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Décryptage

Traité européen : rien n’est fait, tout est possible

25 Juin 2009 | Jean-Yves Naudet*

Et si le feuilleton du traité de Lisbonne n’était pas terminé ? Il reste en effet quelques « détails ». Le président tchèque n’a pas encore signé le traité. Le président polonais non plus. Quelques recours sont en route, essentiellement en Allemagne. Cela, tout le monde le sait. Restent les Irlandais.

Pour emporter l’adhésion de Dublin, il faut un nouveau référendum. Encore quelques mois à attendre. Certes, il semble que les partisans du non aient perdu du terrain et les Vingt-Six ont fait des promesses à l’Irlande, pour amadouer les électeurs. Tout cela était « virtuel », mais le Conseil européen du 19 juin est passé à la vitesse supérieure et a accordé aux Irlandais le « protocole » qu’ils exigeaient.

Le Premier ministre Brian Cowen pense ainsi faire passer le oui. Il a obtenu le maintien de la neutralité militaire, le refus d’une harmonisation fiscale supplémentaire (on sait que les impôts très réduits ont été à la base de la prospérité irlandaise) et surtout, ce qui est essentiel sur le plan éthique, le refus de voir imposer par l’Europe l’autorisation de l’avortement : manifestement, hélas, bien des pays d’Europe sont prêts à abandonner toute référence morale. Heureusement, les Irlandais résistent.

Mais voilà qui pose quelques problèmes. Certes, c’est une immense victoire irlandaise. Mais certains peuples vont se demander s’ils n’auraient pas dû eux aussi traîner les pieds pour obtenir quelques décisions en leur faveur. N’avons-nous pas tous accepté le nouveau traité un peu vite, sans poser de conditions, surtout en matière familiale et éthique ?

Ensuite, se pose la question du statut légal de ce protocole. Aucun problème pour certains : ils affirment que tout cela n’était pas dans le traité de Lisbonne et donc ne le modifie pas ; pas d’accord pour d’autres, d’une part parce que le traité est illisible et que chacun peut l’interpréter à sa façon, donc la boîte de Pandore peut être ouverte (mariage gay par exemple), d’autre part parce qu’on n’imagine pas les Vingt-Sept négocier six mois pour concéder des choses… qui n’étaient pas menacées. La rhétorique bruxelloise est en marche : ce n’est pas une modification juridique, mais un accord politique, prouvant qu’on avait simplement écouté les électeurs irlandais. Bref : personne n’y comprend rien.

Mieux encore : ces garanties, données verbalement en décembre 2008, ont pris cette semaine au sommet une forme juridique. Comment la faire adopter ? Le Conseil a dû s’engager par écrit à l’annexer sous forme d’un protocole… au prochain traité européen, celui qui consacrera l’entrée dans l’Union… de la Croatie ou de l’Islande ! Car l’annexer immédiatement au traité de Lisbonne permettrait à certains de redemander de reprendre à zéro le processus, puisque le texte est sinon modifié, au minimum complété. Donc on va ratifier un traité (Lisbonne) n’intégrant pas ce qu’on s’est engagé à intégrer après que le traité ait été définitivement ratifié sous sa forme incomplète. Du travail en perspective pour les juristes.

Nouveau traité ?

Et Klaus ? Lui a un raisonnement très simple : il a écrit à son premier ministre par intérim en disant que les garanties apportées par le sommet européen à l’Irlande ont valeur de traité institutionnel nouveau et qu’il faut les faire voter par le parlement tchèque, puisqu’on a voté un texte qui n’était pas le bon, ou du moins pas complet.

Les Vingt-Sept ont contesté l’analyse de Klaus, mais évidemment c’est une prise de position du Conseil strictement politique et non juridique. Mieux encore : David Cameron, leader conservateur anglais, qui vient d‘emporter un triomphe aux européennes et devrait battre aux législatives les travaillistes de Gordon Brown, trouve l‘analyse de Klaus excellente et propose dès son arrivée au pouvoir un referendum remettant en cause la ratification du traité par le Royaume-Uni. Du coup les Vingt-Sept ont failli renoncer au fameux protocole irlandais, puis l’ont adopté pour éteindre en premier l’incendie irlandais. Si possible avant l’arrivée des conservateurs anglais au pouvoir. Car sans le vote irlandais, pas de traité, pas de président européen stable, pas d’abandon du droit de veto, etc.

Oui, mais si les Irlandais s’inclinent, voilà l’incendie qui peut repartir à Londres, tant que les incendies tchèque et polonais n’ont pas été éteints, c'est-à-dire tant que les présidents n’ont pas signé : il suffit de tenir jusqu’à la date des élections anglaises.

Passons sur les détails amusants qui restent et donnent un peu de piquant : les élections de juin se sont faites suivant le traité… de Nice ; si, miracle ! le traité de Lisbonne était adopté, le nombre de députés changerait (la France par exemple en gagnerait deux) : qui va les élire et comment ? Certains proposent alors de ne pas appliquer cette partie-là du traité avant les prochaines élections européennes : on adopte donc un traité qui ne sera pas appliqué.

De plus, le nombre de commissaires change aussi : la nouvelle Commission sera-t-elle en place sous le régime de Nice, ce qui semble impossible (comment éliminer en route des commissaires) ou faudra-il attendre l’hypothétique système de Lisbonne ? On va sans doute élire le président de la Commission rapidement, sous le traité de Nice, et la Commission globalement plus tard, sous celui de Lisbonne.

Qui a dit que l’Europe de Bruxelles était là pour nous simplifier la vie ? Et certains veulent aller plus loin encore dans l’Europe politique ! C’était la confusion ; c’est devenu Grand-Guignol. Y a-t-il un citoyen européen qui comprenne où on en est ? Et un juriste sérieux qui puisse approuver cette palinodie ! En tous cas, ce n’est pas cela que j’appelle un « état de droit ». C‘est de la haute voltige, et sans filet.


*Jean-Yves Naudet est président de l’Association des économistes catholiques (AEC).

 

 

 

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A propos de Jean-Yves Naudet*
Professeur à l'université Paul-Cézanne d'Aix-Marseille III, directeur du Centre de recherches en Éthique économique, président de l'Association des économistes catholiques.
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Commentaires (6)

eddie (27/06/2009): Quel dommage, cet esprit brillant fourvoyé dans l'anti européisme primaire. Il faut vraiment être aveugle pour ne pas voir qu'a chaque fois qu'on pose une question au peuple, il répond à une autre question. Ex : le référendum Maastricht est devenu un referendum anti Mitterrand, idem pour la Constitution et Chirac (qui ne l'avait pas volé, contrairement à son habitude, d'ailleurs).
C'est le référendum qui doit disparaitre : ce n'est rien d'autre qu'un procédé démagogique. Un simulacre de démocratie.
Vivement une Europe politique, vivement une Europe par laquelle on puisse porter nos valeurs !
Jidé (27/06/2009): Vous avez raison Eddie, puisque le peuple est trop bête, arrêtons de lui demander son avis! Sérieusement, vous n'avez pas suivi les débats, les forums avant le référendum de 2005? Croyez-vous vraiment que les Français ont sanctionné Chirac, alors qu'ils ont voté en 2002 et 2007 pour des candidats du centre droit. Ensuite, je vous rappelle que les Français ont voté à plus de 51% "Oui" à Maastricht, comme les invitait le président Mitterrand.
Enfin JY Naudet a raison de douter de cette Europe qui se construit. On a le droit de douter, on peut rêver d'une autre Europe, sans être taxé d'anti européiste primaire !
A.Bouchard (27/06/2009): Je voudrais bien comprendre ce que Eddie entend par démocratie, seulement, il me semble la décision de quelques "élites" imposée aux peuples censés trop bêtes pour qu'ils soient autorisés à donner leur avis. on appelle ça une oligarchie ou au mieux une aristocratie.C'est ainsi que l'on fabrique une Europe technocratique sans les peuples, une Europe "hors sol" en quelque sorte. On n'est alors plus très loin d'une soft dictature.60% d'abstentions, c'est cela d'abord qu'il faut comprendre et guérir, car quelle peut être, dans ces conditions la légitimité du parlement européen ? Et où voit-on alors poindre une Europe politique ?
Cher Eddie, relisez la "charte fondamentale" annexée au Traité de Lisbonne, charte qu'on aura tôt fait, après leur "oui", à opposer aux Irlandais, et dites-moi si vous y trouvez les valeurs que vous souhaitez que l'Europe porte.
deseclin (29/06/2009): Bravo à l’auteur du sujet ! Votre analyse est difficilement réfutable car elle aborde à la fois les aspects juridiques et politiques, trop souvent élagués par la plupart des médias, sans doute sont-ils considérés comme gênant. De plus, votre texte nous amène souvent à l’essentiel : l’expression des peuples européens, des gens, tout simplement qui voudraient, au moins que leur voix soit entendue, leurs paroles écoutées… Au lieu de cela, on reconduit Baroso en catimini, sans bruit, presque avec honte…

Belle idée que celle de l’Europe mais ce n’est pas de cette Europe là que veulent les européens ! C’est d’une Europe qui se fait avec les peuples, avec les gens, pas contre eux.

Les bureaucrates de Bruxelles qui n’ont pas d’argument à utiliser invoqueront l’ « anti européisme primaire » : cela sonne creux !

Le fait est que le référendum a été en France utilisé par de Gaulle qui n’était pas n’importe qui. Le fait qu’un référendum (mai 2005) ait été bafoué est, pour moi, un des actes les plus graves commis en politique ces dernières décennies. Les français avaient débattu longuement du sujet et une vraie fenêtre de démocratie s’était ouverte (contrairement aux dernières élections européennes dont le débat a été occulté). Des hommes politiques représentatifs ont remis en cause la parole du peuple français exprimée librement, or, l’expression du peuple est et reste supérieure à celle de ses représentants !

Non seulement le référendum ne doit pas disparaître mais ses résultats doivent être respectés ! Notre Président qui a mis en cause le référendum de 2005 vient d’en proposer un aux Antilles ! Sans mentionner l’annulation du référendum automatique concernant l’entrée de la Turquie… Est-ce bien cohérent tout cela ?
eddie (30/06/2009): Bon je commence par enlever le "primaire" qui s'applique plutot à la tonalité générale du site (dans le reflexe anti fédéral) qu'à M. Naudet qui ne mérite pas ça.
Ce que j'appelle la démocratie, c'est le seul système qui fonctionne sans trop tomber dans le populisme : la démocratie représentative. Je pense effectivement que le peuple est trop intelligent pour pouvoir répondre de façon binaire, par oui ou par non. Ne lui posons donc pas la question en ces termes : il a élu des représentants qui peuvent (en principe) s'exprimer de façon complète. Ils sont même payés pour ça !

Sur la réalité de l'Europe, soi-disant hors sol, il suffit de jeter un oeil hors de sa tanière pour voir les travaux financés par l'Union, les programmes de subventions culturelles, ERASMUS bien sur, le soutien à l'agriculture, etc... L'Europe existe bien. Elle est très présente dans la plupart des secteurs professionnels, dans les études...

Enfin, les sondages montrent avec régularité que les Français sont pour une intégration européenne. Mais en additionnant les mécontents, on atteint une majorité référendaire immobilisante. D'ailleurs, s'il en est un qui a sabordé son propre outil, c'est bien de Gaulle, en démissionnant alors qu'il était Président pour sept ans et que son mandat n'avait rien à voir la-dedans.

Sur l'abstention : rien d'exceptionnel dans ces 60% ! Et finalement, rien d'alarmant : les gens que ça n'intéresse pas s'autoexcluent du vote. Tant mieux. C'est salutaire, tant que rien ne les empeche de revenir dans l'isoloir, bien sur. Les pleureuses de la petite participation me semble surtout préoccupées par leurs propres scores...

Dernier point : la technocratie de Bruxelles, ce sont des gens qui passent un concours ouverts à tous. C'est de la pure méritocratie. Ils sont dirigés par des commissaires, nommés par les chefs d'Etats. Qui sont donc aussi légitimes qu'un membre du Conseil constitutionnel, par exemple. Je rappelle que les fonctionnaires de l'Union européenne, 500 millions d'habitants, sont moins nombreux que le personnel de la Ville de Paris... dont le recrutement n'est certainement pas aussi controlé (cf. emplois fictifs).
Quant au Traité de Lisbonne, s'il me parait bien ennuyeux par rapport aux belles envolées et à l'ambition du projet de Constitution, il me parait le minimum vital pour avancer. Nous avons perdu assez de temps à la recherche des fameux et inexistants "plan B". Avec 27 membres (beaucoup trop !), c'est le seul moyen de sauver le controle politique sur l'Europe. Pas sexy, mais on n'a pas mieux et on n'a pas le temps de trouver mieux.
On peaufinera plus tard...
Berlu (08/07/2009): Il faut s'opposer coûte que coûte à cette pseudo europe technocratique et qui est un simulacre de démocratie.

Bravo aux Irlandais qui ont dit non, aux Tchèques et Polonais qui n'ont pas signer. Il faut qu'ils poursuivent ainsi leur opposition jusqu'à faire échouer cette europe de toutes les compromissions, de tous le reculs des droits sociaux, de la casse de toutes nos industries, du recul considérable de notre niveau de vie. Donc non à cette europe des technocrates qui n'ont d'autres buts que de se servir et servir leurs propres intérêts.
Les Français qui ont voté Maastricht ont fait l’erreur du siècle. D’ailleurs ils l’ont très bien compris compte tenu des votes suivants.
Le peuple comprend très bien ce que les technocrates veulent leur imposer et donc il faut tout faire pour faire échouer leur entreprise de casse.

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