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Décryptage

Le testament chrétien de Clint Eastwood

18 Mars 2009 | Nicolas Bonnal

Sergio Leone disait de Clint Eastwood qu’il avait deux expressions : l’une avec son chapeau, l’autre sans… Notre bon cow-boy zen (ou janséniste ?) a depuis dépassé son maître et redonné ses lettres de noblesse au western.

À 78 ans, l'acteur redonne même ses lettres de noblesse au cinéma en composant (plus que réalisant) chaque semestre un chef-d’œuvre crépusculaire qui décrit, mieux que tout le carnaval de Cannes et des oscars, l’état eschatologique du monde actuel.

Depuis quand Clint Estawood est devenu un génie ? On peut penser comme l’incontournable Jacques Lourcelles que c’est au moment de Josey Wales, quand, en 1976, notre anar des grandes plaines quitte l’armée des confédérés, mitraille avec délectation un escadron de la mort yankee, rencontre un chef indien un peu chamane et s’en va pour un pays où l’on n’arrive jamais, plus loin encore que le Petit Prince ou un héros de Jules Verne (The outlaw Josey Wales).

Mais la « racha », comme on dit en espagnol, la bonne série actuelle n’a pas d’équivalent depuis la sainte trinité les Ford, Walsh ou Hawks des années cinquante. Eastwood n’est pas dupe du cinéma post-moderne : il faut une bonne histoire, comme disait Sam Fuller, et de bons méchants, comme disait Hitchcock. Il faut peu de caméras, dit Clint, sinon cela prouve que l’on n’est pas metteur en scène, puisqu’on ne sait pas où la poser. Après tout, Racine a besoin de peu de mots pour composer Phèdre. Enfin, il ne faut pas d’effets spéciaux : on laissera cela aux garnements de Pixar et aux techno-chamanes mal élevés.

En revanche, on parlera de ce qui concerne les gens : la violence des enfants (Mystic River) et l’auto-justice imbécile ; le rapt d’enfants et l’indifférence de la police (Le Changement, filmé dans des décors sublimes avec une excellente Angelina Jolie) ; la boxe pour pauvres femmes blanches et l’euthanasie (Million Dollar Baby) ; et bien sûr l’immigration, l’écroulement de l’industrie automobile et l’insécurité des banlieues ruinées de l’Amérique de Bush (Gran Torino). Clint Eastwood est le dernier à parler de « concret » ; dans le même élan je dirais que d’une manière stupéfiante il n’a jamais incarné un bourgeois.

La fin du monde

Gran Torino, puisqu’il s’agit de ce film, alors que notre grand artiste a mis en chantier deux ou trois prochains projets, n’a rien à voir avec ce que dit la critique. Les grenouilles ont évoqué l’inspecteur Harry… mais pourquoi faire ? Et pourquoi pas le Bon, la Brute et le Truand ou le Médecin malgré lui ? Gran Torino parle de deux choses, qui crèvent l’écran, mais le crèvent sans doute trop pour nos laïcards « qu’aucune lumière n’a visités depuis qu’ils se sont levés pour l’apostasie à l’appel d’hérétiques en chaleur… » (Léon Bloy) : la fin du monde, et la manière chrétienne d’y répondre.

Le film commence et finit par une messe, et personne ne l’a dit… je précise qu’Eastwood, qui n’est pas un chrétien modèle, n’est pas non plus un catholique. Mais dans ce film, il nous fait la leçon, plus que Mgr Williamson… La fin du monde, c’est ce rustbelt (la ceinture de rouille de l’ancienne Amérique industrielle) en crise, cette Amérique big and flat, ruinée par le libre échange et envahie par une immigration incontrôlable. La fin du monde, c’est la violence des gangs ethniques et la misère qui s’installe partout, l’impossibilité de tondre son gazon. La fin du monde, c’est la fin des « belles américaines », qui comme la Ford Gran Torino nous faisait tant rêver…

Et la réponse chrétienne, c’est de faire avec, et d’aimer malgré tout son prochain, de laisser tomber ses préjugés, et de se rapprocher de ceux qui nous ressemblent spirituellement plus que notre famille, quand pour celle-ci tout n’est que piercings, rancoeurs, avarice et égoïsme.

La réponse chrétienne, c’est le sacrifice de soi, de type messianique : car notre fameux Harry va se faire tuer, se sachant condamné par la médecine (autre sujet d’actualité, non ?) pour sauver ses jeunes voisins hmongs venus d’extrême-orient. Et il en a remontré à son curé qu’étrangement on n’a pas accusé de pédophilie.

Cela faisait longtemps ! On terminera par une question œnologique : quel est donc le vin qui se bonifie aussi bien que Clint Eastwood en vieillissant ?

Commentaires (6)

gpcovell (20/03/2009): Bravo pour cet article. Clint Eastwood est le dernier des titans, et Gran Torino est son chef d'oeuvre, le point d'orgue d'une oeuvre qui n'en aura pas manqué. Que rajouter? Si ce n'est que la figure de ce jeune prêtre est elle-même admirable! Certes, il est jeune et imparfait, naïf et sans expérience. Mais il a l'humilité de le reconnaître. Et quel pasteur! Celui-là n'aura pas abandonné la brebis égarée, jusqu'au bout il lui aura couru après pour la faire revenir au bercail, et il aura, au moins partiellement (confession) réussi. Paradoxal que cette leçon de pastorale catholique soit venue d'un laïc non catholique...
lesgalon (21/03/2009): Excellente critique. Je pense par ailleurs que le film vaut surtout par soncontenu symbolique (mais un symbole "opératoire") et sa place dans le cheminement de C. Eastwood. De vengeur juste mais froid qu'il est au début, il est ici "sacrifié" pour aboutir à une mise en oeuvre de la justice, mais dans les formes prévues par les hommes.
J'attends avec impatience le prochain film......
Par ailleurs, d'un point de vue purement cinématographique, je ne crois pas que ce film soit un des meilleurs de C.E.
Ermort (23/03/2009): Ce film est excellent, d'une belle épaisseur humaine, empli de sens, et aussi plein d'humour. J'ai aimé de nombreux films d'Eastwood. Parmi mes préférés, "Lettres d'Iwo Jima" que vous ne citez pas.
lesgalon (24/03/2009): Je m'associe au commentaire de gpcovell à propos du prêtre. Quel extraordinaire figure de "pasteur" CE a décrit dans ce film..... Catholique ou pas, je crois que CE a tout compris! Ne serait-ce que pour le prêtre ce film pourrait être utilisé pour la formation des séminaristes....
nessie (08/04/2009): Il me semble que Clint Eastwood a déjà joué un rôle de bourgeois, avec Silvana Mangano comme partenaire, sous la direction de Vitorio De Sica ..... sinon il est en bonne voie; son signe de croix est bien mieux fait que dans Million Dollar Baby.
bleck (14/04/2009): Clint a toujours été le meilleur.ses films sont tous un symbole et il se fout complétement des honneurs et du qu'en dira t'on.il dépasse de loin les genres TCHI et le code a changé.

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