Et nous ne sommes pas les seuls. Il y en a d'autres qui voient le monde par leurs écrans et transforment en milliers de milliards de dettes ou de gains ce que la foule anonyme ne comprend pas. Les Grecs et les Portugais se seront ainsi fait avoir par les golden boys comme les Noirs et les Chicanos de la banlieue de Chicago. Et au pays de plonger, et au contribuable d'éponger. Les plus malins s'en sortent, sous les applaudissements de la plèbe et du parterre. Comme la foule ne s'intéresse qu'à la santé de Loana ou aux adoptions de Madonna, cela se fait sans coup férir.
Le gouvernement anglo-saxon est devenu sous Bush et Paulson une des succursales de Goldman Sachs, comme le pouvoir français une succursale de Bettancourt-l'Oréal (Mitterrand jadis, aujourd'hui Woerth, ministre du budget) ou de LVMH (Madame Chirac, connue pour « sa connaissance du luxe » d'après Bernard Arnault, témoin du deuxième mariage de Sarkozy).
À Trichet, poursuivi en son temps pour les différentes et rocambolesque escroqueries du Crédit Lyonnais (vous vous souvenez de l'incendie ?), succèdera l'an prochain un certain Vetri à la tête de la BCE, qui est aussi un banquier de Goldman Sachs, « la banque d'affaire des gagneurs », des super Tapie, qui avait organisé avec les cousins oligarques la ruine de la Russie exsangue d'Eltsine, contrainte de brader toutes ses richesses nationales aux mains d'une poignée de voyous, pendant que vingt millions de pauvres hères mouraient faute de soins, de retraites (préparons-nous à perdre les nôtres, comme les Grecs) ou de chauffage, en se saoulant à l'alcool de bois ou à la vodka frelatée de la famille Bronfman.
Ce génocide de slaves est davantage passé inaperçu que celui perpétré par les nazis, mais ne sommes-nous pas dans le Meilleur des Mondes ? Toute thérapie de choc n'a-t-elle pas son prix ?
Le monde qui va venir
J'ai parlé de Gogol, pas de Google (on ne sait jamais, par les temps qui courent…). Dans son chef-d'œuvre inachevé, Gogol, contemporain de quelques génies comme Balzac, Edgar Poe ou bien Dickens, comprend le monde qui va venir. Ces grands auteurs inventent d'ailleurs deux genres littéraires modernes comme le fantastique ou le policier, si caractéristiques de l'époque pancapitalistique. Ils sont conspirationnistes avant l'heure. Dans les Âmes mortes, Gogol décrit la geste amusante de Tchitchikov, affairiste sans scrupules dans lequel on a voulu reconnaître le diable, mais ce serait trop facile…
Le livre se passe à l'époque tsariste. C'est toujours la Russie avec ces espaces infinis, ces tzars inexistants, sa bureaucratie dégoulinante et ses matières premières, ici les hommes. Tchitchikov profite d'une énième absurdité bureaucratique : les propriétaires des serfs payaient des impôts sur les serfs qu'ils possédaient, serfs qu'on appelait donc des âmes.
Or il se trouve que les propriétaires, les barines, comme on disait alors, possédaient ces « âmes » même après leur mort, jusqu'au prochain recensement, car il y avait déjà des recensements (il y en a même dans la Bible, et le dieu de David lui envoie une peste pour en avoir pratiqué un), et les impôts qui allaient avec. Tchitchikov promet des baisses d'impôts lui aussi… « Je vous affranchis et de vos impôts et de vos problèmes… » Un vrai ingénieur financier !
Que fait donc Tchitchikov ? Il parcourt la province, la grande plaine russe, et il convainc les propriétaires et autres hobereaux de lui vendre pour une somme modique leurs serfs morts. Il pourra ainsi se constituer une propriété fictive grâce à laquelle il espère ensuite obtenir un bel emprunt. Il spéculera sur ces fonds, pardon ces morts rachetés à bon prix, croître et multiplier. La roublard deviendra ainsi un « pouzaty », un « ventru », « un de ceux qui posent leur séant quelque part, qui y deviennent puissants et pleins d'espoir ».
Il y a quand même une différence entre les gens de Goldman Sachs et Tchitchikov : lui spécule sur des morts (comme nos politiciens qui les font voter), eux sur des vivants ; certes des vivants si stupides dont on ne sait plus s'ils sont vivants.
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Commentaires (3)
article très intéressant sur la forme et d'ailleurs très bien écrit, mais sur le fond, on reste un peu sur sa faim.
Devant l'évidence de la gabegie, du clientélisme électoral et de la fraude comptable à laquelle la Grèce s'est livrée à corps perdu depuis de nombreuses années, pourquoi se réfugier derrière des attaques contre les banques, qui, pour une fois n'ont rien fait que leur travail, à savoir prêter aux Etats ? Devant des besoins de financements devenus gigantesques, les établissements financiers ont refusé de prêter ce qui a provoqué l'augmentation mécanique des taux d'intérêts. Est-il malsain que le pays mal géré puisse difficilement emprunter ? Et si vous trouvez que la Grèce emprunte à des taux trop élevés, que ne lui prêtez-vous pas vous-même un peu de votre patrimoine ?
Je lis ici que les Grecs se sont fait avoir. Pourtant, leurs élus l'ont été démocratiquement et ils ont mené la politique que la majorité des Grecs voulait voir mener : l'embauche de nombreux fonctionnaires, des dépenses massives entretenant l'illusion de la relance, la taxation systématique du secteur privé qui a fini par déserter ou par escamoter ses revenus.
Aujourd'hui, je suis furieux de voir dans la rue tous ces excités qui crachent sur la main que nous leur avons tendu (avec nos impôts).
J'espère que la France saura tirer les leçons de la crise grecque et aura le courage de mener dans la douleur une vraie politique de rigueur avant qu'il ne soit trop tard. Si nous ne le faisons pas, je gage qu'une politique bien plus dramatique ne nous sera imposée de l'extérieur.



