Vous êtes ici » Accueil > La paix des nations > Comment la crise a gagné la présidentielle

Décryptage

Comment la crise a gagné la présidentielle

10 octobre 2008 | Dominique Aubuisson*

En l'espace de trois semaines, la crise financière aura complètement modifié le rapport des forces dans la campagne électorale américaine. Ce tournant sans doute décisif a surpris tout le monde, à l'exception des Français bien sûr, puisque leur journaux leur vendent Obama gagnant depuis six mois (cf. « Élections américaines : pourquoi vous ne saurez pas ce qu'il se passe », Décryptage, 26 septembre).

La raison en est simple : si l'on s'attendait bien à une répercussion de la crise sur le débat présidentiel, on n'avait pas soupçonné à quel point elle allait faire pencher la balance du côté démocrate. Un sondage récent a ainsi montré qu'entre septembre et octobre la part des électeurs faisant confiance au candidat démocrate a augmenté sur ses points faibles que sont l'Irak et les taxes. Or, puisque son discours sur ces sujets est resté quasiment constant, il faut bien en déduire que ce sont les électeurs qui, en regard des prédictions économiques, se sont résignés à ne plus leur accorder beaucoup d'importance. Le dernier débat télévisé a de ce point de vue renforcé l'impression que McCain était dépassé par les événements (mais il convient d'attendre les prochains sondages pour le vérifier).

Comme nous l'écrivions précédemment, le héros sait se battre, mais il lui manque un objectif, un plan face à la crise (on a peine à croire que personne dans le bataillon pléthorique de la campagne républicaine n'a été chargé, lors de l'explosion de la bulle financière, il y a un an, de réfléchir sur un discours de rechange en cas de décrochage de Wall Street). Sans doute le vieux sénateur a-t-il trop étudié la politique sous l'angle des lois qu'il fallait voter au Capitole pour acquérir une vision politique d'ensemble à même de lui ouvrir les portes de la Maison blanche.

 

Obama, malgré lui

Comme le montrent de nombreuses études Barak Obama n'est pas la cause de cette évolution, si ce n'est par sa hiératique décontraction : un Messie c'est bien, un Messie cool c'est mieux. Il a certes dénoncé les dérégulations républicaines mais, comme Bill Clinton s'est empressé de l'expliquer, la loi de dérégulation à laquelle tout le monde pense n'a que peu à voir avec la crise, sans compter qu'elle a été signée par... Bill Clinton. Il a aussi blâmé les dépenses en Irak mais continue de soutenir une augmentation de la présence militaire en Afghanistan. Il déclare avoir choisi Main Street contre Wall Street, la rue contre les banquiers, mais se garde bien de relever que la bulle financière s'est formée et alimentée parce que des banquiers ont prêté au-delà des moyens de la rue sur pression politique.

Bref, Barak Obama s'est contenté de promettre de relever, sans potion amère, le paralytique qui mettra sa foi en lui (parmi les nombreux moyens pour grandir dans la foi, on peut renvoyer à l’édifiante vidéo ci-dessous, extraite du site officiel de sa campagne mais retirée depuis trois semaines, on comprend pourquoi).

Et Obama sait remarquablement profiter tant de la crise que de l'absence d'une réaction politique sérieuse dans le camp d'en face. Il est le candidat de l'anxiété économique face à un Parti républicain qui ne s'est pas réformé et en qui la population n'a plus confiance. Il serait donc totalement erroné de croire que l'évolution de ces dernières semaines résulte d'un choix positif. C'est du reste peut-être la bonne nouvelle : entre l’Obama de la gauche radicale (celui qu'il a toujours été, sans que l'on puisse savoir si c'était ou non un simple tremplin pour son ambition politique) et l’Obama Messie (l'idéaliste dénué du sens pratique qui fait l'essentiel de la politique), seul le second devrait s'installer à la Maison blanche parce que la nécessité de gérer la crise ne lui laissera aucune marge de manœuvre.
 
Il est cependant fort probable que, ne pouvant poursuivre son programme en matière économique et sociale, Barak Obama se réfugiera dans les réformes symboliques pour
donner des gages au camp radical qui l'a soutenu depuis le début. Notamment en matière pro-choice, sur lequel on sait qu'il a des positions extrêmes, mais aussi dans tout un ensemble de domaines où le Parti démocrate s'est, faute d'un autre projet que la haine contre Bush, mis à la remorque des lobbies idéologues. Il n'est pas inutile de rappeler que le parti des Blancs en cols bleus (les ouvriers) n'est pas le Parti démocrate mais le Parti républicain. Comme l'a montré un sondage récent, alors que ce dernier colle à son électorat (36 % se déclarent républicains, 37 % disent être de tempérament conservateur), le Parti démocrate est gouverné par sa frange libérale et déconnecté de son électorat centriste : 43 % se déclarent démocrates, mais ils ne sont plus que 23 % à se dire libéraux.
 
Reste bien évidemment une inconnue : en un mois, un autre événement pourrait tout à fait repropulser McCain sur l'avant-scène. On se gardera d'oublier qu'on l'a déjà donné pour politiquement mort au moins deux fois depuis un an, qu'à chaque fois il s'en est sorti, et à chaque fois vainqueur.
 
Voici donc l'extrême ironie : aucun des prétendants n'est en mesure de gagner l'élection sur sa seule candidature parce qu'aucun d'eux ne s'appuie sur un projet politique fort. À n'incarner que des figures, celle du héros et celle du Messie, les candidats américains se sont condamnés à laisser les circonstances décider de leur victoire à leur place.
 

Du côté des catholiques


Du côté des catholiques, quel est l’impact de la nouvelle donne ? Si les libéraux se réjouissent, la perspective d’une victoire d’Obama ne modifiera pas fondamentalement le paysage de l’Église américaine, déjà profondément clivée, et de manière beaucoup plus radicale qu'en France : entre les catholiques tentés par la sécularisation et ceux qui ont pris le train lancé par Jean-Paul II et Benoît XVI, on a affaire à deux mondes qui s’ignorent, sauf quand ils ne peuvent faire autrement. Et cette division départage toutes les institutions catholiques, depuis les commissions de la conférence épiscopale jusqu'aux mouvements et paroisses en passant par les universités et les congrégations religieuses.

Si la campagne électorale avive les antagonismes, c'est surtout parce que le clivage recoupe parfaitement les camps politiques. Il ne faut cependant pas trop en surestimer l'importance.

D'abord parce que la vie politique américaine reste façonnée par un idéal encore imprégné du protestantisme des origines, avec lequel les catholiques quels qu'ils soient ont toujours été mal à l'aise. Ils sont donc, par nature si l'on peut dire, partagés entre les deux camps.

Ensuite parce que l'élément-clé de répartition politique actuel est et reste la défense de la vie. Or, si elle est contraignante du point de vue de la conscience, cette question ne constitue pas la seule boussole d'une politique chrétienne (et c'est d'ailleurs par là que les catholiques démocrates justifie leur appartenance politique).

Enfin, il y a fort à parier que le pragmatisme américain reprendra vite le dessus : le réseau du catholicisme libéral trouvera sans doute une nouvelle énergie dans l'élection d'Obama, mais les rapports de force dans l'Église américaine dépendent de beaucoup d'autres facteurs, et notamment de ses lieux de vitalité, au rang desquels on trouve les familles et les jeunes, prêtres ou laïcs.



* Dominique Aubuisson est chercheur, réside dans le Michigan.

Commentaires (4)

Thierry Jallas (17/10/2008): Il me semble que vous devriez préciser le sens du mot libéral, traduction de "liberal", qui n'a rien à voir avec le "libéral" français (correspondant au "libertarian" états-unien)
Claude Nauwelaerts (17/10/2008): Tout semble en effet désigner Obama comme futur vainqueur des élections présidentielles. Mais ce serait bien la première fois que le vieil adage serait démenti par les faits. Selon une vieille et tenace tradition , pour devenir président des USA, il faut être WASP : White, Anglo-Saxon, Protestant. Les seuls qui semblèrent y avoir échappé l'ont payé de leur vie : rappelez-vous les frères Kennedy qui avaient eu le tort d'être catholiques. Inutile de rappeler que le sénateur Obama cumule les deux autres carences. Il est donc condamné à l'échec, soit avant, soit après... Gageons que ce sera avant, vers la fin de ce mois d'octobre, suite à un événement majeur "imprévu", comme suggéré dans l'article ( Reste bien évidemment une inconnue : en un mois, un autre événement pourrait tout à fait repropulser McCain sur l'avant-scène ) .Sera-ce par exemple l'Iran ? On le saura bientôt.
Didier Gourguechon (23/10/2008): Comment peut-on simplifier l’analyse au point d’ignorer de simples évidences et de pratiquer le journalisme approximatif que l’on reproche à ces pauvres -et mauvais- journalistes français ? Que nos journalistes d’informations soient en France d’un niveau professionnel très insuffisant, c’est d’accord. Mais de là à leur reprocher de s’être trompés en permanence sur l’élection présidentielle américaine, il y a un pas qu’un bon journaliste ne franchit pas.

1/ Si D.Aubuisson était abonné à « La Croix » par exemple, il aurait pu constater qu’à aucun moment l’un des candidats n’a été confondu avec le messie, et n’a été considéré comme le gagnant incontournable. Pas plus Clinton que les autres.

2/ Nous ne vivons pas aux USA, et la presse française ne relate pas la campagne américaine comme les journalistes américains.

3/ Non, les USA ne sont pas l’Amérique et ne sont pas un pays comme les autres. C’est la 1ère puissance mondiale, qui du fait de sa force a réussi à imposer une mondialisation, dont les règles ont dénaturé le libéralisme d’Adam Smith en un droit régi par la loi du plus fort. Pour avoir vécu à Détroit, et avoir travaillé plusieurs années au Brésil, en Argentine et au Vénézuéla, je peux facilement affirmer que les USA sont un pays de domination qui oublie quelquefois que tout le monde ne partage pas ses positions surtout en matière politique. La crise financière actuelle le démontre assez.

4/ C’est vrai en politique et en économie, mais c’est vrai aussi sur le plan éthique. En matière d’écologie, les USA écoutent un peu Al Gore mais suivent Bush. Sur le plan social et racial, les reportages que l’on voit tous les jours à la télé montrent que ce que j’ai connu il y a 20 ans dans la «Bible Belt» n’a pas changé. Beaucoup d’américains restent vicéralement racistes, et méprisent les noirs et les indiens. Alors pourquoi les français ont-ils de la sympathie pour Obama ? Uniquement parce qu’il est noir, beau et sympathique ? Je reprocherais volontiers à Monsieur Aubuisson de ne pas chercher des raisons moins suspectes et de sous-estimer la culture politique moyenne du français moyen. Pour s’en convaincre il n’a qu’à reprendre la presse française après que Barak Obama ait fait son magnifique discours sur le racisme et la religion. C’est de ce jour qu’Obama a fait la différence dans le coeur de beaucoup de français... grâce à leurs journalistes, qui attendent toujours de Mc Cain la démonstration de cette hauteur de vue sur des valeurs qui sont essentielles non seulement pour les américains, mais pour les européens aussi.

Quand à la caricature du messie, D. Aubuisson sait bien, comme chercheur, que c’est une casserole qu’on attache aux basques de ceux que l’on veut déconsidérer, comme Roosevelt le faisait avec de Gaulle, il y a plus de 50 ans, et notre droite l’an dernier avec Ségolène. Nos journalistes ne sont pas toujours à la hauteur, c’est vrai. Raison de plus pour l’être quand on veut leur donner une leçon.

Bien cordialement.
Didier Gourguechon.
De D. Aubuisson à D. Gourguechon (23/10/2008): En publiant un billet d'humeur sur le site de Liberté Politique, je n'entendais pas faire oeuvre de journalisme, car ce n'est pas mon métier. Je tenais simplement à alerter quelques Français sur l'incroyable distance entre les échos de la campagne en France et la réalité. Je fais l'effort de lire, de regarder et d'écouter des médias des deux bords aux Etats-Unis et je constate que l'on n'entend dans les journaux français (j'admets ne pas consulter souvent le site de La Croix) que le haut-parleur gauche des médias américains. Je constate aussi que les réajustements de l'information en France se calquent non sur l'évolution de l'actualité mais sur les réajustements stratégiques d'un nombre très limité de ces médias de gauche, ou encore que l'on retrouve dans les médias français des rumeurs et des diffamations au moment où elles apparaissent sur les blogs de la gauche la plus radicale (curieusement, celles colportées par les radios de la droite, de loin les plus influentes, ne traversent jamais l'Atlantique ; ce que je ne déplore pas, du reste).

Mon hypothèse est que les correspondants français aux USA puisent, par routine peut-être, par manque de temps certainement, dans les grands médias comme le New York Times, CNN ou MSNBC, qui autrefois faisaient la différence entre information et opinion mais qui aujourd'hui sont devenus des machines de guerre électorale au service du parti démocrate (et qui, par voie de conséquence, ont énormément perdu de leur audience et de leur influence, sauf chez les démocrates et les journalistes français).

Quoi qu'il en soit de la validité de mon hypothèse, j'admettrais bien volontiers me tromper sur le fond si la distorsion entre la réalité et sa réécriture française ne se retrouvait au niveau des sondages : l'écart de 5 à 6 points entre les deux candidats aux USA (écart on ne peut plus classique dans une démocratie) devient un écart de 50 à 60 % en France (une telle unanimité, nous ne l'avons connue qu'au second tour de la présidentielle opposant J. Chirac à J.-M. le Pen). Les Français sont-ils donc à ce point lucides ? Ou bien sont-ils tout simplement mal informés ?

Ah oui, c'est vrai, j'oubliais l'explication qui arrange tout : à la différence des Français, les Américains sont des racistes invétérés pour qui la couleur de peau est la première différence qui compte en politique. C'est sans aucun doute le cas pour une frange minoritaire d'entre eux, les extrémistes bien utiles pour alimenter l'argument imparable de D. Gourguechon selon lequel "les reportages que l'on voit tous les jours à la télé montrent que ce que j'ai connu il y a 20 ans dans la "Bible Belt" n'a pas changé". Malheureusement, je n'ai pas accès à cet inestimable étalon de l'objectivité et de la finesse d'analyse que sont les reportages de la télévision française. En revanche, je n'ai pas vu un seul sondage aux Etats-Unis montrant un glissement électoral surprenant par rapport à l'élection précédente, la couleur de la peau de Barak Obama ne faisant en réalité que participer à, et renforcer des tendances qui tiennent d'abord à d'autres clivages.

Contrairement à D. Gourguechon, je pense donc que ce sont les sondages américains qui reflètent le mieux la réalité de l'élection américaine, et non le plébiscite par la France du candidat démocrate. D'une part parce que les Français ne trouvent pas dans leurs médias l'information équilibrée qui leur permettrait de se forger une opinion justifiée ; d'autre part parce que les Américains continuent de manifester par leur persistante résistance à une gigantesque opération de marketing sous la bannière du messianisme (650 millions de dollars, je répète : 650 millions !, le double de McCain, plus que les sommes engagées par les deux candidats de l'élection présidentielle précédente) qu'ils attendent encore de Barak Obama l'énoncé d'un projet politique à la hauteur de sa starisation. Pour tout dire, je crois que face à un candidat de faible poids comme John McCain, après 8 années de bushisme, et avec sa cote d'amour auprès des journalistes et des "people", si Barak Obama ne mène pas de 20 points dans les sondages comme il le devrait, il en est le premier responsable.
D. A.

L’espace « commentaire » est exclusivement ouvert au débat. Les commentaires contenant des attaques personnelles, des propos discourtois ou des éléments publicitaires sans valeur ajoutée au thème de la discussion ne seront pas retenus par le modérateur.

busy