Décryptage
La crise, une leçon d’humilité ?
14 novembre 2008 |
Je suis arrivé en Argentine en 2003, juste après la crise financière et économique. On évoquait encore les “bons”, car pendant plus d’un an on avait vécu sans monnaie ! La vie était incroyablement peu chère mais les restaurants étaient encore pratiquement vides.
Buenos Aires était une belle ville fantôme délivrée du cauchemar motorisé. On buvait un bon vin pour deux euros, et les gens, qui mangeaient moins, avaient l’air en bonne santé. Certains Argentins parlaient de s’exiler, mais où ? Alors on faisait valoir ses papiers, ses ancêtres italiens ou espagnols pour espérer décrocher un ticket pour l’Espagne, Israël ou l’Italie.
Mais ce qui m’avait le plus surpris, et partout dans le pays, c’était l’incroyable gentillesse des Argentins. Ils étaient courtois, souriants, serviables, adorables. Je n’avais connu de gens — pardon, de Blancs — aussi aimables qu’au moment de Ceausescu en Roumanie. À l’époque d’ailleurs, là-bas comme partout, la moitié des gens parlaient encore français. Il faut croire, et j’ai fini par le croire, que la crise et l’appauvrissement améliorent le caractère de l’humanité, et ce n’est pas un hasard si le Christ commence par balayer les changeurs du temple et par promettre l’enfer aux riches (ou en tout cas une certaine difficulté d’accès pour entrer au paradis…).
Je repense à l’Europe de 1945, bombardée et anéantie, et qui s’est bravement relevée en produisant le plus beau cinéma de l’histoire, le néo-réalisme. Ici encore la crise avait produit une amélioration de l’humanité, visible dans l’œuvre de Camus et de beaucoup d’autres. Beaucoup de jeunes, comme l’un de mes oncles, entrèrent dans les ordres à cette époque.
Puis vînt le temps de la consommation
Et puis on est entré dans la société de consommation. Elle a répugné à beaucoup de gens jusqu’à la fin des années soixante. Et puis on s’y est habitué et on a cessé de la dénoncer. On n’y reviendra pas puisque, comme le disait Debord, « cette société n’a été que trop patiente jusque là ; et ne veut plus être blâmée ».
En Argentine, les prix ont quadruplé en quatre ans, alors que le gouvernement, aussi ubuesque que nos gouvernements européens et notre impayable BCE, évoque une inflation de 8% en moyenne. Et ce qui m’a frappé en ces quatre ans, c’est que j’ai assisté à une inflation de rapacité, de codicia. Un hôtelier, un restaurateur, une agence de voyages augmentaient leurs prix comme tout le monde : pour gagner plus, et ne pas être en retard d’une hausse. Du coup, on a mis fin à la prospérité due à l’effondrement du peso en 2001, et on a remis les pendules à l’heure sur le plan psychologique : ces Argentins que l’on croyait aimables, attentifs, sont devenus rapaces, bruyants, arrogants, mal élevés, comme ils l’étaient durant l’époque ménémiste. La leçon n’avait pas porté.
Je me demande ce que va donner cette crise : grâce à elle et surtout à une spéculation invisible, intouchable et criminelle, le pétrole va continuer de s’effondrer comme l’euro, les matières premières de même, les fonds de pension, l’immobilier et tout le reste. Et donc ? Les gens vont-ils redevenir aimables et serviables ? La crise portera-t-elle ses fruits ? Un bon coup de pied dans le derrière rédimera-t-il l’humain des années 2000 ? Lui qui arrachait les oliviers millénaires de la Méditerranée, achetait ses maisons à cent millions d’euros, se faisait faire des chiottes en or, et riait du people et des salaires des stars du foot ou des présentateurs des télés de partout ?
Le mot anglais pour codicia est redevenu à la mode : c’est greed, la rapacité. Il a été lancé par le très grand film d’Oliver Stone, Wall Street, réalisé en 1987. Stone, qui vient de réaliser un autre film sur le pire président de l’histoire américaine, avait créé ce personnage brillant et haut en couleurs, Gordon Gekko, obsédé par les clubs, les œuvres d’art, la charité business et tout le reste. Évidemment, il n’était pas très honnête et trichait tout le temps pour s’enrichir sur le dos de la loi et de la collectivité. Il correspondait à l’entropie folle des années Reagan, que l’Argentine copia en bon pays latino dans les années Menem. Par rapport aux spéculateurs des années quatre-vingt, Gekko est un enfant de choeur.
Oui, je sais c’est parce qu’il y a trop de lois, de règlements, nous disent les néo-libéraux. C’est vrai : si on dépénalise le meurtre, il n’y aura plus de meurtriers, pas vrai ? On sera en plein ordre spontané… La leçon, on a pu le vérifier, n’a pas porté. Il est dommage de constater que des pays qui se targuent d’être chrétiens ou de culture chrétienne oublient les leçons élémentaires de l’Évangile. Parce que ce qui nous guette maintenant, comme en 1914, c’est une bonne guerre planétaire, seul outil qui nous permettra de retrouver enfin nos sacro-saints chemins de la croissance chaonomique, pardon économique.
Commentaires (6)
Il est grand temps que les catholiques cessent de se référer à l'Etat comme à une Providence, eux qui ont la chance de connaître la vraie Providence.
Le libéralisme est l'exact opposé du capitalisme sauvage, puisqu'il donne à la loi son véritable rôle de protection des biens et des personnes contre la rapacité des forts qui, sans la loi, peuvent violer les contrats et soumettre les faibles par la contrainte.
Souvenons-nous que l'expérience de Dieu est toujours d'abord une expérience de libération. "Si le Christ nous a libéré, c'est pour que nous soyons vraiment libres", et certainement pas pour confier notre destinée au plus froid de tous les monstres froids, l'Etat, "la grande fiction par laquelle tout le monde essaie de vivre aux dépens de tout le monde."
Oui, lisons "La Loi", de Bastiat, texte que je suis en train de lire et qui montre l'abîme existant entre la pratique politique contemporaine et le véritable humanisme, qui n'attend rien de la puissance publique, sinon la protection des biens et des personnes.
Le Christ vint nous en donner le mode d'emploi?
Mais que faire si Dieu n'existe pas et que l'on suppose que le Christ n'était qu'un homme comme tous les autres?
Ce qui est tout de même, et de très loin, le plus probable non?
Que faire, que faire, braves sophistes?
1- Qu'est-ce qu'un vente à découvert? C'est le droit de vendre quelque chose que l'on ne possède pas (un put en anglais). Cette façon de commercer ma foi bien peu conforme à l'évangile a quand même été inventée par les libéraux, comme quoi...
2- L'Etat peut souffrir bien des critiques, il a quand même un semblant de légitimité démocratique pour lui. Les entreprises, elles, suppôts du libéralisme régnant, n'ont aucune légitimité démocratique ni les institutions financières d'ailleurs et notamment la BCE et la FED.
Comme l'a dit le christ, on reconnaît l'arbre à ses fruits. Le libéralisme occidental qui s'est donné en exemple à la chute du mur de Berlin n'a pas vraiment de beaux fruits à son actif, loin s'en faut, il suffit de regarder ce qui se passe en Afrique pour cela et le quart-monde dans nos rue. Mais c'est vrai qu'on le droit d'être pauvre et de crever la gueule ouverte dans ce beau monde libéral...
1) Les contrats à terme ont été inventés au XIXème siècle par des paysans du Midwest américain qui avaient constaté que les prix des céréales chutaient à l'approche des récoltes, et qui, après négociations, ont pu obtenir des minotiers qu'ils paient leur prochaine récolte à un prix fixé à l'avance plutôt qu'au prix en cours à la date de livraison. Si certains en ont fait récemment un usage aberrant, cela ne veut pas dire qu'il faille rejeter cette forme de contrat en bloc. L'A380 (exemple parmi d'autres) a lui aussi été vendu à terme, ce qui a ainsi permis à EADS de financer en partie sa construction.
2) Si vous apprenez que votre banquier a trempé dans des affaires peu correctes, vous avez la liberté d'aller déposer vos économies dans une autre banque. Si vous apprenez que telle ou telle société exploite ses salariés ou ne respecte pas certaines normes environnementales, vous avez la liberté de ne pas acheter ses produits ou de ne pas utiliser ses services. Quel recours avez-vous quand la région IDF finance avec vos impôts une campagne pro-IVG ? En tant qu'élève ou que parent d'élève, quel recours avez-vous face à un sujet du bac traitant de l'IVG ? Si vous êtes d'un milieu modeste, quel recours avez-vous si vous vous rendez compte que votre enfant, élève de l'Education nationale, ne sait toujours pas lire au CM2 ? Quel recours avez-vous quand vous voyez un belle église tomber en ruine, alors que l'Etat et autres collectivités locales financent à prix d'or des évènements "culturels" plus que discutables ? Et je pourrais multiplier les exemples à l'infini.
Je rejoins complètement Mrs Jallas et Cantenot dans leur défense du libéralisme, qui n'a strictement rien à voir avec la caricature qui en est faite par l'ensemble des médias et des "élites" français, caricature malheureusement reprise telle quelle par de trop nombreux catholiques. Il est vrai que cela fait belle lurette que les idées de liberté, de responsabilité et de confiance, si chères aux libéraux, ont disparu de tous les discours de nos politiciens, journalistes, intellectuels et... religieux français. Et pourtant Jean-Paul II, Lech Walesa, Alexandre Soltjenitsyne sont d'authentiques références pour les libéraux (même quand ceux-ci se disent athées), tout comme l'est Muhammad Yunus, père du micro-crédit et prix Nobel de la Paix 2006. Je partage le souhait de Charles Gave, dans son livre "Un libéral nommé Jésus" (Bourin éditeur, 2005), que les catholiques français se réapproprient ces idées pour faire enfin bouger notre pays dans la bonne direction.
Pour revenir à cet article, j'avoue avoir du mal à trouver une cohérence entre les sept priorités de la charte de Liberté politique (qui, a priori, semblent complètement libérales) et certains articles en ligne sur ce site. Si nous voulons résoudre la crise financière actuelle, la pauvreté en Afrique et tous les grands problèmes qui rongent notre monde, il faut d'abord essayer d'en analyser les causes dans leur infinie complexité, et ne pas se contenter des caricatures, généralisations douteuses, contre-vérités et contradictions de Nicolas Bonnal ou de Georges Berthu.
Si je peux me permettre deux références :
Concernant la crise financière, l'analyse de Vincent Bénard : http://www.objectifliberte.fr/.
A ceux qui maîtrisent l'anglais, le site américain du Acton Institute (http://www.acton.org) prouvera qu'on peut être catholique et libéral sans faire la moindre concession à la "rapacité" (cf. Nicolas Bonnal) de certains.
Au moins une remarque sur votre remarque. Les contrats à terme n'ont rien à voir avec les puts. Faire un amalgame entre ces deux types de contrats est une erreur mathématique fondamentale. Quand on considère la démonstration du non arbitrage des marché en prenant comme produit dérivé les puts, il faut supposer qu'on a le droit de vendre quelque chose qu'on ne possède pas pour faire la démonstration qui sinon ne marche pas. Pour les contrats à terme, c'est complètement différent car il y a un sous-jacent, initialement physique au XIXe siècle.
Pour le reste, chacun peut avoir ses opinions, mais encore une fois, on juge l'arbre à ses fruits. La propagande libérale capitaliste a, de mon point de vue, juste mieux réussi sa campagne de "com" que les communistes mais les résultats, d'un côté comme de l'autre me semblent bien similaires, tant en termes de misère dans tous les sens du terme qu'en termes de morts.








Je suis consterné par l'incapacité de la plupart de nos élites intellectuelles à raisonner en vérité quant elles abordent des questions économiques. Il me semble que votre article en est un parfaite illustration.
Pour faire court, je ne prendrai dans votre article qu'un seul exemple : le dernier paragraphe, et la tentative que j'y vois de fustiger la pensée libérale. Je vous invite à découvrir celle-ci, par exemple auprès de Jean-Yves Naudet et de l'Association des Economistes Catholiques. Pour un libéral, la loi ne peut avoir d'autre objet que de protéger la liberté de chaque être humain, sans exception. Ils sont en parfaite cohérence avec la doctrine sociale de l'Eglise, notamment le fondamental principe personnaliste. Ainsi, les libéraux ne peuvent proposer que l'on dépénalise le meurtre, qui est une atteinte à la liberté de la victime. De même, dès lors qu'ils sont conscients que l'enfant à naître est un être humain à part entière, ils condamnent l'avortement. Ils s'opposent à la multitude de lois liberticides, comme celles qui constituent le droit du travail, celles qui établissent un (quasi-)monopole d'Etat (Sécurité Sociale, Poste, Jeux, Education Nationale, Santé Publique, ...) ou celles qui briment la liberté de conscience et/ou d'[removed]comme les lois "anti-homophobie", dont fut victime Christian Vanneste). Pour plus de détails, vous trouverez sur Internet le remarquable texte de Frédéric Bastiat, "La Loi", et le non moins remarquable "L'Etat".