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Débat sur la mémoire d’Edmond Michelet (II), par Philippe Pouzoulet

25 Novembre 2009

À la suite de l’annonce de la publication du livre de Bernard Zeller Edmond Michelet est-il un saint ? * Le Fil », 23 novembre), Philippe Pouzoulet, président des Compagnons de la Fraternité Edmond-Michelet, expose son analyse du rôle et de l’attitude de l’ancien ministre pendant les évènements d’Algérie.

« Je me permets de reprendre la substance d'une réponse que j'avais déjà faite aux propos de Bernard Zeller avant que, comme vous l'annoncez, il n'en fasse un livre. Je m'exprime en tant qu'ancien président des Compagnons de la Fraternité Edmond-Michelet et je précise que je suis aussi l’époux d'une petite fille de ce dernier, pour lever toute ambiguïté sur l’origine de mon commentaire.

J’ai toujours pensé que le rôle politique d’Edmond Michelet au moment de la guerre d’Algérie, et tout particulièrement la question de l’application de la peine de mort aux généraux putschistes, serait le point le plus délicat de son procès en béatification. Il n’est donc pas surprenant que M. Zeller y revienne, cette fois par un livre, car tout procès doit être instruit contradictoirement. À mon avis, un contradictoire que la mémoire d’Edmond Michelet n’a pas à redouter.

Cette partie de la carrière d’Edmond Michelet a valu à ce dernier beaucoup d’injures et de haine tenace de la part de personnes plus ou moins proches des milieux favorables à l’Algérie française. Que Bernard Zeller se rassure : le dossier de béatification contient un certain nombre de pièces à charge comme, semble-t-il, son livre, et rien ne sera occulté à Rome.

Je continue toutefois de penser qu’Edmond Michelet n’a rien fait ni dit qui n’était commandé par l’intérêt suprême de la France et la défense du gouvernement légitime de la République dans un contexte insurrectionnel, et plus encore qu’il ne s’est pas placé en contradiction avec l’enseignement moral de l’Église (voir notamment Catéchisme de l’Église catholique n° 2267, qui admet le recours à la peine de mort dans des circonstances exceptionnelles : un des points les plus sensibles du catéchisme, d'ailleurs retouché dans la version définitive).

Il faut bien évidemment se replacer dans le contexte politique de l’époque qui n’est pas celui de notre paisible démocratie. Si Michelet pensait que la peine de mort devait être requise en l'espèce, pour les auteurs d'une opération délibérément séditieuse, c'est qu'il estimait qu’à défaut, l'échelle des peines pour des actes de moindre gravité serait dégradée et que la politique répressive en Algérie s'en trouverait affectée. Encore une fois, il faut lire cela dans le contexte (Que prescrivaient donc les putschistes sinon "l'usage de la mitraillette" pour parvenir à leur fin ? Une attitude qui ne semble pas laisser « perplexe » l’auteur de l’article que vous mettez en ligne…). Pour être complet, il faudrait aussi ouvrir le dossier des grâces demandées par Edmond Michelet. Et sait-on encore que ce dernier a tenté de sauver Bastien -Thiry de la peine capitale ?

Le courage, la détermination et la lucidité d’Edmond Michelet, conscient bien avant beaucoup d’autres que l’Algérie n’avait d’avenir que décolonisée (car l’Algérie française était une Algérie coloniale), me semblent toujours aussi exemplaires de l’engagement du chrétien en politique et emblématique de la formule de Jacques Maritain : il faut avoir le coeur doux et l’esprit ferme.

Bernard Zeller est le dépositaire d'une mémoire familiale meurtrie. Notre mémoire nationale ne l'est-elle pas elle-même encore par ces années tragiques ? Mais cela n'autorise pas un révisionnisme historique. Pour avoir eu accès aux lettres d’archives, et lu des livres de souvenirs et de mémoires, force est de constater qu'un certain nombre de rescapés de l’Algérie française, encore en vie, pour certains des hommes et des soldats hors du commun, ne sont jamais revenus sur leurs propres erreurs et, aujourd’hui, feraient presque figure de héros et de martyrs, y compris dans quelques médias chrétiens. Jusqu'au bout, j'attendrai de leur part une parole qui aidera à une réconciliation des Français.

Dans cet esprit, je me garderai bien d'affirmer que le bilan du gouvernement du général De Gaulle, auquel Edmond Michelet a pris part un temps, fut sans reproche et sans tache : je pense notamment aux victimes de la torture pratiquée par l’armée, au sort réservé aux harkis à la fin du conflit, et aux conditions si éprouvantes du retour en métropole des rapatriés en 1962. En revanche, je crois qu'il faut nuancer le propos sur les tribunaux d'exception car l'histoire judiciaire de la France contemporaine est loin d'être nette sur ce point, dès la IIIe république (voir not. Alain Bancaud, Une exception ordinaire, la magistrature en France 1930-1950). Et notre pays n’est un État de droit à peu près achevé que depuis quelques décennies seulement.

Je ne suis pas sûr, ensuite, que la comparaison entre Edmond Michelet et Jean Foyer soit vraiment pertinente ne serait-ce qu'en raison de la différence de génération et de charisme entre les deux hommes. Et Edmond Michelet n'a jamais eu des prétentions de jurisconsulte. C'est pourquoi il s'était entouré d'experts remarquables, dont Fernand Grévisse, membre du Conseil d'État, et futur juge à la Cour de justice des communautés européennes, et Bernard Patier, son propre gendre, magistrat à Brive, qui par éthique personnelle, a toujours refusé d’entrer dans son cabinet et de « faire carrière » en utilisant ce levier, mais qui le conseillait aussi discrètement qu’efficacement.

Certes, on a beaucoup reproché à Edmond Michelet une certaine candeur, une tendance à se laisser entraîner par les élans de son coeur (L. Noël). Pour un "candide", pourtant, Edmond Michelet aura fait preuve, dans des moments décisifs, d'un discernement peu commun. Souhaitons à nos hommes politiques cette candeur-là, qu’Edmond Michelet puisait quotidiennement dans la prière et l’eucharistie. Elle est la force des justes qui peuvent être meilleurs politiques que les autres, comme son cas le prouve.

Quant à « résister » au Général de Gaulle : j’avoue ne pas comprendre l’article. Michelet, au ministère de la Justice, a pris tous les risques et on ne peut pas lui reprocher son manque de courage dans l’épreuve. De plus, il était fondamentalement d’accord avec De Gaulle sur l’issue de la guerre d’Algérie ; comme aussi sur la réforme constitutionnelle relative à l’élection du président de la République au suffrage universel direct décidée par De Gaulle après l’attentat du Petit Clamart. Pourquoi aurait-il fallu « résister » au redressement du pays qu’il appelait de ses vœux, lui qui fut, là encore, plus lucide que bon nombre de ses amis du MRP ? En revanche, il a très bien su « résister » à Michel Debré, ce qui n’était pas rien…

Je devais à Edmond Michelet ce témoignage personnel. Il n'a pas besoin de ma plaidoirie pour défendre sa cause... Je ne sais pas si Edmond Michelet sera un jour béatifié. Je précise que la famille est naturellement tenue en dehors du déroulement du procès, une fois tous les témoignages recueillis. Mais je me souviens que, dans la chambre où « Papa Mond » est mort, il y avait un petit mot encadré au mur : “Ma grâce te suffit…” »

Philippe Pouzoulet

 

 

  • Pour en savoir plus :
Débat sur la mémoire d’Edmond Michelet (I), Libertepolitique.com, « Le Fil », 23 novembre 2009
La réponse de Bernard Zeller à Philippe Pouzoulet, « Le Fil », 27 novembre 2009
* Edmond Michelet est-il un saint ?  Chez l'auteur, Bernard Zeller, 9 boulevard Morland, 75004 Paris (10 euros port compris).


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Commentaires (4)

Jean Guyomard (26/11/2009): Bonjour,

J'ai lu avec intérêt la contribution de Philippe Pouzoulet qui s'inscrit dans un débat désormais ancien relatif à la perspective béatification d'Edmond Michelet. Je me souviens notamment d'un débat stimulant - vif parfois - accueilli dans les colonnes de France Catholique.

Mais enfin, à résumer les propos de M. Pouzoulet, celui-ci n'a guère qu'un seul argument à opposer aux faits et aux témoignages rassemblés par M. Zeller pour contester les vertus prétendues d'Edmond Michelet : M. Zeller n'aurait pas le droit à la parole du fait de sa parenté directe avec l'une des "victimes" d'Edmond Michelet.

Puisqu'après des années de débat, nous apprenons soudainement que M. Pouzoulet est lui-même lié à cette "affaire" par des liens familiaux étroits, nous pourrions désormais lui faire le même reproche. Cela manquerait naturellement d'élégance.

Ce que je souhaite avant tout dire ici, c'est que M. Pouzoulet n'a sans doute pas lu l'opuscule de M. Zeller. En effet, loin de focaliser le propos sur son propre père, le général Zeller - dont Edmond Michelet avait réclamé la tête - il déploie, archives à l'appui, toute une série de faits et de documents qui invitent avant tout au débat.

Qu'en est-il des liens amicaux et fraternels clairement revendiqués entre Edmond Michelet et le FLN, mouvement dont aucun historien - même Benjamin Stora - ne nie la dimension terroriste ? Qu'en est-il de son engagement contre le communisme -légitime dans les fins mais peut-être moins dans les moyens ? Qu'en est-il de son positionnement dans l'arène politique : lorsque se déchiraient tous les godillots du général, était-il possible de conserver les mains propres ? Qu'en est-il de son caractère - les témoignages faisant état d'un personnage capable de se mettre dans des états de colères blanches non maîtrisées ?

Autant de points intéressants, sinon décisifs, sur lesquels il serait intéressant de connaître le point de vue de M. Pouzoulet. Plutôt que de recentrer sempiternellement le débat sur l'état-civil de M. Zeller, il serait bon de porter le débat au niveau historique auquel ce dernier souhaite l'élever.

Bien cordialement,

J. Guyomard (Saint-Marcel, 56)

PS : Evoquer un "révisionnisme historique" pour présenter les travaux de M. Zeller me semble très déplacé quand on sait aujourd'hui toute la symbolique que porte en lui ce concept. Cette "reductio ad Hitlerum", propre à la loi de Godwin, n'a rien de très glorieux.
PS2 : Il serait intéressant que M. Pouzoulet fasse état des archives ou témoignages selon lesquels M. Michelet aurait agit pour éviter le peloton d'exécution à Bastien-Thiry. Il s'agirait d'une pièce nouvelle dans le dossier.
Charles CORBERAND (28/11/2009): Il me parait tout à fait impensable que l'Eglise porte sur ses autels quelqu'un qui fut largement impliqué dans des tribunaux d'exception et qui reste par la force des choses un facteur de division et non de rassemblement.
Richelieu disait à son confesseur qu'il mourrait sans avoir jamais eu d'ennemis sauf ceux de l'Etat. Il ne viendrait à l'idée de personne de faire de ce prêtre, qui fut un remarquable politique, un saint.
C'est dans la cour politique que Michelet a joué et a gagné, (sauf les exécutions qu'il demandait). C'est largement suffisant à sa mémoire.
Il est ausi intéressant de se poser la question de savoir en quoi Michelet a bien servi l'Eglise catholique universelle. (pardon pour le pléonasme)
jacques billot (28/11/2009): J'avoue ma perplexité devant cette perspective de béatification de Michelet.
Bien sûr, si l'Eglise donnait suite, je reconnaîtrais sans hésiter que mes réticences ne valaient rien.
Mais dans le contexte meurtrier de cette guerre d'Algérie, alors que je pense depuis des années que l'action de De Gaulle a été d'une duplicité criminelle, qu'elle a abouti au massacre des harkis, qu'elle est largement responsable de la situation actuelle de ce malheureux pays, je ne vois pas l'intérêt de cette affaire.
Toutes proportions gardées, j'espère qu'on ne va pas nous faire le coup au sujet de Soeur Emmanuelle et de Henri Grouès ..... tout çà est beaucoup trop polémique et ne semble pas très intéressant !
olivier cazeaux (02/02/2010): MICHELET : QUELLE CHARITE A L'EGARD DES VICTIMES DU FLN ?
1. M. Pouzoulet prétend que Michelet aurait plaidé la grâce de BastienThiry auprès du Gal De Gaulle : quelle pièce en atteste ? Dans aucun ouvrage ou article consacré à Bastien ou au Petit-Clamart, il n'est question d'une telle démarche. Que M. Pouzoulet veuille bien nous citer sa source. Pour ma part, je doute de la véracité de cette assertion tant elle me semble contradictoire avec la véhémence du même Michelet, moins d'un an plus tôt, à l'égard de Challe et de Zeller. Eux pourtant n'avaient pas cherché à tuer De Gaulle et n'ont jamais exprimé à son égard des propos aussi durs que ceux de Bastien au moment de son procès.
2. Dès après les "accords" d'Evian (il s'agit en fait d'une déclaration unilatérale du gouvernement français), quand Bab-el-Oued fut pris pour cible par l'armée et la police, quand des centaines de civils furent mitraillés rue d'Isly, quand le terrorisme du FLN redoubla en vue du génocide des Algériens européens et harkis, quand 1,5 million d'exilés n'eurent droit qu'au mépris et à l'injure en guise d'accueil en été 62, qu'a dit Michelet ?
Ainsi l'on pourrait être déclaré saint tout en ayant participé sans vergogne à une entreprise de haine et d'hostilité à l'égard de toute une population ?
Michelet déclaré citoyen d'honneur de la république algérienne, cela n'aurait rien de choquant ? Un pouvoir terroriste qui a transformé le joyau de l'oeuvre civilisatrice de la France en un champ de ruine, en ce chaos que De Gaulle lui-même avait prédit dans son discours de septembre 59 quand il entrevoyait la solution de la sécession. Michelet a défendu l'Algérie française comme tous les autres gaullistes jusqu'à ce que soudain le "guide du peuple français" se détourne de sa politique clairement exprimée en 58.
Michelet le chrétien savait pourtant que la vérité rend les hommes libres. Quid pour lui de la duplicité de De Gaulle ? Comment pouvait-il justifier le mensonge entretenu durant des années par son chef, à seule fin de détruire l'empire français, un mensonge sans lequel le soi disant héros de Londres ne serait jamais revenu au pouvoir ?
Le "ministre qui priait"... Le grand mufti de Jérusalem priait comme aujourd'hui Ben Laden prie : cela en ferait des saints pour autant ?

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