Depuis 15 ans, la France connaît une accélération considérable du rythme des " affaires " politico-judiciaires. A l'origine de ces affaires, l'argent utilisé dans le fonctionnement de la vie politique. Il s'agit principalement des fonds provenant des entreprises sous forme de commissions, occultes ou non, souvent via l'étranger, après que les sommes correspondantes aient été prélevées sur des marchés publics ; accessoirement, il s'agit du financement personnel des hommes politiques ou de leurs collaborateurs, sous forme de salaires ou de commissions ne correspondant à aucun service, ce que l'on désigne par l'appellation générique d'emplois fictifs.

Tous les partis politiques sont concernés, quoique à des degrés divers, les deux principaux l'étant apparemment plus que les autres.

Le rôle de la presse a souvent été déterminant. D'aucuns y voient la résurgence des tribunaux populaires, de sinistre mémoire. Il est vrai que certaines personnalités, d'abord incriminées, ont été frappées de plein fouet avant de bénéficier d'un " non-lieu " sans guère d'écho. Mais la vérité oblige à reconnaître que ces derniers cas sont les moins nombreux et qu'en général les révélations des médias, non seulement ont été confirmées, mais semblent avoir empêché l'enterrement des procédures.

Certes, la justice ne sort pas indemne de l'examen : qu'il s'agisse de ses procédures trop complexes, de l'insuffisante maîtrise des questions financières par beaucoup de magistrats, de l'implication excessive de certains d'entre eux dans le jeu politique, il y aurait certainement beaucoup à dire. Mais pour déplorable qu'il soit, ce constat ne saurait absoudre les hommes politiques ; à leur endroit, et en guise d'esquisses d'analyses, cinq points se présentent à l'esprit.

1/ On ne peut pas prétendre qu'il s'agisse de faits isolés. A l'inverse, l'idée qu'ils révèlent un système tend à s'imposer. L'importance des besoins financiers des partis politiques jointe à leur incapacité de les combler normalement en raison de leur faible base militante l'explique partiellement, sans l'excuser. La question de savoir si l'institution d'un financement public depuis 1995 leur a permis de s'affranchir de méthodes illégales est ouverte : leur train de vie élevé, quelques indices apparaissant ici ou là, et les mauvaises habitudes prises laissent craindre que ce ne soit pas le cas.

2/ Les dirigeants politiques ne peuvent plus, après 15 années d'affaires multiples, deux amnisties et de nombreux changements des règles du jeu, prétendre au bénéfice du doute ni invoquer la bonne foi : il leur appartient désormais de démontrer qu'ils ont fait le ménage, y compris au niveau des hommes. Hélas, la longévité remarquable du personnel politique en général, et la résurrection de certains acteurs en particulier après l'accomplissement de leurs condamnations, n'aide pas à la nécessaire clarification.

3/ Invoquer l'absence d'enrichissement personnel pour s'exonérer de la responsabilité pénale constitue une hypocrisie. Ceci relève de l'évidence quand il s'agit d'emplois fictifs qui ont précisément pour but de rémunérer les hommes politiques, notamment lorsqu'ils viennent à perdre leur mandat afin de poursuivre leurs activités à plein temps. Mais, d'une façon plus générale, en reportant sur les partis politiques d'importantes dépenses, leurs dirigeants se sont dispensés d'une prise en charge personnelle que d'autres assument pour leur propre compte, tout en tirant profit, fût-ce indirectement, du train de vie élevé qu'ils s'octroient.

4/ La présomption d'innocence n'est pas moins équivoque. Dans la mesure où elle oblige policiers et magistrats à enquêter puis à instruire " à charge et à décharge ", c'est-à-dire de façon équitable, elle mérite le plus grand respect alors qu'elle est objectivement bafouée par les révélations de presse qui médiatisent les enquêtes. Mais qui dévoile les procès-verbaux d'instruction ? Les juges ? Rarement, en fait ; bien plus souvent les parties elles-mêmes, soit pour se dédouaner, soit pour ne pas être lâchées en cours de route, soit pour éviter l'enlisement de l'affaire. En réalité, la présomption d'innocence est détournée de son objet dès lors qu'il y a inculpation (mise en examen) : sauf à prétendre qu'elle serait prononcée à tort et à travers, ou à aspirer (ce qu'à Dieu ne plaise) à une justice secrète, celle-ci a précisément pour but de désigner le coupable identifié, tant au juge chargé de le juger qu'au public devant qui le procès doit se tenir.

5/ Plus profondément, un autre principe, tout aussi important, est aujourd'hui largement méconnu par les dirigeants politiques : celui de l'exemplarité. On ne redira jamais assez combien la conduite des affaires publiques met à part de ses concitoyens celui qui en est chargé et l'oblige à se tenir au-dessus de tout soupçon, ou du moins à s'y efforcer : il en va de sa propre dignité, mais aussi de sa crédibilité et, tous comptes faits, du bien de la communauté au gouvernement de laquelle il a été élu.

François de Lacoste-Lareymondie est vice-président de la Fondation de service politique