position. Comme disait le célèbre sioniste Abba Eban : " Les Arabes n'ont jamais manqué une occasion de manquer une occasion. "