La dernière crise de l’euro n’a pas échappé à ce scénario et les observateurs ont assez largement estimé que l’Allemagne avait, une fois de plus, « gagné » en imposant, face à une position plus flexible de la France, une cure d’austérité à toute l’Europe.
Cette lecture des événements laisse supposer que nous ayons affaire à deux gouvernements clairement conscients de leurs intérêts et les défendant avec détermination.
Le biais de l’idéologie
Ce serait oublier combien l’idéologie européenne biaise les choses.
Le gouvernement français se présente dans cette affaire comme le chevalier blanc décidé à défendre l’euro coûte que coûte, demandant des sacrifices aux États du Sud et la solidarité à l’Allemagne. Mais la France a-t-elle vraiment intérêt à défendre l’euro ?
On sait — et ce qui ne le savent pas peuvent lire le petit livre que vient de publier à ce sujet Alain Cotta, Sortir de l’euro ou mourir à petit feu (Plon), combien l’euro, tel qu’il est géré depuis dix ans, est devenu asphyxiant pour l’économie française, surtout depuis que l’Allemagne a pris des mesures internes (réduction de salaires, TVA sociale) pour prendre un avantage compétitif sur ses concurrents : même l’agriculture allemande taille aujourd’hui des croupières à la française par l’effet du différentiel de hausse de prix ! Et que dire de l’industrie !
Cet avantage est encore plus net vis-à-vis des autres partenaires de la zone euro. Mais on sait aussi combien l’euro surévalué, imposé jusqu’à une date récente par les Allemands et Monsieur Trichet, nous a coûté en perte d’emplois industriels et de services au bénéfice du reste du monde. En fait, c’est toute l’économie française qui meurt à petit feu de ce régime que pourtant notre gouvernement s’évertue à défendre bec et ongles dans les négociations européennes comme s’il y trouvait un avantage décisif.
Ajoutons que les statuts de la Banque centrale européenne interdisent de monétiser la dette publique et donc ferment la voie à la seule manière de régler la question de la dette souveraine sans casser la croissance.
L’intérêt des classes dirigeantes allemandes
Mais l’Allemagne elle-même a-t-elle vraiment intérêt au maintien de l’euro ? Oui, si on fait la part de la névrose qui la pousse à accumuler des excédents, parce que cela correspond à la fois à la psychologie d’un pays vieilli, anxieux de l’avenir, et à l’intérêt de ses classes dirigeantes qui n’obtiennent ce résultat qu’en bridant les salaires et le pouvoir d’achat des salariés allemands tout en engrangeant à l’exportation des profits massifs.
On peut cependant douter de cet intérêt si on considère que les excédents ainsi accumulés par l’Allemagne au sein de la zone euro ne l’empêchent pas, elle aussi, de se désindustrialiser. Si dans la microéconomie de Jean de la Fontaine , la fourmi peut épargner sans être prêteuse , dans la macroéconomie internationale, elle est bien obligée de l’être, car que faire de ses excédents sinon de les prêter et les prêter à qui ? Aux cigales précisément, soit les pays déficitaires d’Europe et les États-Unis. Et comme on n’a jamais vu les cigales se transformer en fourmis, ces prêts, jamais remboursés, ne profiteront guère aux Allemands.
Vers une dépression généralisée ?
Et même si l’euro profitait vraiment à nos voisins d’outre-Rhin, en voulant le maintenir par une cure d’austérité imposée à toute l’Europe, à quoi arriveront-ils, sinon à une dépression généralisée ? L’économie allemande qui, faute de vivre du pouvoir d’achat de ses propres salariés pressurés sans merci, vit surtout de celui de ses voisins, ne s’effondrera-t-elle pas à son tour si ce pouvoir d’achat se résorbe sous l’effet de la rigueur qu’elle leur prêche ?
Il se résorberait aussi, dira-t-on, s’ils dévaluaient — ce qui implique l’éclatement de l’euro —, sauf que dans le cas de l’austérité sans dévaluation, le cercle vicieux de la récession est sans fin : effondrement de la consommation, effondrement de la production et des recettes fiscales, nouveaux déficits etc., alors qu’une dévaluation permet de redémarrer sur un bon pied.
C’est l’ancien chancelier Schmidt lui-même, lequel pourtant n’a jamais passé pour un laxiste qui, tout en dénonçant l’incompétence économique de l’équipe Merkel, rappelle que « l’assainissement du budget ne saurait être l’impératif suprême ».
La propension des élites françaises à l’idéologie, privilégiant les intérêts de la construction européenne sur ceux du pays, et la névrose accumulatrice allemande se conjuguent ainsi en une partie de bras de fer étrange où chacun se bat pour autre chose que son véritable intérêt. L’obscurcissement des esprits est tel, des deux côtés du Rhin, que l’on n’hésitera pas à comparer cette empoignade à un « combat de nègres dans un tunnel ».
Mais elle fait une victime encore plus importante que la France et l’Allemagne, c’est l’Europe elle-même, non pas l’Europe comme appareil institutionnel mais l’Europe comme réalité — hommes, femmes, champs, usines — qui, faute d’avoir encore une perception réaliste de ses intérêts, face à la conjugaison de concurrents qui, eux, l’ont (États-Unis, Chine, Inde, Russie), glisse chaque jour un peu plus sur la pente du déclin.
[1] Nous évitons le terme de « couple » dont on sait combien les Allemands l’ont en horreur.
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Philippe Grillon (02/08/2010):
Votre vision du rapport économique France Allemagne est bien trop politique alors que le role des états sur le plan économique au fils des années a complètement changé. De simples régulateurs, ils sont devenus acteurs au même titre que les entreprises en produisant des services, en s'endettant sur les marchés financiers...Avec pour conséquence, que la seule règle qui les régit maintenant, c'est l'équilibre de leur compte d'exploitation comme n'importe quelle entreprise. Chaque fois qu'un homme politique ouvre la bouche pour promettre une dépense nouvelle, cela correspond à une écriture comptable "dépense" pour ce compte d'exploitation. Et le ministre des finances appelle ses banquiers pour emprunter ou augmente ses tarifs de vente (impôts directs, indirects..) auprès de ses clients contribuables. La "marxisation" de la société française a encouragé les hommes politiques à laisser croire que l'état était au-dessus de la règle de l'équilibre du compte d'exploitation ce qui nous a conduit à plus de 40 années de déficit budgétaire. Avec la crise des subprime et de la Grèce, c'est un rappel à l'ordre brutal. Ce qui différencie l'Allemagne de la France, c'est justement la culture du compte d'exploitation qui est très ancré en Allemagne. Dans une entreprise, de l'artisan à la multinationale, on sait qu'il est ridicule d'emprunter pour financer des dépenses de fonctionnements sans des recettes adéquates. Nos hommes politiques en France se comportent depuis trop longtemps comme des monarques tout puissants, voulant montrer avec une inflation règlementaire leur capacité à régler tous les problèmes de la vie courante avec des financements publics complètement empruntés. Ils pensent que leur réélection est à ce prix.Le résultat d'une telle méthode: l'allemagne nous distance tous les jours sur le plan de l'efficacité industrielle, et maintenant, plus grave, sur le plan agricole car nos fonctionnaires agricoles ayant dépassé en nombre nos producteurs agricoles, notre part dans la production agricole recule chaque année dépassée par celle de nos voisins allemands. Pauvres paysans français qui croulent sous le poids d'innombrables réglementations et que l'on anesthésie à coup de subventions...! Triste gestion, 10 ans d'incurie, un véritable massacre, alors il est grand temps d'enseigner la culture de l'équilibre du compte d'exploitation à nos dirigeants. Tous les autres discours sur l'europe, l'euro... ne sont que des incantations inutiles pour laisser croire à la toute puissance du monarque. La politique de la France a un besoin urgent dans le discours et les actions de ses hommes politiques de se reconcilier avec les comptes d'exploitation, la politique de la France doit apprendre aux Français à user de la liberté pour entreprendre, la politique de la France doit oublier le socialisme interventioniste du 20e siècle qui accélère son déclin au quotidien.



