Michel Déon a la sincérité et la décence des cœurs aristocratiques. Qui l'ignorerait n'a qu'à lire Pages françaises. L'honnête homme paraît à chaque phrase : langue limpide, mot juste sans autre effet que de clarté.

" Chez Déon, le romanesque, comme le bonheur, est, subtilement, une sorte de décret de la volonté, l'aptitude à une sagesse qui peut se résumer ainsi : l'on doit s'accommoder de la légèreté des choses, en savourer l'entrain, surtout s'il est fugace, dès l'instant où cette légèreté est exprimée par des hommes fiers de ce qu'ils ont été et de ce qu'ils sont. Le dernier mot de la morale, disait Brasillach — et Déon est à peu près le seul de sa génération qui puisse prolonger le chant incantatoire de la Nuit de Tolède —, c'est l'allure . " Michel Déon est un monsieur.

Il est romancier, je lis peu de romans, n'ai approché son œuvre que de loin en loin, conservant du Balcon de Spetsai, après trente-cinq ans, un souvenir ensoleillé, riche d'une culture évidente, mais fleurant la quête désenchantée. En était issu un Déon grec, vint le Déon irlandais du Taxi mauve : ermite pudique d'une île que je ne connais pas, mais me figure telles les terres fouettées par le vent du Yorkshire, vertes, noires, rudes, où l'œil a encore la chance de se porter sur des étendues vierges d'œuvres humaines, où le native, pas marin pour un penny, paraît façonné dans le limon originel.

Honnête homme. L'expression définit le Français d'hier, sujet exemplaire du très continental royaume des lis. Est-elle antinomique de toute insularité, barbare à sa façon ? La barbarie n'est pas l'absence de civilisation. État natif de la civilisation invétéré sur lui-même, elle crée des isolats, qui peuvent n'être pas des îles. Mandeville appelle " îles " de vastes contrées continentales, dès lors qu'elles se différencient, par leurs us et mœurs, de leurs voisines. " L'île de Bragman que le roi Alexandre en son temps se proposa de conquérir ", est le nord de l'Inde. La barbarie est exclusive de l'autre : ainsi notre prétention à l'universalité. Le terme est impropre à traduire " sauvagerie ".

Ses îles sont pour Déon des arches de Noé. Éloquente image : " Noé était un homme juste et intègre parmi ses contemporains ", au temps (récurrent) où " la méchanceté de l'homme était grande sur la terre ", où " son cœur ne formait que de mauvais desseins " ! " Déon demande au voyage de lui permettre de retrouver non seulement ce qu'il aime, mais ce qu'il est. C'est un pèlerinage aux sources du premier paradis . " Lui-même affirme : " Les îles sont pauvres, on y vit donc sans besoin, elles sont riches en beauté, on y vit donc sans illusion. " Dans ces " réductions ", frustes du dehors, il n'a pas renié son patrimoine policé. Tels les jésuites de Chine, mandarins dans leur seconde patrie, l'isolat chinois, sujets toujours du Très Chrétien dans leurs rapports avec la France, en tout serviteurs du Christ.

Sous le titre Pages françaises : Mes arches de Noé et Bagages pour Vancouver, de 1978 et 1985. Pas de rupture d'un tome de souvenirs à l'autre. Un mot d'introduction : " On y retrouve des images de Grèce, quelques instants favorisés au Portugal et en Irlande, mais l'accent est surtout français " ; un post-scriptum, qui nous emmène un temps au Canada. L'ensemble, un hommage à la France : " Une langue, un trésor littéraire, une certaine tournure d'esprit et des amitiés que le temps et la distance n'ont jamais pu effacer. " La fresque nous promène pendant un bon demi-siècle. " J'ai bien aimé certains de mes contemporains, et, en les évoquant, j'espère ne pas altérer leurs visages, mais il est probable que j'ai entretenu des relations plus suivies avec quelques écrivains dont les livres ne m'ont pas quitté depuis ma jeunesse. Avec un peu de recul, cette confusion entre la fiction et le vécu a du charme. " " D'autres évocations " aussi : des événements l'ont meurtri dans ses convictions qui parviennent à lui faire abandonner sa fière retenue. Sa colère point, ou son mépris, qui offrent de splendides pages impatientes.

 

La faute de Maurras

La première de ces " arches de Noé ", Madère. Nous y rencontrons Chardonne — celui de Vivre à Madère, celui aussi, " séduisant et jouant d'une voix belle quoique légèrement nasale ", croisé à Paris. Déon laisse aller sa mémoire. En suivant Chardonne, nous nous heurtons à Paul Morand (" Il y a du Stendhal dans Morand, la même boulimie de voyage "), au prince Henri le Navigateur, à Zarco qui découvrit l'île, que l'on " croit un don de Dieu ", mais qui " est un don des hommes " — tant elle leur a coûté de peine. Paraît l'ombre de Charles de Habsbourg, " sacrifié aux idées toutes faites de mauvais géographes et de politiciens bornés ". Quittons Madère sur un mot de Dos Passos : " Un paradis, mais aussi une prison. " Île, " arche " qui protège et retient. Déon revient à Spetsai.

S'y attache le souvenir des livres qui ont guidé ses premiers pas en Grèce : Chateaubriand (merveilleux Itinéraire !), Barrès, Maurras, surtout, qui vient ici meubler le ciel grec. Image émouvante de l'homme qui fit trembler la République et auquel la République ne pardonna pas la peur qu'il lui inspira. Portrait d'un homme âgé, par un homme jeune : l'affection le dispute à l'admiration, au respect. " En Maurras, j'avais, dans un sens, retrouvé le père que j'avais perdu trop jeune. " Déon passa auprès de lui deux années, à Lyon, entre 1942 et 1944, comme rédacteur de l'Action française. L'évocation prête à rappeler ce que fut le mouvement depuis les origines. " J'entendais souvent mon père se vanter d'être un royaliste de raison et non de tradition. " Beaucoup de roture à l'Action française : " Ces enfants de bourgeois républicains avaient été convaincus d'une restauration monarchique par Charles Maurras. Il était le centre du mouvement et, en fait, le vrai monarque si on le comparait au pâle duc de Guise. J'ouvris ses livres... Je ne suis pas certain, plus de quarante ans après, que ma conviction fut emportée. Ayant relu dernièrement l'Avenir de l'intelligence, je retrouve, hélas aggravés, mes doutes sur cette étude un peu trop fougueuse où des généralisation hâtives et une étude historique sommaire se mêlent à des vues perçantes. Maurras convainquait mieux en analysant l'action de Melle de Coigny qui amena doucement Talleyrand à l'idée d'une restauration de Louis XVIII. D'après cet exemple, l'impossible était possible. Il suffisait d'intriguer et d'espérer. "

L'Action française et les Juifs ? Leur puissance financière, mise en lumière par l'affaire Dreyfus, excitait la haine de Maurras. Celle-ci n'empêche pas Proust d'écrire, dans une préface donnée à Morand, " mes maîtres, MM. Léon Daudet et Charles Maurras ". Le manichéisme n'avait pas encore fondu sur la question, il le fera en 1936 : " J'ai le souvenir assez frais de confidences de Juifs lucides qui craignaient que la présence d'un des leurs à la tête du gouvernement ne réveillât les passions racistes endormies. " L'antisémitisme de Maurras ? Plus social que racial, mais une absurdité : " Il y avait des Juifs d'Action française, baptisés "bien nés" par le journal. Il y en aurait eu beaucoup plus, si Maurras n'avait pas inventé un "antisémitisme d'État" qui était un paradoxe absurde parce qu'avec un gouvernement fort comme il en souhaitait un, l'influence juive se serait trouvée ramenée à de justes proportions. " Suit ce commentaire lucide : " Le dernier échec de l'idée royaliste en France est entièrement de la faute de Maurras. Il contredisait l'idée d'un roi qui n'est pas le chef d'un parti, mais le souverain protecteur d'une nation, le fédérateur des énergies dispersées d'un pays. " Le feu comte de Paris ne pensait pas autrement.

Dès quinze ans, Déon avait " la carte bleue de lycéen d'Action française " ; la prendre " inclina sa vie vers un destin qui la marquerait à jamais ". À vingt, il travaille à l'Action française, " ce quotidien brillant, bourré de talent, d'insolence et de hargne ". La vie au sein du journal ? " Nous étions entre humanistes, du moins à un certain niveau. " Déon survole l'avant-guerre, son " régime décrépit qui trouvait son symbole en cette grosse outre de vent, Édouard Herriot, le "mairdeulyon" disait Daudet " ; dépeint Blum, " cet intellectuel larmoyant égaré dans l'action " ; rappelle les mises en garde de Maurras : " l'Allemagne d'Hitler et l'URSS de Staline s'entendraient comme larrons en foire pour se partager l'Europe. " " J'ai l'impression de n'évoquer ces années que pour m'expliquer ma fidélité à ce vieil homme de tant d'énergie dans une époque lâche et bête. " À vingt-cinq ans, il a vu Maurras fendre la foule, écarter les sentinelles allemandes, pour aller s'incliner, place Bellecour, devant les corps d'otages que l'occupant venait d'assassiner.

Maurras est arrêté en 1944, jugé en 1945. " Douze balles ne lui faisaient pas peur " : il y échappa. " Le président Vainker avait maintenu le procès à son niveau le plus bas, le réquisitoire avait été un tissu d'âneries en galimatias. Maurras avait mené le procès comme si on l'inculpait pour ses idées politiques, et l'accusation, hypocritement, s'en était tenue à des délations inexistantes. Un vrai dialogue de sourds. " Autre dialogue de sourds, le procès de Brasillach, que Déon n'a rencontré qu'une fois : " Il allait mourir pour payer on ne sait quelle addition d'un naufrage qu'il refusait. Il n'avait rien renié, regrettant seulement certains excès de plume. " Spetsai est loin, tournons les pages. Mais il fallait que ce témoignage fût rapporté soigneusement : à beaucoup il permettra de relever la tête !

 

Parfums de rencontres

Nous voici au Portugal. Audience de Salazar, et rectification encore de l'histoire " correcte " : l'homme pour qui tant de gens, dans les années 1920-1930, conçurent tant d'admiration, avant de le condamner pour " fascisme ", " ne méprisait pas son peuple comme Mussolini avait méprisé le sien, il l'aimait d'un amour sévère... Il n'était pas amer que les Alliés lui montrassent si peu de reconnaissance de son rôle pendant la guerre, mais son intelligence sans illusion affrontait avec tranquillité les problèmes posés par l'hostilité des puissances démocratiques occidentales qui essayaient de l'abattre pour le livrer avec une gribouillerie merveilleuse à leur pire ennemi. " Déon observe-t-il qu'il vivait " dans un village entouré de gens simples dont la bonté, la générosité, la civilité [le] frappaient ", le " Docteur " répond : " Toute l'Europe était ainsi il y a cinquante ans. On lui a menti et elle a changé. " Déon a le mensonge en abomination.

Un tour dans Lisbonne, un déjeuner chez le talentueux journaliste de l'entre-deux guerres Jules Sauerwein, et paraît Kléber Haedens, entre Oléron et la campagne toulousaine, deux " îles " à leur façon. Portrait pittoresque et touchant : " À Oléron, Haedens s'épanouissait. L'île posée comme sur un banc de sable à la surface de l'Atlantique lui ressemblait. Aux charmes de la Saintonge, elle ajoutait un parfum de pinède et d'océan mêlés. " Haedens, rencontré à l'Action française, où il tenait les rubriques sportive et cinématographique, est sujet à évoquer mille souvenirs, mais il faut éviter, avec l'auteur, les " trappes " que la mémoire ne cesse d'ouvrir sous ses pieds. Déon l'insulaire a rencontré tant de monde. À ses souvenirs, quel index il faudrait ! Un dernier mot sur Haedens : " Son indépendance fut sa force et son insolence sa liberté ", et nous voici chez Plon.

La collection Terre humaine nous ramène en Irlande. " Les îles présentent le contraire de nos sociétés en expansion. Elles semblent même presque toutes en régression si l'on excepte les progrès du tourisme. Dans ce repliement, se conservent les traditions perdues ailleurs " — notamment les superstitions. Superstition, régression, repliement, opposés surtout à expansion, rendent un écho négatif ? À une oreille triviale, oui. Non pour Déon : " Le scientisme nous laisse désarmés dans un monde dont les pulsations nous surprennent sans cesse. " Il a d'honorables devanciers, tel Maupassant : " Gloire à l'homme, cette petite bête pensante qui lève un à un les voiles de la création ! Mais malgré moi, tous ces voiles levés m'attristent. Il me semble qu'on a supprimé l'Invisible. Et tout me paraît muet, vide . " Avec des propos sur les enterrements irlandais, des considérations sur la mort, le sens religieux de Michel Déon montre l'oreille : " Les prêtres ont toujours expliqué à ce peuple qu'il est aussi naturel de mourir que de se marier et d'avoir des enfants. Ils n'en appellent ni à la raison ni à la fatalité. La vie est contemplation, mais bien plus durée, par générations interposées. Le paradis n'a pas été perdu, il est devant les Irlandais, encore très loin, et son existence ne fait pas de doute. La catholicisme a, entre autre grands mérites, celui de revêtir la mort de dignité. " Dignité de la vie, dignité de la mort mènent Déon à s'interroger sur le suicide : Montherlant, Drieu, Nerval ; à revenir sur le décès de son père ; à parler de la fraternité d'armes et de son ami René Puissereau. Il est persuadé qu'un geste fraternel que lui-même n'a pas fait, dans une rue de Paris, aurait épargné à Puissereau de mourir, déchiré par une rafale de mitraillette, devant le temple d'Angkor !

 

Le conformisme d'avant-garde

Halte au Cap-Ferrat — cette presque île. Voici Maeterlink " au beau visage un peu naïf ", voici Somerset Maugham : Déon lui fut présenté par un lieutenant des Horse Guards, homosexuel, avec qui il jouait au tennis ; voici surtout B., jeune femme de vingt-six ans, qui, dès le premier instant, le fascine. Note pour le cinéphile : " C'est de son arrivée que je me suis inspiré pour la princesse Sharon du Taxi mauve. Dans le film, Charlotte Rampling a interprété ce rôle avec une si exacte autorité que j'ai cru revoir l'arrivée de B. une après-midi sur le quai du port de Nice. " B., divorcée, a huit ans de plus que lui ; ils sympathisent, deviennent inséparables et " ce qui devait arriver arriva ", tandis qu'une voix lui disait que " crier à dix-huit ans "C'est pour la vie !" manquait de bon sens ". Vrai ? Pourquoi écrit-il alors, à cinquante-huit ans : " Je suis seul à la reconnaître dans presque tous mes romans " ? Déon revint à Cap-Ferrat, à l'automne 1940. Une anecdote vaut d'y faire un retour. Emmanuel d'Astier de Lavigerie y " prédisait l'effondrement rapide du régime de Vichy — ce qui était exagéré — et la défaite d'Hitler — ce qui était prématuré ". Trente ans plus tard, Déon le rappela à d'Astier, qui " s'étonna d'avoir exposé aussi ouvertement ses idées ". C'est que " la France de fin 1940 n'était pas encore divisée en deux clans pourris de haine, et le débat restait possible, sans méfiance. Il n'y avait pas de solution toute faite, il n'y avait que des questions, et personne n'était en mesure d'y répondre d'une façon certaine sans jouer les stratèges du café du Commerce. " On ne dit pas mieux comme les mensonges officiels cultivent la haine ?

Cap-Ferrat, après la guerre, ce sont Cocteau et Chanel. On change d'univers. Déon observe. Cocteau " aimait autant qu'il craignait Mademoiselle Chanel. Il lui devait la vie. En 1931, à Toulon, elle l'avait tiré d'un bouge, où il s'enfonçait à ce point dans l'opium qu'il avait failli en mourir. " Le babillage de Cocteau est étincelant. Un mot ? Cocteau vient d'être élu à l'Académie : " Les imbéciles ont ricané, dit-il, mais c'était en ce qui me concerne un acte insolite, un geste contre le conformisme d'avant-garde, le pire de tous. " De ce commerce sort un portrait du poète par Déon, que publie la Revue des Deux Mondes. " Merveilleux profil ", dit Cocteau.

Tournent les pages : la fascination de la mer, où une pythonisse russe et miséreuse a annoncé à Déon qu'il s'aventurerait, nous fait rencontrer Conrad, Gerbault, Moitessier, des navigateurs plus obscurs. À chacun Déon reconnaît une qualité éminente : courage, indépendance —, fait un emprunt. À Conrad, cet acte de foi du commandant à la mer : " Au milieu de ce groupe d'hommes, je constituais à moi seul une classe entière, tel un roi dans son pays. J'entends un roi héréditaire, j'avais été appelé pour gouverner, par une entremise aussi éloignée du peuple et, pour lui, aussi impénétrable que la grâce de Dieu. " De la mer au voyage, l'aventure est affaire de degré. Morand reparaît. De celui que de Gaulle poursuivait de sa vindicte, qui " ne s'était laissé enfermer dans rien ", Déon défend la mémoire avec des arguments que d'aucuns jugeront insolites : " Morand, homme de droite ? Une sottise de plus. Il était resté le fils de cette bourgeoisie légèrement gauchisante qui avait tenu les rênes du pouvoir avant la première guerre. " Au demeurant " vrai fils de roi ", " son savoir était immense, sa mémoire prodigieuse, son talent éclatant " et " il aimait la vie, ce qui est accordé à peu d'intellectuel ". Tel était l'homme pressé à qui le Général faisait l'implacable grief d'avoir préféré à la France " les richesses de sa femme " !

 

Monarchiste, catholique, et romain...

Déon a donc côtoyé des monstres sacrés. Il revient à Chanel. " Après que j'eus un moment travaillé à essayer d'écrire ses mémoires, elle resta pour moi une amie. " Un soir de Noël, elle le retient au grill du Ritz, le libère trop tard pour qu'il se rende au souper prévu. Rentrant chez lui, Déon passe devant Saint-Sulpice d'où sortent les fidèles de la messe de minuit. " Me revint comme une bouffée de chaleur, le sentiment réconfortant d'appartenir à cette communauté chrétienne. Rien n'effacerait l'empreinte reçue dans mon enfance. " La lecture du Hussard sur le toit le tient éveillé jusqu'au matin, l'invite à la comparaison avec la Chartreuse de Parme : " Angelo est un héros de roman plus attirant que Fabrice. Il a une profondeur, une puissance de réflexion, une autorité dans la décision qui manque totalement au neveu de la Sanseverina... Fabrice est un exemple édifiant de légèreté, d'égoïsme. Angelo est cent fois supérieur. " Et les auteurs ? Déon est fin analyste. " Stendhal jette à pleine main, avec une prodigalité rare chez un homme de lettres, la richesse de sa vie imaginaire. Ce n'est pas tant le héros qui nous intéresse, que l'auteur. Giono a le rythme plus provincial et, parfois tout à son monologue, sème son lecteur qui n'a pas le même souffle, dans les vallées, les montagnes, les maquis de Haute-Provence. Angelo grandit de page en page, finalement cache l'auteur. " Noël béni ! À suivre Chanel, on retrouve Cocteau, Morand, on rencontre Henri Mondor — qu'elle fait enrager en dénigrant Mallarmé et Valéry — et d'autres.

Monstre sacré encore, Dali ! " Il se déclarait monarchiste, catholique, apostolique et romain, admirateur inconditionnel de Velasquez et de... Meissonier. De quoi se faire des ennemis irréductibles de ses anciens amis surréalistes. " Orengo, directeur littéraire de Plon, a demandé à Déon d'envisager une version française de son autobiographie. Le manuscrit offrait " beaucoup plus que la confession impudique d'un paranoïaque. Dali était un véritable écrivain, avec un vocabulaire surprenant, des images magnifiques, un humour froid proprement espagnol, mais il écrivait en français. Qu'il n'eût aucune notion d'orthographe aurait peu importé, si son écriture phonétique n'avait été entachée d'un accent catalan à couper à la hache. " Déon se rend à Port-Lligat par le chemin des écoliers, voit Richard III, au festival de Perpignan, gagne Toulouse, Saint-Jean de Luz, Pampelune, où il arrive le dernier jour de la Saint-Firmin. Puis, c'est la Castille, ruinée des suites de la guerre civile : " Toute l'alegria de Pampelune se dissipait dans cette province aride et oubliée de l'Espagne. À vingt à l'heure entre les nids de poule, j'ai vécu là un isolement total. " Arrivé, il le constate, " à Port-Lligat, Dali vivait dans l'exaltation du travail et la joie d'avoir retrouvé, après les séjours à New York et à Paris, le seul pays qu'il aimait ". Témoignage sur l'homme réputé si excentrique, " sain d'esprit, plein d'humour et d'un bon sens typiquement catalan " qui " coupait moralement ses moustaches " ! Si la " folie " de rigueur était de retour dès que Gala apparaissait, elle n'était pas absente du travail de mémorialiste ! " Il amorçait des conversations de salle de garde, prudent d'abord, puis voyant que je marchais et répondais, délirait à plaisir. " Surtout quand Gala s'en allait pêcher " de nuit dans une barque à lamparo en compagnie de deux jeunes marins "... Tous les souvenirs de Dali ne sont pas brillants : ainsi sa triste prestation, quand il prétend improviser son remerciement, lors de sa réception à l'Académie des Beaux Arts. En conclusion : " C'était un faux anarchiste épris de la règle d'or qui est l'élixir de vie d'une œuvre. Dommage qu'il n'ait pas un jour coupé ses moustaches quand il était encore temps. C'est alors qu'il aurait étonné le monde. " Admiration et regret.

 

Les " hussards " ont-ils existé ?

Chanel, Dali, tout le monde connaît. Sait-on encore qui était Henri Massis, " cet homme soutenu par une foi discrète et habité, selon le titre d'un de ses livres, par le goût et l'Honneur de servir " ? Chez Plon, après la guerre, on avait relégué dans les combles cet ancien compagnon de Maurras que l'Académie française recevrait, pourtant, en 1959. " Il avait toujours gardé une certaine réserve à l'égard de la politique religieuse et de la politique extérieure de l'Action française. Il avait vécu à Vichy dans l'ombre du pouvoir, collaborant avec Emmanuel Berl et Gaston Bergery aux proclamations et discours du maréchal Pétain... Aussi policé qu'ennuyeux, il avait pourtant le goût sûr en littérature : un des premiers il avait salué les jeunes talents de Radiguet, d'Aragon, puis de Bernanos, Delteil et Julien Green... On lui confiait d'ingrats travaux. " Massis dans sa soupente, c'est déjà (ou encore) la réconciliation nationale reportée aux calendes.

Apparition de De Gaulle chez Plon, " étrange réincarnation en un seul homme de César, Machiavel et Chateaubriand ". " Le Général était un auteur facile et bienveillant, familier avec Orengo dont il appréciait la fougue, et d'une grande courtoisie avec le menu peuple de ses adorateurs " — dont Déon n'est pas. Mention est faite de Julien Green, qui publie alors Moïra, de Troyat, les Semailles et les moissons, d'Yourcenar, Mémoires d'Hadrien... " À part ces exceptions, la littérature traînait plutôt la patte. Non pas que Plon publiât de mauvais romans, mais simplement la critique s'y intéressait peu et les jurys de fin d'année pas du tout. " Silence, guillotine sèche ! Plon manqua Sagan : Orengo l'appela pour lui annoncer qu'il l'éditait, elle lui répondit qu'elle venait de signer chez Julliard. Autres exceptions à l'obscurité des auteurs Plon, Christine de Rivoyre et... Déon ! C'est Christine de Rivoyre qui lui téléphona un jour de 1957, elle était à Dublin : " L'Irlande est formidable. C'est un pays pour vous. "

Ne l'y suivons pas, le temps nous manque. Demeurons à Paris, pour un retour à la Libération. " L'Occupation avait été ce que l'on sait, mais au moins l'avait-on frondée. Après la guerre, la victoire de 1945 qui aurait dû voir exploser la joie de la liberté retrouvée, semblait retombée sur nous comme une chape de plomb. Nous étions entrés dans un système étouffant... Sartre n'avait pas complètement tort quand il "engageait" la littérature, dans l'espoir que la parole des écrivains serait entendue. " On sait la suite : Sartre " indiquait comme "chemin de la liberté" une pâteuse mixture de marxisme et d'existentialisme. Sa mauvaise foi avait quelque chose de touchant. " Sartre a disparu, et sa bouillie pour zazous ; à son " jargon diafoiresque " ont succédé d'autres jargons d'autres faussaires. Le pli est pris : depuis un demi-siècle, de farder toute vérité, de tirer sur tout ce qui bouge, ou de l'ignorer ! Déon œuvre à la Table Ronde : " On y considérait l'existentialisme régnant comme une aimable mystification politico-littéraire "; puis chez Plon : " Ce que nous trouvions là n'existait nulle part ailleurs : des blagues de collégiens, une grande irrévérence pour les faux talents, la littérature considérée comme un des violons d'Ingres de la vie, un gai scepticisme, du goût pour les écrivains mis au coin par l'épuration. "

Parler des " hussards " ? " Ne soyons pas l'ennemi des images d'Épinal. " À l'origine, le Hussard bleu, de Nimier, et quatre hommes jeunes. " Des liens se formèrent, il ne pouvait en être autrement dans cette espèce d'isolement où nous vivions. " On se réunissait, on parlait volontiers voitures, beaujolais ou champagne, sport. Qui ? Nimier, dont " les romans gardent la trace de sa hâte dévorante " ; Blondin, maître du calembour , qu'étreignait " ce sentiment — déchirant chez un jeune homme — que tout est vain, que les dés sont pipés " ; Laurent qui " devenu par la grâce de la série Caroline, un enfant chéri du cinéma, circulait dans une Chevrolet jaune "; et Déon. " Où était la collusion ? " demande-t-il. " On ne la voit guère. Chacun tirait sa route. " Les " hussards " n'ont pas existé.

Il faut achever : tant pis pour Fraigneau, " dandy comme Barbet d'Aurévilly, brillant causeur comme Cocteau, écrivain de la grâce comme Larbaud, " ; pour Aymé, rencontré dans les couloirs d'Aspects de la France ; Boutang, Brigneau, croisés dans les mêmes eaux ; Huguenin, disparu si tôt dans un accident de la route ; pour Mohrt, aujourd'hui de l'Académie. Final tragique. " La patrie n'était plus en danger, elle se liquéfiait aux applaudissements d'une clique. " Beau tableau de la République, de ses activistes : " Je ne sais pas qu'un seul de ceux qui luttèrent pour la "libération" de l'Indochine ou l'indépendance de l'Algérie soit allé demander pardon à ces peuples, troqués contre le confort de la métropole à des dictateurs ou des militaires auprès de qui le père et la mère Ubu sont l'image de la raison et de la morale. " La " loi Gayssot " condamne le " révisionnisme ", belle affaire ! " Le "révisionnisme résistant" — lui — a réussi son coup, soit qu'il dresse une image de la France à genou devant son vainqueur, le singeant, le flattant..., soit qu'il la peigne superbe de bravoure... Des travaux aussi sérieux que ceux de Robert Aron, d'Henri Amouroux et du professeur Dreyfus sont simplement niés avec commisération. Nulle part on ne voit remonter jusqu'aux causes de l'effondrement français de 1940. " Sainte colère !

 

Pour convaincre

Le " terrible anathème " du Maître de Santiago — " Je ne suis pas de ceux qui aiment leur pays malgré son indignité ", Déon l'a prononcé. " Mais les années et le recul que donne la vie à l'étranger m'ont fait mesurer l'ingratitude de la sentence. Les errements de la France sont la maladie du monde moderne... La France m'a élevé, nourri de sa langue et de sa pensée. Sa mythologie est la mienne : sainte jeune fille en armes délivrant la patrie, saint roi mourant au retour de la Croisade, mécènes princiers accumulant sur leurs têtes une splendeur qu'ils lèguent à la nation, poètes maudits, chouans fous de Dieu et d'Honneur, chevaliers sans reproches, ermites émaciés aux visages brûlés par les vent de sable, savants innocents qui se laissent dépouiller de leurs inventions, aristocratiques musiciens, peintres, sculpteurs, architectes, qui ont le mieux compris leur temps, marins ivres d'espace, penseurs qui ont traité la métaphysique d'égal à égal, sans lui faire d'horribles enfants comme les philosophes allemands... " Déon, jeune frère de Bernanos ? Nous sommes des millions qui, loin du soleil de Satan, avons " appris le catéchisme sur les genoux d'une mère française ". Ce ne nous est pas pardonné ! Fou d'honneur, sinon de Dieu, artiste, Déon sait ce qu'il doit à notre mère, la langue française. Or, " de l'amour d'une langue à l'amour d'un pays, il y a un lien si fort qu'on ne le brise jamais, malgré des mouvements d'humeur, des coups de désespoir, des accès de rage. " Quelques vers de Racine, une page de Stendhal, de Chateaubriand suffisent à apaiser les pulsions parricides !

" Ô rage, ô désespoir... " Rageons, oui, de voir la France trahie pour un chapelet de calembredaines rassises, et vendue maintenant pour une poignée d'euros, ne désespérons jamais. Déon désespère-t-il ? L'artiste, non. Pour le reste, je renvoie à son Post-scriptum et à la disparition de Thierry Maulnier : " Avec lui, on enterrait un audacieux projet philosophique et politique, le mariage des libertés et de l'autorité, les fiévreuses exaltations et les espérances des années trente quand le dialogue était encore possible, quand la droite française remuait encore des idées. " Cette droite n'a plus droit de cité, c'est vrai, elle a sombré dans l'opprobre qu'a jeté le " révisionnisme résistant " non seulement sur les années 1940-1944, mais sur la période précédente. Tous les partis — sans exception, la plupart des écrivains, des artistes qui ont conservé le droit d'être entendus, se plient à l'idéologie naturelle de gauche qui piétine la dignité humaine et en quoi Léon Daudet dénonçait Moloch : " On a défini la vie par une sorte de lapalissade : l'ensemble des forces qui résistent à la mort. Mais la vie humaine, si particulière, si distincte de la vie en général, et notamment de la vie animale, pourrait être définie : l'ensemble des énergies qui résistent à la nature. " La bataille est rude, et " le XIXe siècle est celui où chez les Occidentaux, la nature s'est servie d'une philosophie homicide pour accomplir des ravages sans précédent. " Pour Daudet dont la descendance est le plus souvent muselée, l'homme " selon la nature " est le plus féroce adversaire de l'humanité, qui est un artifice de culture, sous le souffle divin .

Nous sommes loin du roman ? Pas tant. Déon s'interroge sur le rôle des romanciers : " démiurges " ou " victimes de messages inaudibles à d'autres " ? Au bout du compte, il cite Léautaud : " L'important, ce n'est pas de faire des chefs-d'œuvre, c'est de se donner du plaisir en écrivant. " Cet esthétisme, malgré le refuge des îles, est déjà refus du désespoir ; refus du désespoir, aussi, le rejet du " dédaigneux anathème montherlantesque ". Enfin, Déon, par la beauté française reconnue souveraine, témoigne (prudemment) de la possibilité d'un renouveau, son roman " cherche à convaincre " et la beauté partagée ne peut qu'être message d'espérance. Pour les meilleurs, au moins, et pour les humbles.

x. w.