L'accession de François Hollande au sommet de l'Etat fut sans conteste un succès - un de plus - de l'antiracisme. Cependant, pas pour les raisons que l'on croit.
Selon une lecture simple, la victoire socialiste consacre le rejet du représentant élyséen de la «lepénisation des esprits». Souvenons-nous de la sombre période à laquelle le président du «changement» mit un terme. Eric Zemmour reçu en héros à l'Assemblée nationale. La possibilité (quoique sous les insultes) de dire au plus haut niveau du pouvoir que «toutes les civilisations ne se valent pas». Nicolas Sarkozy, contorsionniste de talent, passé de l'immigration choisie à la nécessité d'en réduire le flux de moitié, de l'éloge de la diversité à l'amalgame entre Roms et délinquants, de l'apologie d'un monde ouvert à l'éloge des frontières, de la discrimination positive à la priorité nationale (quoique sans le dire explicitement), d'Attali à Buisson, le tout offert en bouquet, clin d'œil à l'appui, aux électeurs de Marine le Pen. Tout cela, c'est donc bien fini. Avec le stimulant toujours actif, bien que limité dans les urnes, de l'immigrationisme radical des ultra du front de gauche, l'antiracisme ouvrirait de nouveau en grand les portes de la maison France, avec pour symbole la constitution du premier gouvernement Ayrault, le savant panachage des couleurs qui l'inspira et la présence en son sein de Christiane Taubira.
La réalité est plus subtile. Au-delà de son exaspérante marionnette, la «lepénisation des esprits» travaille toujours la société en profondeur. SOS racisme, le MRAP, la LICRA et autres officines ont toujours de plus en plus de mal à faire pleurer dans les chaumières de France sur un simple fax à l'AFP. Les essais de journalistes inspirés contre l'idéologie antiraciste fleurissent dans les vitrines de nos librairies. Et, fait marquant de la dernière présidentielle, Marine le Pen avec dix-huit pour cent des voix, hisse sa formation à un sommet historique et, surtout, en fait un parti (presque) normal.
Il y a plus grave. Que Nicolas Sarkozy, passant aux Barbares, dît crûment qu'il y a «trop d'étrangers» en France était déjà un événement. Mais que son rival de gauche ne clamât pas le contraire dépassait l'entendement. C'est pourtant ce qui est arrivé. A une semaine du premier scrutin, pressé à plusieurs reprises de livrer le fond de sa pensée sur le sujet, monsieur Hollande, quoique partisan du droit de vote des étrangers, s'y est obstinément refusé [1]. Il faut donc prendre acte d'un miracle: un candidat socialiste n'ose plus dire que «l'immigration est une chance pour la France». Il faut croire que seule l'est la diversité française.
Nouvelles couleurs de l’antiracisme
Dans ce climat, faut-il renoncer à parler d'antiracisme omnipotent?
Que l’on se rassure. Et se garde de sous-estimer la capacité de mutation de l'antiracisme. Son pouvoir de changer de couleurs – elles sont nombreuses et contradictoires – sans transiger sur l'essentiel.
L'antiracisme, rappelons-le, est une morale sans idée du Bien, sans idée claire non plus, forcément, du mal. Elle lui préfère la notion d'intolérable. Notion vide de contenu intelligible, mais propice à l'indignation, c'est tout ce qu'on lui demande. L'intolérable, ce n'est pas le mal, c'est le pire. Où commence le pire? Quand on ne peut plus le tolérer. Exemple: le refus de l'immigration incontrôlée est intolérable tant que l'immigration incontrôlée, elle, reste (politiquement) tolérable. Dans le cas contraire, il convient de changer d'intolérable. Par chance, il y en a toujours d'autres sur le marché.
Remémorons-nous notre dernière campagne présidentielle. L'immigration (sauf tout de même pour tout ce qui s'agitait à la gauche du placide François, ce qui fait un peu de monde) y a cessé d'être une question interdite. Devenue un sujet de débat, elle s'est par là même effacée (au moins partiellement) du champ de l'antiracisme.
Mais, Dieu merci, il reste des sujets non questionnables. Ainsi, bien sûr, l'éternelle lutte contre le patriarcat, le machisme et la violence-faite-aux-femmes, dont la parité minutieuse du premier casting gouvernemental, la création d'un ministère des droits des femmes et la volonté implacable et empressée de Christiane Taubira et Najat Vallaud-Belkacem de faire renaître de ses cendres le délit de harcèlement sexuel devaient éteindre la potentialité problématique.
Une indifférenciation en remplace l’autre
Mais aussi - de façon plus significative - la lutte contre l'homophobie- précisément pour le mariage gay et lesbien. Pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, des sociétés inventent une extraordinaire filiation homosexuelle? La carte familiale dans laquelle s'inscrivent les humains se redessine d'une façon inouïe, redéfinissant de fond en comble leur origine? Un détail. En tout cas une révolution tranquille. Le mariage et la filiation homo ne méritaient pas d'être effleurés dans le débat où messieurs Hollande et Sarkozy se sont étripés longuement sur l'opportunité, ou non, de la fermeture d'une centrale nucléaire sur vingt-quatre et sur les avantages, ou pas, de la TVA sociale. Le dernier n'a pas jugé bon de préciser qu'il était (à la différence de maints de ses collègues de l'UMP) contre. C'était seulement, sans doute, une opinion toute personnelle. Quant au premier, s'il n'a pas cru utile de rappeler qu'il était pour, c'était parce que la chose était acquise d'avance dans l'opinion, comme l'évidence même.
Ainsi, politiquement, une indifférenciation en remplace une autre. L'immigration sans limite laisse la place à la liberté d'avoir, au choix, deux mères, deux pères, voire un père et une mère. L'effacement des frontières quitte le domaine, finalement peu rassurant, du brassage de populations, pour se retrancher sur le plan des mœurs et des modèles familiaux. Tout bien réfléchi, pour cette divine liberté, on restera entre soi. C'est plus sûr. Les frontières extérieures, tant qu'on voudra, si cela peut, entre autres avantages, nous protéger des barbus liberticides. Mais les limites intérieures, les invariants anthropologiques, jamais! Nous avons lu sous la plume d'Edgar Poe que, face à la Mort rouge, «mille amis vigoureux» se retirèrent «vers la profonde réclusion d'une abbaye fortifiée», dont ils «soudèrent les verrous», pour vivre en sécurité une existence libre, joyeuse et voluptueuse. L'entreprise de ces jouisseurs bunkerisés a mal fini, mais elle était bien partie. Le tout est de savoir conjuguer, comme certains savent le faire en Europe du Nord, xénophobie et libertaro-hédonisme.
A la table des élites
Ce n'est pas tout. La «lepénisation-des-esprits» – elle-même – épouse le virage de l'antiracisme négocié en douceur autour du changement de règne. L'arrivée fracassante de Marine le Pen, décoiffée de ses cornes, dans le paysage républicain invite à lire de près son épais drapeau: l'antiracisme différencialiste - plus précisément nationaliste.
Comme Nicolas Hulot avec les derniers Indiens «authentiques» d'Amazonie, notre nouvelle star médiatique lutte pour la survie d'une tribu menacée dans la jungle planétaire: la petite nation française - victime de la mondialisation sans âme, des fanatiques religieux, des banquiers apatrides et des technocrates européens. Malgré un air de famille entre le programme du Front national et celui des Radicaux de la Troisième république (jacobinisme, socialisme, laïcisme), gardons-nous de confondre Marine le Pen avec Jules Ferry. Celui-ci, tranquillement assis sur la supériorité de la civilisation française, se penchait avec une bienveillante commisération sur les «races inférieures», les autres. Celle-là, à la fois plus modeste et plus orgueilleuse, tente de conjurer tout bonnement la disparition d'un peuple chétif, le nôtre.
Loin des rêves évangélisateurs et colonisateurs de la France, des croisades et des protectorats ultra marins, l'ambition de madame le Pen est, moins large et plus hargneuse, de faire dîner le petit peuple français à la «table des élites».
A y bien regarder, les rassemblements autour de la blonde avocate ne sont pas sans évoquer les gays prides: la fierté n'y est pas tranquille du tout. Elle est convulsive, comme le ver que l'on écrase. On y retrouve le même mélange de fébrilité et de morgue, d'arrogance et de jérémiade, typique de la victimisation antiraciste.
Comme toutes les victimes, les Français ont presque tous les droits. Et très peu de devoirs.
Certes, l'on s'effraye d'entendre la présidente du Front national, quelquefois, nommer les choses par leur nom. Et partant, de suggérer que le réel oblige. Un jour, à propos de l'avortement, elle fait scandale en déclarant que, à côté du droit-des-femmes-à-disposer-de-leur-corps, «il y a une tierce personne dans ce corps». [2]. Pendant la même Journée de la femme, elle maintint qu' «un enfant est le fruit d'un papa et d'une maman», «dans notre civilisation» - mais aussi, par réflexe incongru de résistance à l'antiracisme, selon «la volonté de la nature»[3]. Ce serait dommage de se fâcher avec les derniers catholiques qui subsistent dans son parti.
Soeur Marine propose même d'aider les femmes enceintes en détresse, par des dispositifs d'assistance psychologique et financière. Un doute nous effleure pourtant: ces mesures, comme tout ce qui relève de la politique sociale dans son programme si on l'a bien lu, ne seraient-elles pas destinées aux seules femmes françaises? Devoir de protéger les enfants conçus ou droit de la nation française de faire naître ses foetus? L'antique folie républicaine et missionnaire brûlait d'éradiquer l'esclavage au-delà des océans; Marine pourrait préférer, plus raisonnablement, renoncer à limiter l'avortement partout entre les Pyrénées et les Ardennes.
Quant à la filiation hétérosexuelle, si elle osa discrètement la qualifier de naturelle, l'on fut surtout heureux de réentendre qu'elle est principalement culturelle. Et la culture française, comme toutes les autres, a le droit inaliénable et sacré d'être reconnue et protégée: la pointe du combat est là.
Antiracisme « différentialiste »
L'antiracisme du Front national ne date pas d'aujourd'hui: déjà du temps du père, on y cultivait un «relativisme culturel attaché à préserver les spécificités de chaque peuple. De sorte que les militants se réclament d’un nationalisme qu’ils qualifient eux-mêmes de «différentialiste» [4].
Mais il prend une tournure de plus en plus nette, par son incarnation dans une figure maternisante.
Mesdames Taubira et le Pen, chacune sur son nid, couvent tendrement leurs petits. Ces mères de famille contemplent, d'un œil toujours attendris, jusqu'à leurs bêtises, forcément innocentes. Sans cesse en alerte, elles aiguisent leur bec à la moindre attaque. Elles se transforment en harpies, dès que pointe l'orgueil mâle et blanc contre les «jeunes» des cités, les descendants d'esclaves et les femmes ou le capitalisme mondialiste contre les petits Français.
Maman Le Pen n'oublie aucun de ses enfants. Elle fait montre d'une sollicitude toute particulière pour les plus discriminés d'entre eux. Les pauvres et honnêtes travailleurs qui ne roulent pas, eux, en BMW avec l'argent des autres, c'était acquis. Mais aussi de nouvelles victimes de la haine antifrançaise. Les femmes: le féminisme, tout compte fait, n'est-il pas un combat français, ou au moins typiquement occidental? [5] Et encore, ringardisant tout d'un coup les grosses blagues virilisantes de Papa, les homosexuels. Si figurez-vous. Car eux aussi, dans une France occupée, «souffrent. Ils souffrent ces gens (...). Dans les banlieues (…), ils sont montrés du doigt (…). J’en connais beaucoup qui vivent ça vraiment comme une ségrégation quelque part dans certains quartiers», témoigne, la larme à l'oeil, Louis Aliot.
Certes, Marine le Pen ne joindra pas, demain, lors de la légalisation de l'adoption par les homosexuels, sa voix de fumeuse aux cris de joie hollandais.
Car il y a des nuances. De François Hollande à Marine le Pen, il y a plusieurs maisons dans la demeure de la République. Selon les libertaires (dits de gauche), pour que tout soit permis, restons - ou presque - entre nous. Selon les différentialistes (dits de droite), dès lors que l'on reste entre nous, tout - ou presque - est permis.
Là est le charme varié de la lutte, unanime et jamais faiblissante, contre toutes-les-discriminations.
Photo : autocollant du Mouvement contre le racisme et pour l'amitié entre les peuples (MRAP) © Wikimedia Commons / Trace
[1]Des paroles et des actes, lundi 30 avril 2012.
[2]egora.fr, 8 mars 2012
[3] chat sur Francetv2012, http://www.francetv.fr/2012/le-pen-manque-encore-30-signatures-108329, publié le 9 mars 2012
[4] Sylvain Crépon , «L’extrême droite sur le terrain des anthropologues. Une inquiétante familiarité», Socio-anthropologie, N°10/2001.
[5]«Tandis que les historiques du Front national voient le féminisme (…) comme une menace pour les valeurs françaises traditionnelles, les nouvelles générations frontistes font le raisonnement inverse.» (Sylvain Crépon, «Un national féminisme: l'égalité homme/femme selon le FN», in Enquête au coeur du nouveau Front national, Nouveau Monde Editions,1er mars 2012)










Merci Jean pour vos références (Cespédès et Bebassa), que je ne manquerai pas de consulter. J'ai parlé sans doute trop rapidement du "prétendu" racisme du Front national. Par son antiracisme, c'est à dire sa fixation victimaire sur l'"identité", il participe en effet à un mouvement plus global de repli hargneux, et de fermeture à l'idée de vérité qui, vous avez probablement raison, peut être beaucoup plus radical ailleurs. De là, néanmoins, à parler de solution finale inéluctable, ce me semble un tout petit peu... radical. Bien cordialement, D. de C.
Je vous trouve bien optimistes. L'antiracisme promu par nos élites intellectuelles et universitaires (Vincent Cespédès, Esther Benbassa, etc.) plus ou moins crypto-communistes, prend, avec retard comme d'habitude, le même chemin de plus en plus radical et mélaniste qu'il a pris aux USA, avec en tête les Indigènes de la République qui sont l'équivalent chez nous de ce qu'est Nation of Islam là bas, nourrit de l'Afrocentrisme, et de la théorie de la mélanine qui n'a rien a enviée a la théorie de la race aryenne d'antan. L'antiracisme est une idéologie radicale pour ne pas dire extrémiste par nature, et croire qu'elle peut reculer ne seraît-ce que d'un centimètre carré est erreur. Celle-ci ne peut que se radicaliser toujours plus jusqu'a... la solution finale.
Merci Jean-Pierre pour votre commentaire. Le sens de cet article que j'ai eu la faiblesse de proposer n'était pas d'évoquer un prétendu racisme du FN, mais plutôt, parmi d'autres intentions, de suggérer quelques aspects de son antiracisme. Il m'est apparu, en effet, un tropisme de ce parti vers un antiracisme différentialiste qui insiste tellement sur les différences (culturelles, nationales, religieuses) qu'il en oublie la référence universaliste à une nature humaine. Référence indispensable, me semble t-il, pour précisément pouvoir exercer notre faculté d'interroger, de penser les traits culturels, et donc éventuellement de les hiérarchiser. Et, a minima, d'en débattre. Comme vous le faites, cher Jean-Pierre.
Bien cordialement, Denis de Cherisey