Le fil
France
Événement : la sortie en DVD de Katyn, un film essentiel
12 Mars 2010
Bonne nouvelle : le DVD de Katyn, film chef d’œuvre du réalisateur polonais Wajda et dont nous regrettions qu’il n’existe qu’en version sous-titrée anglaise, sort aux éditions Montparnasse en version originale, version originale sous-titrée et en version française. Diffusé en France dans un nombre ridicule de salles le 1er avril 2009, le film Katyn, d'après le livre Post Mortem, l'histoire de Katyn, de Andrzej Mularczyk, est donc désormais disponible pour le plus grand nombre.
Le réalisateur du film, Andrzej Wajda, membre de l’Institut de France, y dévoile le massacre de l’élite polonaise à Katyn par les troupes soviétiques. Fils d’une victime de la tuerie, il ne pouvait que s’intéresser à ce sujet, un traumatisme majeur dans l’histoire moderne de la Pologne. Il explique : « Je ne souhaite pas que mon film soit la recherche d’une simple vérité personnelle. Je veux qu’il soit le récit du drame et des souffrances subies par de multiples familles, victimes de Staline. »
Pris en tenailles par les forces germano-soviétiques et surpris par l’agression inattendue de Moscou, des officiers et soldats polonais sont faits prisonniers de guerre par l’Armée rouge qui va les remettre au NKVD, la police politique soviétique. C’est ainsi qu’au printemps 1940, sur ordre de Staline, 25.700 officiers et résistants civils polonais appartenant à l’élite du pays sont assassinés à Katyn, Kharkov et Tver. Les charniers sont découverts en 1943 par l’armée allemande lors de son offensive à l’Est, après la rupture du pacte germano-soviétique… Afin de camoufler ce crime de guerre, Staline engage une vaste campagne de désinformation.
Alors que la guerre suit son cours sur d’autres fronts, des milliers de familles cherchent à comprendre ce que sont devenus leurs proches, une quête angoissante et douloureuse qui se prolongera bien au-delà de 1945. Les Soviétiques imputèrent le massacre de Katyn aux Allemands et le régime communiste polonais d’après-guerre entérina cette version. Cependant, les Polonais n’abandonnèrent jamais les recherches, persuadés à juste titre qu’il s’agissait d’un crime soviétique. Pour certains, il faudra attendre plus d’un demi-siècle pour que le mensonge tombe.
Le tabou autour du massacre s’explique par le fait que l’État polonais n’a pas su reconnaître l’URSS comme la responsable de ce massacre. En 1990, Mikhail Gorbatchev avouera officiellement que le massacre a été ordonné par Staline. En 1992, Boris Eltsine livrera à Varsovie l’ordre écrit officiel venu du Kremlin. Malgré l’ouverture partielle des archives, nous en savons encore trop peu sur les crimes qui ont été commis à Katyn en avril et mai 1940. Que sont devenus ces Russes qui ont perpétré ce massacre ?
Wajda revient sur ce traumatisme fondateur de l’histoire moderne de la Pologne, alors que les faits sont à peine digéré aujourd’hui. Katyn est avant tout un film sur la lutte incessante pour la mémoire et la vérité. C’est aussi un règlement de compte sans compromis avec le mensonge qui a forcé la Pologne populaire à oublier ses héros. Film magnifique, la portée de l’œuvre de Wajda dépasse largement le simple évènement cinématographique. La révélation du crime de Katyn est ici brillamment menée, dans une réalisation sobre, discrète, et terriblement efficace. Ce DVD est accompagné de plus d’une heure et demie de compléments : archives nazie et soviétique sur la propagande, entretiens avec Andrzej Wajda, Joseph Czapski…
La critique française — et les distributeurs — ont boudé le film Wajda, ce maître incontestable du cinéma polonais, primé à Cannes en 1981 pour L’Homme de fer, honoré par un Oscar d’honneur en 2000 et nommé en 2008 à l’Oscar du meilleur film étranger. Comment expliquer une telle censure ? Wajda mérite plus d’égard, et son film aussi, car Katyn est édifiant, essentiel même. AC.
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Commentaires (4)
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Mais il serait dommage que, par un nouveau retournement, l'histoire du traumatisme polonais de Katyn à présent porté à l'écran occulte la complexité de la question des frontières polonaises issues de la première guerre mondiale, fixées à l'ouest par le traité de Versailles et à l'est par le traité de Riga de 1921.
Il faut en effet rappeler qu'à la suite des succès de l'armée polonaise sur l'armée rouge dirigée par Toukhatchevski dans la seconde moitié de l'année 1920, la Pologne occupe **par la force** une large bande de territoire bien à l'est de la fameuse ligne Curzon, qui inclut des territoires peuplés non seulement de Polonais, mais aussi de Lithuaniens (région de Vilnius/Vilno), de Biélorusses et d'Ukrainiens (Polésie, Volhynie, Galicie Orientale).
Pour les populations non polonaises de ses territoires, le retour de l'armée soviétique à la faveur du partage de la Pologne entre le Reich et l'URSS accompli en application du pacte germano-soviétique du 23 août 1939 (et de son protocole secret) peut donc apparaître comme mettant fin à une occupation polonaise. Aspect absent de notre "mémoire" occidentale qu'un ami d'origine biélorusse a récemment rappelé à mon souvenir...Sa propre famille s'est trouvée réunifiée sur le seul territoire soviétique en 1940...
En 1945, ces territoires ne seront d'ailleurs pas rendus à la Pologne, qui devra se contenter de la ligne Curzon comme nouvelle frontière orientale (voir G. Duby, Atlas historique mondial, éd. 2003, pp. 144-145). Ce sont les populations polonaises qui en seront expulsées (près de 2 millions de personnes) par un mouvement comparable à celui des populations allemandes (3 millions) expulsées de Silésie,de Poméranie et de Prusse orientale, regagnées par la Pologne jusqu'à la ligne Oder-Neisse (actuelle frontière entre l'Allemagne et la Pologne).
Je souligne cet aspect pour attirer l'attention sur l'importance du travail historique à accomplir entre Pologne et Russie si l'on veut un jour voir réalisée une réconciliation comparable à la réconciliation franco-allemande : les mémoires du conflit restent encore largement incompatibles. Il s'agit là d'un enjeu de toute première importance pour l'avenir de l'Europe et cela d'autant plus qu'une autre grande frontière à l'est ne peut être regardée comme définitivement stabilisée : la frontière russo-ukrainienne...
Il n'est pas du tout mentionné à l'attention du lecteur que le premier ministre russe a condamné «le crime injustifiable du régime totalitaire en Russie», ainsi que le relate le Figaro.fr. La dépêche insiste sur le mensonge cynique ayant consisté à travestir la vérité pendant des dizaines d'années et à maquiller les faits pour charger le peuple russe. On se garde bien de faire référence à l'attitude des autorités soviétiques dans toute cette affaire perdant les 50 ans qui ont suivi les massacres de 1940.
Poutine a fait un pas dans la bonne direction mais autant dire que le travail de mémoire reste à entreprendre du côté russe...



